Rendu célèbre par le film « A walk in the wood», l’Appalachian Trail, sentier de grande randonnée américain de 3524 km, a ses légendes. Parmi elles, un certain Baltimore Jack. L’homme, disparu en mai 2016, avait dit adieu au quotidien des mortels pour arpenter à sa guise le mythique A.T. Il l’a d’ailleurs parcouru en entier à sept reprises. Il a aussi aidé de nombreux randonneurs à réaliser leur rêve. Un choix irresponsable pour certains. Un homme affranchi pour d’autres. Un ami de fac qui l’a bien connu a mené l’enquête et reconstitué son fascinant parcours.
Baltimore Jack est mort. Aux Etats-Unis, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre, de la Géorgie au Maine. En quelques heures, tous ceux qui se trouvaient sur l’Appalachian Trail (AT) ont été au courant. En ce 4 mai 2016, le plus aimé et le plus exaspérant des antihéros de l’histoire de la grande randonnée américaine s’est éteint.
Il avait 57 ans et commençait sa 21eannée sur l’AT. Avec le temps, c’était comme s’il était partout à la fois, bandages de protection sur ses genoux usés, se nourrissant de gâteaux, de lasagnes, de whisky, de cigarettes et de la générosité des autres. Une générosité qu’il retournait souvent.

1995 : C'est la première année de Baltimore Jack sur le sentier. Il en viendra à bout sept fois au total. En 2003, après huit ans à crapahuter avec une lourde charge sur le dos, Baltimore Jack ne peut plus compter sur ses genoux. Mais même s’ils le lâchent, même s’il ne peut plus avaler autant de kilomètres qu’avant, il reste sur ce territoire qu’il a tant sillonné. Durant les 13 années qui suivent, il avance vers le nord, parfois en stop, parfois en marchant avec des groupes de randonneurs. Il les accompagne d’une auberge à l’autre, d’une ville à l’autre, cuisine pour eux (ses festins de Thanksgiving étaient gargantuesques), vient à leur secours... devenant le dépositaire incontesté de légendes sauvages et d’un refus de capituler.
Tout le monde le connaît sur l’Appalachian Trail, mais peu savent vraiment qui il est. Il est l’auteur de plus de 10 000 posts sur le très influent White Blaze, forum dédié à l’AT, (le "blanc" de son nom est celui des balises qui jalonnent le sentier). Baltimore Jack publie un guide en ligne, une bible pour tout randonneur. Mais quid de son vrai nom ? De son passé ? La liste de ses exploits semble atteindre la cime des arbres sous lesquels il a si longtemps vécu.


Baltimore Jack, comme dans "Hungry Heart"
Son histoire, on la racontait par bribes, comme autant de morceaux d’un puzzle qu’on essaie sans fin d’assembler. Son nom de marcheur est un premier indice. Il est tiré de la première phrase de Hungry Heart, une chanson de Bruce Springsteen sortie en 1980 :"J’ai une femme et des gosses à Baltimore, Jack / J’ai pris le volant et y’aura pas de come-back" (Got a wife and kids in Baltimore, Jack / I went out for a ride, and I never went back).
La légende racontait que Baltimore Jack avait fait exactement la même chose : quitté son foyer pour une vie au grand air, affranchie de toute convention. À la recherche d’une vérité supérieure nichée dans les sillons de l’AT, par-delà les kilomètres, les forêts, les vallées, les prairies et les montagnes.
Je ne le connaissais pas sous le nom de Baltimore Jack. J’étais avec lui à la fac, dans le Massachusetts, entre 1979 et 1983. Je l’appelais par le nom que ses parents lui avaient donné : Adam. Adam Tarlin. On travaillait tous les deux au journal de l’école, moi en tant qu’éditeur, lui en tant qu’auteur. Il avait quatre ans de plus que moi. Il était passionnant, bien plus que les autres. Un génie à mes yeux. Mais c’était houleux entre nous, notamment quand je révisais ses articles. Ses écrits savaient prendre les gens aux tripes : on y lisait toute sa passion, même lorsqu’il tranchait dans le vif.
