Toujours moins, pour faire toujours plus, ce pourrait être la devise de Sam "Shade" Carter, parvenu à boucler en solo le célèbre sentier des Appalaches - 3500 km et 157 000 m de D+ - sur la côte est américaine, avec un micro sac ne pesant même pas un kilo et demi. Difficile de faire plus minimaliste pour ce marcheur parti sans tente ni duvet pour boucler l’hallucinante « Triple Crown », compil de 12 500 kilomètres des trois sentiers majeurs du nord du continent. Impressionnant ou dangereux ?
En 2023, Sam "Shade" Carter, 21 ans, s’est lancé un défi : réaliser la « Triple Crown » en moins d'un an. En soi, déjà, c’est un énorme morceau, que seules vingt personnes au monde ont réussi. Ses chiffres font peur. Il s’agit de l’enchaînement de l’Appalachian Trail (3500 km ; 157 000 m de D+) au coeur des Appalaches sur la côte Est des Etats-Unis. Du Continental Divide Trail (4800 km ; 95 000 m de D+) qui relie le Mexique au Canada par les Rocheuses, le long de la ligne de partage des eaux. Et enfin du Pacific Crest Trail (4240 km ; 141 000 m de D+) traversant le pays en passant par la côte Ouest. Le fameux PCT, immortalisé par Cheryl Strayed dans son livre "Wild".
Mais quand on sait que pour tout équipement il n’avait qu’un simple sac acheté pour 19 dollars sur Amazon, un bivouac d'urgence, mais pas de tente, de sac de couchage ni de matelas, cela relève de l'exploit. Ou de l'inconscience ?
C’est sans doute ce que s’est demandé l’été dernier son père, Brian, venu le rejoindre pour quelques jours sur le Pacific Crest Trail. Pour sa première nuit sur le PCT, Sam a dû lui emprunter sa polaire. Mi-juillet, tous deux se trouvaient juste en dessous de la frontière entre le Canada et l'État de Washington, dans le massif des Cascades. Sam avait déjà parcouru, seul, plus de 3 000 miles (4828 km) dans le cadre de la "Calendar Year Triple Crown", son dernier défi.
Sans tente, sac de couchage, ni tapis de sol
En seulement cinq mois, il était parvenu à boucler l'Appalachian Trail (AT), avait marché plus de 700 miles (1126 km) à travers le Nouveau Mexique sur le Continental Divide Trail (CDT), et parcouru une grande partie de la Californie du Sud sur le PCT. Il avait aussi fait une pause de trois semaines pour aller rendre visite à sa sœur au Japon. A ce stade, il avait toutes les chances de rejoindre le club très sélect des finishers de la Triple Crown. Mais parti sans tente, sac de couchage, ni tapis de sol, sans autre protection que ses propres vêtements, il ne pouvait dormir cette nuit-là dans le froid mordant de l’Etat de Washington. Son seul recours, enfiler la polaire que son père, installé, lui, dans une tente, avait tiré de son propre sac à dos.
Au départ de son père, Sam n'a pas gardé la polaire. Non, il a plutôt reconsidéré la façon dont il s’installait pour dormir dans un sursac acheté 20 dollars sur Amazon juste avant d'arriver dans l'Etat du Washington. Dès lors, les nuits froides, il creusait un trou dans la terre pour y placer sa hanche, se mettait en position fœtale et se reposait sur ce simple bivouac. Lorsqu'il faisait trop froid, il s’enfouissait au maximum dans le creux de son abri. Pour échapper à l’humidité générée par la condensation de son haleine, il se retournait sans cesse. Mais n'y tenant plus parfois, il se levait et commençait à marcher. Quelle que soit l'heure.
"Je me réveillais tous les matins à 4 heures, trempé dans le sac et me gelant les fesses", raconte Sam Carter, 21 ans. "J'ai réalisé que je devais marcher ou mourir. C’est là que j’ai découvert l’étonnant pouvoir de notre corps, capable de produire sa propre chaleur lorsqu'il en a besoin".
"L'équivalent horizontal du free solo"
Sam n'a pas terminé la Triple Crown dans l'année en 2023. Il a dû abandonner en octobre sur le Continental Divide Trail, à la hauteur du nord du Wyoming. Il ne lui manquait pourtant que 2 000 miles (3218 km ) pour atteindre son objectif, mais son périple a été perturbé par les incendies de forêt ravageant certaines zones. Sans parler des températures glaciales sévissant parfois en altitude, et bien sûr de son break japonais.
