Le 3 novembre, une avalanche emportait la vie de sept alpinistes – dont un Français- sur le Yalung Ri (5 630 m, à l’ouest du Khumbu. Les témoignages des survivants et des guides népalais sont accablants. Alors que des blessés gisaient dans la neige, les hélicoptères ont attendu des heures au sol, bloqués par des autorisations administratives, dénonce le guide IFMGA Mingma G. Un récit qui recoupe celui de la Française Carole Fuchs présente lors du drame.
C’est une avalanche d’une ampleur exceptionnelle qui s’est abattue lundi matin sur les pentes supérieures du Yalung Ri (5 630 m), dans la vallée de Rolwaling, à l’ouest du Khumbu. Sur son passage, elle a emporté en quelques secondes une cordée engagée sur une pente raide de glace. Deux survivront : les Français Didier Arman Berton et Isabelle Solange Thaon. Et deux corps seront localisés et extraits de la masse neigeuse, ceux du Français Christian Andre Manfredi et de l’Italien Paolo Cocco. Aujourd’hui encore, cinq alpinistes restent ensevelis ou portés disparus, selon The Himalayan Times : les Italiens Marco Di Marcello (guide italo-canadien) et Markus Kirchler; un Allemand, Jakob Schreiber, et deux guides népalais, Padam Tamang et Mere Karki.
Leur extraction est en effet extrêmement difficile : la neige est compactée comme du béton, sans compter que l’avalanche s’est produite en haute altitude et que l’accès est très exposé. Les secouristes ont déjà creusé plus de sept mètres de neige et de glace sans retrouver les corps.
La Française Carole Fuchs engagée dans un projet documentaire en Himalaya, se trouvait ce matin-là, vers 9h00 : "Je me rendais au camp de base de Yalung Ri pour retrouver mes coéquipiers qui étaient partis tôt le matin pour gravir le sommet et redescendre avec eux. Le lendemain, nous allions commencer l'ascension d'un sommet de 6 300 m (Dolma Kang) avec nos chers amis. C'était la prochaine étape avant de franchir le col de Tashi Lapsa dans le cadre de ma mission Great Himalaya Trail." écrit-elle sur Instagram.
Elle décrit le moment où tout bascule :« J’ai entendu un énorme bruit. En arrivant au camp de base, tout le monde fixait la montagne. J’ai demandé : “Qu’est-ce qu’il se passe ?” — “Une énorme avalanche. Des grimpeurs ont été balayés.” »
Sans attendre, elle remonte vers le cône d’avalanche avec un grimpeur népalais portant eau chaude et nourriture.
« Nous avons trouvé des survivants grièvement blessés. Nous avons déterré un guide et aidé tout le monde comme nous le pouvions. Des personnes décédées ont été trouvées. », raconte-telle.
Un témoignage que corrobore dans la presse népalaise l’alpiniste Nima Gyalzen Sherpa, grièvement blessé et actuellement hospitalisé à Katmandou : « Nous avons dû attendre plus de 24 heures pour être évacués du lieu de l’accident. » Il décrit une scène désespérée : « De nombreux alpinistes autour de moi ont pleuré pendant des heures en demandant un secours immédiat. »
9h–9h30, les blessés sont encore vivants. Le temps passe. « J’ai appelé tellement de fois pour l’hélico, en voyant des survivants souffrir et sans savoir ce qui allait se passer si la nuit arrivait. », explique Carole Fuchs.
Au village de Na, le chef d’expédition, Phurba Tsering Sherpa, essaie de déclencher une évacuation aérienne. Mais le Yalung Ri est dans une zone restreinte (restricted area). Dans ces régions-là, un hélicoptère de secours ne peut pas décoller sans quatre autorisations successives. Celles du Ministry of Tourism (Ministère du Tourisme), du Ministry of Home Affairs (Ministère de l’Intérieur), du Ministry of Defence (Ministère de la Défense) et du CAAN — Civil Aviation Authority of Nepal. Des exigences qui seraient justifiées pour des raisons de sécurité – la région est proche du Tibet- confirme un pilote de secours dans The Himalayan Times
Quatre autorités. Quatre validations administratives. Pendant ce temps, sur la montagne, le temps file.