Il a eu son diplôme en 1983. Il pleuvait et je me souviens l’avoir vu devant l’auditorium dans son éternel imperméable noir. On s’est serré la main. Fin de l’histoire. Je ne savais pas qu’il se marierait dans l’année. Qu’il aurait une fille. Qu’il partirait peu de temps après. Qu’il tirerait le diable par la queue pendant une pleine décennie avant de refaire surface à Springer Mountain, en Géorgie — l’extrémité sud de l’AT — avec "Baltimore Jack" pour signature.
"Dans la vie, je randonne"
J’ai entendu parler de ce Baltimore Jack par un ami qui avait fait l’AT plusieurs fois. Ce n’est qu’après sa mort que j’ai réalisé, par une étrange coïncidence, que lui et Adam Tarlin ne faisaient qu’un. Grâce au magazine des anciens de ma fac – dans la rubrique nécrologie.
Certains de ses amis, ceux d’avant Baltimore Jack, le voyaient comme un irresponsable, un type qui avait quitté femme et enfant pour vivre la belle vie. Mais parmi ceux qui l’ont connu après, ils sont nombreux à parler de sa noblesse d’esprit, de son choix radical certes, mais pour sauver sa propre peau. Sa philosophie, qu’on pourrait résumer par une histoire qu’il raconte en 1998 à un journaliste, alors qu’il s’apprête à atteindre les 1 605 mètres du mont Katahdin (dans le Maine, point presque final de l’AT) : il rencontre un jour un homme qui n’y connaît rien en grande randonnée et qui lui pose mille questions sur la logistique, les distances et les attaques d’ours. "Et sinon, vous faites quoi dans la vraie vie ?" lui demande le type à la fin de leur échange. "Dans la vraie vie, je randonne", lui répond Baltimore Jack.


Oui, il randonne. Il reste sur l’AT durant toute la saison, fait des petits boulots, dort où il peut. En hiver, il s’installe dans une petite cabane du New Hampshire — il aime l’esprit d’indépendance de l’État et les bois tout proches. Il y brave le froid et économise le peu d’argent qu’il gagne en tant que caissier dans une épicerie, en vue de la saison suivante. Lorsqu’il met un coup d’arrêt à sa carrière de marcheur, Baltimore Jack dit adieu à son physique affuté. Les dernières photos de lui montrent un homme usé, ayant trop tiré sur la corde. En 2015, les amis qu’il s’est faits sur l’AT et une poignée d’autres revenus du passé insistent pour qu’il aille voir un médecin. Peine perdue.
Un an plus tard, Baltimore Jack s’effondre dans une auberge de randonneurs (rebaptisée depuis en son honneur) à Franklin, en Caroline du Nord. Une embolie pulmonaire très certainement.
Baltimore Jack laisse souvent croire qu’il vient de Maryland City. Était-il dans l’armée, comme semblent indiquer les plaques qu’il porte autour du cou ? "Il n’a jamais rien affirmé à ce sujet, mais tout ce qui ajoutait à son mystère était bon à prendre", confie Michael Sisemore, un ancien membre des forces spéciales américaines, qui a marché avec lui en 1999 et passé les trois hivers suivants à ses côtés. S’était-il fait un nom dans le monde des médias, en tant que cadre supérieur ou grand reporter, avant de tout lâcher pour partir sur le Trail ? Non, mais il a en revanche travaillé dans un vidéo club de Boston où il était très apprécié des clients pour sa connaissance insondable (obsessionnelle ?) des films – comme il le serait plus tard pour son savoir encyclopédique sur l’AT. A-t-il réellement découvert un cadavre en Pennsylvanie, dans un ancien asile devenu auberge ? Oui, mais l’histoire a été entendue par tant d’oreilles et répétée par tant de bouches qu’on ne sait plus quelle version est la bonne.
Un trail à faire au moins une fois dans sa vie
En 1995, lorsque Baltimore Jack s’y lance, l’Appalachian Trail avait un tout autre visage que celui qu’on lui connaît aujourd’hui. Il était moins fréquenté, sentier brut étiré sur une impressionnante distance.