Mais sur l’énorme distance qu'il a parcourue, il est incontestable que le marcheur a repoussé les limites de la randonnée ultralégère, trouvant le moyen de survivre et de progresser sur le sentier malgré un sac de base étonnamment léger : 2,67 livres (1,211 Kg). Sidérant quand on sait qu'en moyenne la plupart des trekkeurs portent dix fois plus de poids. Cette approche « monastique » du minimalisme soulève des questions complexes sur les limites de l’ultra light trekking. Sur le plan de la sécurité et de la responsabilité personnelle du marcheur.
La question s’était posée bien sûr pour ses parents. "Nous lui avons demandé de nous contacter tous les soirs à l'heure du coucher", raconte son père. C’est à lui que Sam doit son « surnom de sentier », Shade (ombre, ou abri en anglais, ndlr). "Mais, en fait sa prise de risque a dépassé tout ce que je pouvais imaginer. A ce niveau-là, c’est l'équivalent horizontal du free solo".
Une fascination pour le défi de la "Triple crown"
Il connait bien son fils pourtant. Un garçon qui à l'âge de 13 ans a appris au cours d’une conférence donnée par un trekkeur au long cours que le nombre de personnes ayant marché sur la lune (12) était alors supérieur au nombre de ceux qui avaient terminé la Triple Crown en moins d'une année civile. Ce chiffre ne cessera de le hanter. Et de le fasciner. Dans les années suivantes, on le verra randonner avec son père dans la Sierra et dans le sud de la Californie, grimper en salle mais aussi participer à des stages de survie en milieu hostile.
Il attendait son moment pour mettre en œuvre un projet qu’il murissait depuis des années. Début 2023, Sam tombe sur une vidéo de Jack "Quadzilla" Jones, grande figure du trek, vainqueur de la Triple Crown 2022. Sam venait tout juste de finir le lycée. Passionné de robotique depuis l’âge de 12 ans, il passait 80 heures par semaine à faire de la 3D. Il frôlait le burn out. "Je commençais à m'épuiser", explique-t-il. "Il fallait que quelque chose change. Me lancer, c'est ce qui a été le plus difficile. »
Il maigrit de 8 kilos la première semaine de marche
Un mois seulement après avoir pris la décision de parcourir les trois méga sentiers en une seule année, Sam se trouvait au sommet de Springer Mountain, dans l’Etat de Géorgie, à l'extrémité sud de l'Appalachian Trail. Alors qu’en 2023 la demi-douzaine d'autres participants à la Triple Crown dans l'année civile l’avaient planifiée et s’y s'étaient entraînés pendant des mois, lui ne s'était donné que quelques semaines.
Très vite il en subit les conséquences. Déjà maigre, il perd huit kilos au cours de la première semaine. Perd aussi la voix à force de crier après les ours noirs qui peuplent la zone. Et lorsqu'il quitte le Tennessee, il constate que le gros orteil de son pied gauche s'est infecté. Un ongle incarné lui fait souffrir le martyre. A chaque pas, c’est comme un coup de poignard qui le transperce.
A ce moment-là, son sac est déjà plutôt léger : 12 livres, environ 5,5 kilos. De quoi porter un duvet 20°C Enlightened Equipment et un minuscule tarp Zpacks. C’est la douleur qui va le conduire à revoir son sac. Il fait une pose de deux jours pour soigner son pied à coup d’antibiotiques et commence à se débarrasser de certains articles. D'abord son tapis de sol. Puis son sac à dos qu’il troque pour un autre nettement plus léger mais avec trois fois moins de volume.
Exit le sac à dos, remplacé par un gilet de trail
"Vu l’état de mon pied, je ne pouvais pas porter de poids du tout, je ne pouvais pas vraiment marcher sur mon gros orteil. Mais j'allais continuer à marcher", explique-t-il. "Alors j'ai essayé de résoudre le problème en allégeant mon sac". Inspiré par le gourou de l’ultraléger, le célèbre grimpeur Ray Jardine, et par la vitesse soudain gagnée grâce à sa nouvelle configuration, Sam Carter n’aura de cesse de s’alléger au fil des kilomètres. En juillet, lorsqu'il entame le Pacific Crest Trail, il découvre, toujours sur Amazon, un sac à dos quasiment le même que son 2e, mais bien plus léger encore. Nouveau changement.
Le poids cumulé de ce qu’il appelle son « Big Three » - à savoir son sac à dos, le tarp et le sac de couchage remplacé par une couverture de survie utilisée comme sac de bivouac – tombe à moins d’une livre, soit environ 450 grammes. Une performance qu’il améliorera quelques temps plus tard en remplaçant son sac par un gilet de trail.