C’est Mingma Gyalje Sherpa (Mingma G), guide IFMGA et figure mondiale du himalayisme, originaire de Rolwaling, qui formule l’accusation la plus directe sur Facebook :« Les sept grimpeurs ont été tués par le gouvernement, pas par l’avalanche. » Une accusation qu’il précisera ensuite à ExplorersWeb: « Sans ce processus interminable, plus de personnes auraient pu être sauvées. Un hélicoptère met environ 45 minutes depuis Katmandou pour atteindre le Yalung Ri. Il aurait pu être sur place à 10h. Au lieu de ça, les questions administratives ont pris presque toute la journée et l’hélicoptère n’a décollé qu’à 16h. »
C’est donc plus de huit heures après l'avalanche que les secours interviennent finalement. « Deux survivants moins blessés ont pu descendre. Deux autres, très gravement touchés, ont été héliportés. Une tente a été montée pour passer la nuit au pied de l’avalanche. », raconte Carole Fuchs.
L’hélicoptère sera immobilisé pour la nuit au village de Na. Et le lendemain matin seulement, tout le monde sera évacué vers Katmandou.
La récupération des cinq corps encore ensevelis est désormais menée par des guides IFMGA/NNMGA népalais rejoints par deux experts internationaux : Bruno Jelk, président de la Commission terrestre du Comité international de secours alpin (IKAR-CISA). Considéré comme l'un des plus grands spécialistes mondiaux en matière de sauvetage, il déjà dispensé des formations au sauvetage RECCO au Népal. A ses côté, Michele Cucchi, un guide alpin chevronné et instructeur en sauvetage en haute altitude originaire d'Italie.
Une enquête pour éclaircir les conditions du sauvetage va être mise en oeuvre, mais d'ores et déjà, il semble que le gouvernement népalais soit conduit à revoir certaines de ses régulations. C'est d'ailleurs ce que demande clairement Minima G dans son post Facebook publié le 4 novembre. Il en va de la sécurité des alpinistes, mais aussi des Népalais, rappelle-t-il en des termes très forts :
Le gouvernement du Népal devrait modifier ses règles et réglementations. Chaque année, de nombreux Népalais et étrangers perdent la vie à cause de règles inutiles imposées par le gouvernement.
Je suis né et j’ai grandi dans la vallée de Rolwaling et j’y ai connu une vie difficile. Il faut deux jours de marche depuis la dernière route accessible aux véhicules pour atteindre ma maison. Tout ce dont nous avions besoin devait être transporté par des mules ou des porteurs. Nous sommes loin de la route, de l’éducation, des services de santé, de l’électricité et du monde d’Internet. Nous sommes à la frontière avec le Tibet et nous, habitants locaux, protégeons notre terre. Nous n’avons aucune protection militaire aux frontières, mais notre région est déclarée zone restreinte par le gouvernement népalais. Plus de 90 % de la population a migré à Katmandou pour l’éducation de leurs enfants et, probablement, d’ici 5 à 10 ans, notre village sera vide. Je ne sais pas qui protégera ces zones restreintes si tout le monde part. Il y a quelques années, nous avons dû suivre une longue procédure d’autorisation pour emmener ma mère malade de la vallée à Katmandou. À quel niveau devons-nous demander de l’aide ? Ce n’est pas seulement notre problème, c’est celui de toutes les zones restreintes au Népal. Quel est l’intérêt de déclarer ces zones comme restreintes si le gouvernement n’y met aucune protection militaire ? Notre peuple y mène une vie dure, et nous protégeons aussi notre pays, le Népal, en étant l’ARMÉE sans uniforme. À cause de ces restrictions, de nombreux alpinistes ont perdu la vie. Ce n’est pas l’avalanche qui a tué les alpinistes, mais notre gouvernement qui a tué nos invités étrangers. J’ai honte de notre gouvernement et de ses règles.
Et malgré tout, le gouvernement s’attend à ce que davantage d’étrangers visitent le Népal. Quelle blague…
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