Durant les quarante premières années d’existence de l’AT, le projet de le parcourir de part en part n’attire qu’une vingtaine de personnes chaque année. Le chiffre grimpe dans les années 1990, mais ce n’est qu’en 1998 que le Trail fait son entrée dans la liste des choses à faire au moins une fois dans sa vie. La pop-culture américaine s’entiche en effet de l’AT après la sortie de Promenons-nous dans les bois (A Walk in the Woods) de Bill Bryson(1997). Si le célèbre auteur et son poissard de compagnon ne viennent pas exactement à bout du parcours, leur aventure séduit le grand public. L’épopée Appalachian Trail ne cesse par la suite d’attirer du monde. Chaque année, plus de 1 000 randonneurs le parcourent dans sa totalité (sur 3 000 tentatives) et près de trois millions de personnes le foulent, sur de petites ou longues distances.Le récit de Bill Bryson fait presque de cette grande randonnée une petite promenade digestive.
Baltimore Jack lui préfère les mémoires de Cheryl Strayed en 2012 (Wild), chronique de son aventure sur le Pacific Crest Trail (PCT) en 1995. L’ouvrage incarne ce qui a toujours poussé les marcheurs de longue haleine à prendre la route : la rédemption. Earl Shaffer, le premier à avoir parcouru l’AT de part en part (en 1948), cherchait à fuir les visions d’horreur de la seconde guerre mondiale. Cheryl Strayed s’attaque au PCT après la mort de sa mère, un divorce et un début d’addiction à la drogue. ″Cette randonnée m’a donné la chance de pouvoir réfléchir à ma vie sous toutes ses coutures″ a-t-elle confié à Vogue en 2012.
À un certain point, marcher ainsi inlassablement du matin au soir pousse en effet à l’introspection, même si les sentiers mythiques comme l’AT attirent aussi leur lot d’idéalistes, de vagabonds, parfois de marginaux ou d’âmes errantes.
"J'ai eu une vie dont on fait les romans"
En fac, Adam rencontre une étudiante. ″On a taillé la route ensemble, raconte Allegra Brelsford, aujourd’hui artiste et New-Yorkaise. Il était beau, intelligent. Il faisait les mots croisés du New York Times crayon à la main.″
Le couple se marie en 1984. Jillian naît en janvier 1985. Allegra termine ses études. Adam est au chômage et boit. S’il ne fait aucun doute qu’il aime sa fille, mais le couple se sépare dans l’année qui suit. ″Après ça, le lien s’est distendu très rapidement.″ À mesure que l’enfant grandira, Adam cherchera à la contacter à l’occasion des grandes étapes de sa vie. Allegra affirme qu’elle n’en veut pas à Adam. "Toutes ces choses, il les faisait pour se donner une identité, mais sa vulnérabilité profonde était toujours là. Difficile d’être en colère dans ces conditions."
"J’ai eu le genre de vie dont on fait des romans", disait volontiers Baltimore Jack aux journalistes. Il ne mentait pas à certains égards, mais que dire de l’énorme blanc entre la fin de son mariage et son apparition sur l’Appalachian Trail dix ans plus tard ? Qu’a-t-il fait durant toutes ces années ?. Dans les années 1990, Adam vit à Hanover, dans le New Hampshire. La ville est connue pour le Darmouth College, son centre hospitalier et pour l’AT, qui y grimpe à 1 750 mètres d’altitude. Adam raconta à un ami s’y être installé pour la bibliothèque : la meilleure, la plus fournie au sujet du mythique sentier.
On ne trouve pas trace d’élément déclencheur, de ce qui a poussé Adam sur le grand chemin. Nul doute en revanche qu’il a fait la connaissance de randonneurs chevronnés à Hanover. Il y travaille dans une petite épicerie et gagne juste assez pour vivoter. Il s’installe dans une vieille cabane délabrée, sur une propriété de 15 hectares appartenant à un menuisier. C’est à deux pas du centre-ville et le trajet croise le tracé de l’AT.
En avril 1995, Adam se fait prendre en stop sur l’Interstate 95 jusqu’en Géorgie. De là, il rejoint l’extrémité sud du sentier. Il porte autour du cou la plaque militaire de son père et sur les épaules un sac-à-dos de 30 kg. Adam Tarlin prend possession de l’Appachalian Trail – et d’une nouvelle identité.