Si l’on compte un téléphone, un chargeur, quelques câbles et une trousse de secours si réduite qu’on ose à peine l’appeler « trousse », Sam Carter a finalement atteint pour son sac de base un poids étonnant : moins de trois livres. Un sac qu’il charge ( légèrement ) d’aliments nourrissant n’exigeant aucune cuisson, des bonbons Reese's au beurre de cacahuètes, des tortillas.
A ce stade aussi, il a remplacé ses chaussures de marche par des sandales et se sert de son vieux sac à dos orange comme d'un matelas de sol. Très léger, il ne le réchauffe guère, mais a le mérite de le protéger un peu de la poussière.
On le prend pour un randonneur à la journée
Ce fameux sac à dos, Nick Fowler l’a aperçu pour la première fois alors que Sam Carter faisait une pause, assis sur un tronc près du majestueux Glacier Peak, dans l’Etat du Washington. Il l’a pris pour un promeneur parti sur une petite rando à la journée. Nick Fowler tentait alors de battre le record de vitesse sur le PCT et il en était à son troisième jour de marche. "J'étais encore frais et j'ai attaqué le colline", se souvient-il. "L'instant d'après, je le vois qui me suit. J’accélère pour le semer et marcher seul. Et je l’entends qui me dit "Mec, t’es sacrément en forme !".
Ce jour-là, les deux hommes vont marcher ensemble pendant 34 miles (55 km). Patient, Sam Carter s'arrêtera souvent quand son compagnon est pris de nausée dans les montées. Ce dernier, découvrira, stupéfait, que Sam voyage avec presque rien sur le dos et tente lui aussi un record, la Triple Crown. Il en tire une vidéo qui deviendra virale dans le petit monde de la rando extrême. On y voit Sam bondissant entre les troncs, son micro sac sur le dos.
"J'avoue qu’il m’a inspiré", raconte Nick Fowler, dont le poids de base de 7,5 livres (3,4 kg) était près de trois fois supérieur à celui de Carter. "J'aime mon confort, mais je lui ai posé beaucoup de questions parce que je me demandais quel enseignement je pouvais en tirer. Car Sam avait alors déjà parcouru ainsi l’intégralité du sentier des Appalaches, il se trouvait au milieu de la région ultra sauvage de Glacier Peak, l'une des zones les plus reculées du pays. Et tout allait bien pour lui. Il s'en tirait très bien. »
Une virée minimaliste aberrante selon certains
Sam Carter sait pertinemment que "s'en tirer" résume assez bien son expérience. Et que beaucoup de gens pensaient que ce n’était qu’une question de temps pour que sa virée minimaliste se transforme en un cauchemar pour ceux qui seraient conduits à partir à sa recherche pour le sauver. Ce que bon nombre de commentateurs, mais aussi de randonneurs croisés en route, n’ont pas manqué de lui dire.
Mais Sam ne semble pas suicidaire. D’une voix douce, il explique que s’en sortir seul a toujours été sa priorité absolue. A commencer, dit-il, par une bonne observation de la météo, histoire de se mettre à l’abri en cas de danger. Et par une attention particulière à son alimentation. Par sécurité, il portait un Garmin inReach Mini 2 (près d'un dixième de son poids de base), mais ne l'utilisait que pour informer ses parents qu'il était en sécurité chaque soir.
"Je voulais tester ma capacité à m'améliorer"
En conclusion, disons que la stratégie de Carter est extrême et ne convient qu’à une poignée de personnes. Une solide constitution physique et mentale étant requises. Car Sam ne cache pas qu’il a dû parfois passer la nuit au plus profond de la forêt pour rester aussi au sec que possible. Que certains matins, ses doigts étaient si gelés qu’il ne pouvait même plus ouvrir son sac à dos. Les ennuis techniques ne l’ont pas épargné non plus. Son chargeur est tombé en panne, il a dû faire appel à des marcheurs rencontrer sur les sentiers pour trouver des point d’eau potable et de ravitaillement. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il a découvert ce qu'il pouvait supporter avec si peu. Tout en continuant à avancer.
« Si je n'avais pas eu l'opportunité de me dire ‘Qu'est-ce que je n'utilise pas dans mon sac ?" et de le retirer. Si je n'avais pas eu la possibilité de m'améliorer, cela n'aurait pas été aussi fun ", explique Sam. "Ce qui était marrant sur le sentier, c'était ma capacité à m'améliorer. C'est ce que j'ai essayé de faire. ».
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