Dans son sac: des livres et du whisky
La légende commence à se dessiner cette même année. Son sac devient célèbre – les livres représentent son plus lourd contenu (et jamais il n’en déchirera la moindre page dans le but d’alléger sa charge). Les bouteilles pèsent aussi leur poids. "Il se faisait toujours livrer du whisky sur les sites de réapprovisionnement, pour ne jamais se trouver à court de boisson", se souvient Wayne Lummis, qui a marché à ses côtés en 1995.
Ce compagnon de voyage évoque un homme incarnant comme peu d’autres l’esprit de la grande randonnée : "Je le voyais parfois couvert de bleus parce qu’il s’était entêté à suivre rigoureusement les balises. Si ça voulait dire ramper sous un arbre tombé à terre, il le faisait."
Malgré toute sa détermination, Baltimore Jack ne vient pas à bout de l’AT cette année-là. Alors qu’il approche la dernière portion – 180 km coupant à travers le Maine, direction le mont Katahdin – il chute et se blesse. Il rentre chez lui, à Hanover, en boîtant, se remet sur pied et passe l’hiver qui suit à ranger les articles dans les sacs des clients à la caisse de l’épicerie.
À l’aube du troisième millénaire, il prend les habits d’un personnage qui ne le quittera plus jusqu’à sa mort. Baltimore Jack est une version plus heureuse et réfléchie d’Adam. Un homme qui sait toutefois se faire des amis comme des ennemis.
Il est encore randonneur à temps plein lorsque ses histoires commencent à circuler, des plus sordides (la découverte du corps au Doyle Hotel en Pennsylvanie, dont les chambres à petit prix et la bière font un repaire pour les marcheurs) au plus héroïques, comme la fois où il transporte sur son dos un randonneur à la jambe cassée pour le mettre en sécurité 3,5 km plus loin, ne disparaissant de nouveau entre les arbres qu’une fois l’ambulance repartie.
Son guide, gratuit, devient la référence
Il semblerait que Baltimore Jack se soit donné pour mission de contrecarrer ceux qui voulaient faire de l’Appalachian Trail un sentier sacré – ou pire, réservé aux athlètes –, excluant de fait les gens ordinaires. Il commence à tenir un guide qui deviendra, pendant près d’une décennie, une référence sur le sentier. Il en publie chaque année une mise à jour sur White Blaze. Jack’s Resupply Guide était, avant l’arrivée des téléphones connectés, une référence, un épais guide de survie avec une liste longue comme le bras de réponses à des questions du type "Où trouver un bureau de poste ?", "Où dormir ?", "Où boire un coup ?". On y retrouve la prose caractéristique du personnage et sa joyeuse légèreté : Ceci n’est PAS un ouvrage de référence, une Bible ou un manuel pour planifier sa rando, peut-on lire en introduction. Il n’y pas de "bonne" manière de parcourir l’AT, de "bonne" manière de s’y réapprovisionner. Quelque 9 500 hommes et femmes ont déjà parcouru l’AT de part en part, et pas deux l’ont fait de la même manière. Il serait présomptueux à l’extrême d’affirmer qu’il n’y a qu’une seule façon de planifier et de mettre en œuvre son projet. C’est faux." Le guide de Baltimore Jack était téléchargeable… et gratuit.
Baltimore Jack attaque entre les lignes ceux qui prennent l’affaire trop au sérieux, qui se croient les gardiens de l’AT. Parmi ces derniers, il pense notamment à Warren Doyle, autre légende des lieux.
Warren Doyle, 69 ans, a parcouru la totalité du sentier à 18 reprises. Il dirige à l’heure actuelle ce qui ressemble à un centre d’entraînement à la grande randonnée, à Mountain City dans le Tennessee. "Étudiez auprès de l’Appalachian Trail Institute et vos chances d’en venir à bout passent de 25 à 75%", promet-t-il.
L’approche rigoureuse de Doyle irrite au plus haut point Baltimore Jack, dont l’apparent je-m’en-foutisme chatouille les nerfs du professeur autoproclamé. Un conflit qui a glissé en terrain privé. "C’était à couteaux tirés entre eux", confie Bill O’Brien, ancien président de l’Appalachian Long Distance Hiker’s Association, fondée par Warren Doyle.
Lorsque j’ai parlé avec lui, il a vertement critiqué Baltimore Jack et plusieurs autres, dont Cheryl Strayed : ceux pour qui l’Appachalian Trail est une voie de guérison. " Les gens en général adorent les épaves humaines", m’a-t-il expliqué. « Mais les projecteurs sont trop braqués sur ces gens là" .
Warren Doyle attribue également à Baltimore Jack l’esprit de clan qui s’est installé sur l’AT - où une tribu de fugitifs de la vie citadine regroupe une trentaine de potes. Il y voit la source d’une certaine forme d’exclusion qui prévaut aujourd’hui sur le sentier, bien loin de la philosophie affichée : "Fais ta rando comme tu l’entends". Malgré cette petite guerre intestine, Warren Doyle et Baltimore Jack ont davantage de points communs qu’ils ne le pensent. Deux profils littéraires qui voient dans l’AT bien plus qu’un simple sentier, qui lui vouent du respect et une telle passion qu’ils finissent par prendre le même rôle : défendre ce haut lieu de la randonnée.
Entre SDF et encyclopédie vivante
Dans les descriptions qu’on m’a faites de Baltimore Jack, une chose revient très souvent : ses genoux, entourés de bandages crasseux, momie sortie de son sarcophage. Dès ses premiers pas sur le sentier, il se donne à mille pour cent et peut marcher 35 km par jour avec son lourd fardeau. Après 2003 et sa dernière traversée complète, il doit renoncer à parcourir de longues distances. Il est en bonne forme physique par ailleurs, affûté et musclé. Les effets des cigarettes et l’alcool ne se voient pas encore. Mais il a déjà abandonné l’idée d’aller au bout du parcours. En février, il annonce sur le forum de White Blaze que ce ne sera plus comme avant pour lui. "J’espère pouvoir me confronter encore un peu au sentier", écrit-il. Il ne marchera pas beaucoup, il "suivra son feeling". Suivre jusqu’où ? "Qui sait ?" conclut-il.
On parle parfois des trail angels, ces personnes qui ne randonnent plus mais qui rendent service, sous forme de bénévolat ou, moins souvent, de donation. Quelqu’un qui conduit un marcheur à son auberge, qui cuisine des repas au bord du sentier, indique une source d’eau fiable, un lieu où récupérer ses affaires.
Les ailes de Baltimore Jack poussent vite et sa réputation d’ange succède à celle de randonneur. Suivant les vagues de marcheurs en direction du nord, il se pose un temps dans une auberge, puis dans la suivante. Il se taille une belle réputation grâce à ses gigantesques plats de lasagnes. Assez ironiquement, il devient également le chantre du "voyagez léger" et se pique de vouloir délester les sacs des nouveaux arrivants. L’homme qui vit sur l’AT devient un personnage unique en son genre : une sorte de clochard ambassadeur, encyclopédie vivante (et toujours en mouvement) du sentier.
Il passe le plus clair de son temps au gite de Kincora. « Baltimore Jack faiait partie du décor », raconte le directeur de "Il cuisinait, faisait le ménage et même l’animation", témoigne-t-il.
Il pose un autre regard sur Baltimore Jack, connaît une différente facette de l’homme, dont il est aussi le garde-fou financier. Arrivent parfois au courrier un chèque des impôts, un salaire au nom de Leonard Adam Tarlin. Problème : Baltimore Jack n’est plus cet homme. "Il n’avait ni compte en banque ni pièce d’identité", raconte Bob Peoples. Ce dernier encaisse les chèques et lui verse l’argent au compte-gouttes durant les mois d’hiver. "Je le faisais aussi pour éviter qu’il ne dépense tout d’un coup, c’est ce qu’il aurait fait. Il l’aurait donné à d’autres randonneurs"
Sous la légende, Baltimore Jack sombre
Des actes de sainteté qui n’empêchent pas son corps de le lâcher. La randonnée a été un paravent : sa santé va mal. Devenu sédentaire, Baltimore Jack grossit – encore plus lorsqu’il décide d’arrêter de fumer.
Sur les photos à partir des années 2000, il est méconnaissable, bien loin du bel homme élancé que j’ai connu. Cette transformation fait partie de sa légende. Des étrangers lui rendent hommage en lui offrant whisky et biscuits, en main propre ou sur le sentier accompagnés de petits mots. Un culte du héros ? Baltimore Jack est soudainement infaillible. Ses amis proches ne sont pas dupes et tentent de l’aider. Mais ils sont en minorité.
Au début des années 2010, les mondes d’Adam Tarlin et de Baltimore Jack entrent en collision : des vieux amis le retrouvent, comme cela se fait sur Internet. Ils n’en reviennent pas : "On avait perdu contact au fil des ans", raconte T.J. Mertz, un copain de la fac. "Ce que je vois, c’est un homme qui a trouvé un lieu où vivre libre, où se servir de son intelligence et de sa débrouillardise. Mais cela sans se soucier des responsabilités. Je ne cherche pas à porter un jugement – une partie de moi, celle qui est assise dans ce fauteuil avec un emprunt et deux enfants, admire ce qu’il a fait – mais je me pose une question : n’était-ce pas terriblement égoïste de sa part ?"
Quelqu’un tente un dernier effort pour sauver Baltimore Jack : Sharon Miller,une amie de longue date. Elle semble porter sur lui un regard bien plus réaliste que les autres.
"Il était avant tout un SDF. Il le savait. Il m’avait dit qu’il traînait là non pas pour une noble cause, mais parce que les gens s’occupaient de lui." Ses paroles lui reviennent en mémoire : "Ils me nourrissent. Je n’ai pas de quoi me payer à manger."
"Ne glorifiez pas un vagabond qui souffre"
En 2009, Sharon Miller tente de raccrocher Baltimore Jack à la CMU américaine. Pour qu’il arrête de boire, suive un programme, se fasse opérer des genoux. Mais Adam n’est pas en mesure de s’inscrire. Au début de la saison 2010, il part vers le sud. C’est la dernière fois que son amie le voit. Durant les six années qui suivront, Baltimore Jack tient salon sur l’AT : il régale les randonneurs de ses histoires, il les conseille, il boit.
Et la mort le fauche.

Dans la ville de Franklin, en Caroline du Nord. Au matin du 4 mai 2016, dans un gite où il travaille en tant que bénévole, il dit se sentir mal et accepte enfin de se rendre à l’hôpital. Il est reçu en soins intensifs… et s’y éteint le lendemain.
Le forum de White Blaze et les réseaux sociaux sont rapidement envahis de messages. Condoléances, tristesse, incrédulité.
Les amis d’Adam et les amis de Baltimore ne considèrent pas du tout les choses de la même manière. Parmi les premiers, certains le voient avant tout comme un homme qui a fait du mal autour du lui et gâché son potentiel. Les seconds parlent de celui qui s’est libéré de ses chaînes et a transcendé sa condition par le biais de la vie au sauvage, accompagnant et soutenant des milliers de personnes au passage.
Un article posté sur AppalachianTrail.com dit tout. L’auteur, qui s’y exprime contre une idéalisation de l’homme, raconte : "Adam Tarlin venait de Brookline dans le Massachusetts. Il semble que son existence réelle a été oubliée, volontairement balayée pour laisser place à un mythe. J’imagine qu’il est plus facile de le voir comme un héros populaire. Cela permet de ne pas penser à la détresse dans laquelle il se trouvait, à son inacceptable solitude. Je supplie ceux d’entre vous qui ‘connaissaient’ Adam de considérer chaque personne que vous rencontrez, sur les sentiers ou ailleurs, et de vous demander pourquoi elles sont là. Je vous en prie, ne faites pas une légende de quelqu’un qui en réalité souffre et ne fait qu’errer dans la vie. Ne glorifiez pas un vagabond qui n’a nulle part où aller. À ceux qui boivent ou se droguent autour de vous, dites que vous reconnaissez leur problème et leur douleur. Qu’ils sachent que vous êtes là et prêts à les aider. À faire une thérapie, une cure, à s’inscrire aux Alcooliques Anonymes. À les accompagner vers le chemin du mieux-être. Ne les abreuvez pas d’alcool pour que VOUS puissiez passer un bon moment alors que ce sont des âmes perdues."
En bas du post, le nom de son auteur : son amie, Sharon Miller.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
