Son livre a été traduit en 40 langues et vendu à 5 millions d’exemplaires dans le monde. Le film que Jean-Marc Vallée en a tiré, nominé aux Oscars, a engrangé 52,5 millions de dollars. Pourtant lorsque Cheryl Strayed est partie, en 1995, seule, sur le Pacific Crest Trail - sentier de 2 650 miles (4264 km) courant le long de la côte pacifique américaine, peu connu du grand public à l’époque - elle était loin de se douter que cette aventure allait tout changer pour elle, ni que son récit allait devenir un oeuvre culte. Une décennie plus tard, qu’est-elle devenue ? Comment a évolué le PCT ?
« Les arbres étaient grands, mais j'étais encore plus grande, debout au-dessus d'eux sur une pente abrupte d'une montagne du nord de la Californie. Quelques instants auparavant, j'avais retiré mes chaussures de randonnée, et la gauche était tombée dans les arbres, catapultée dans les airs lorsque mon énorme sac à dos avait basculé dessus, puis elle avait glissé sur le sentier caillouteux et volé par-dessus bord. » Qui ne se souvient pas de la scène d'ouverture de « Wild » ? Récit de Cheryl Strayed qui fit découvrir à des millions de lecteurs le Pacific Crest Trail, ou PCT.

Pour ceux qui auraient échappé au livre de Cheryl et à son adaptation cinématographique sortie en 2014, "Wild" est le récit de sa randonnée de 1995 sur Pacific Crest Trail. Elle a alors 26 ans, elle est seule et fuit son passé : un divorce, une addiction à l'héroïne et la perte de sa mère, emportée par un cancer à l’âge de 45 ans. Lorsqu'elle se lance sur le sentier, elle est très mal préparée, ploie sous le poids d’un sac à dos bien trop lourd, qu'elle baptise « Monster », qu'elle peut à peine soulever. Mais elle parvient à parcourir 1 100 miles (1770 km) sur les 2 650 miles (4264 km) du sentier. Du désert de Mojave, en Californie, jusqu’à la frontière entre l'Oregon et l'État de Washington.
Un passage chez Oprah Winfrey change tout pour elle
Lorsque ses mémoires sortent, en mars 2012, Cheryl Strayed tente de grapiller quelques heures d’écriture entre un emploi à plein temps et l’éducation de ses deux enfants. Elle n’a pas un centime devant elle et entreprend la tournée de promotion de son livre avec une angoisse : qu’on l'expulse de sa maison. Elle et son mari - Brian, rencontré neuf jours après la fin de son périple - ont accumulé 85 000 dollars de dettes et son propriétaire menace de les jeter à la rue : leur dernier chèque de loyer a été rejeté par la banque. Mais tout va basculer quelques mois plus tard, grâce à Oprah Winfrey.
L’animatrice star de la télévision américaine est tellement impressionnée par le livre de Cheryl qu'en mai, elle l’invite à son Oprah's Book Club 2.0, et bouleverse ses millions de fans en présentant l’histoire de Chreryl en ces termes : « Trois ans et demi après la mort de sa mère bien aimée, Cheryl a une panne de camion. Il fait nuit, c'est l'hiver et elle est coincée dans la neige. Elle entre dans un magasin de camping pour acheter une pelle afin de se sortir littéralement du pétrin. Alors qu'elle fait la queue pour payer, elle voit un guide du Pacific Crest Trail, un sentier de plus de 2 650 miles. Cheryl n'avait jamais entendu parler du PCT (moi non plus avant de lire Wild, précise l’animatrice ) - mais quelque chose l'a poussée à revenir sur ses pas, et à acheter le livre. Six mois plus tard, elle commençait sa randonnée depuis le désert de Mojave jusqu'en Oregon.
Une décision énorme, même pour un randonneur expérimenté, ce que Cheryl n'était certainement pas à l’époque. Elle avait certes grandi en pleine nature, dans le Minnesota, dans une maison sans électricité ni eau courante, mais elle n'avait jamais fait de randonnée dépassant la journée, et jamais seule. S'attaquer au PCT toute seule relevait d'un courage fou ou peut-être simplement... de la folie. (…) Mais Cheryl voulait désespérément arrêter la spirale descendante dans laquelle elle était prise depuis des années, et elle tentait de se trouver. Je suppose que, comme tant d'autres, elle aurait pu partir en Europe avec son sac à dos, se mettre à cuisiner ou commencer à écrire un roman - elle le fera plus tard, avec « Torch », publié en 2006 - mais le PCT avait éveillé une petite voix dans sa tête, et comme je l’ai appris moi-même, quand une petite voix vous parle, il faut savoir l'écouter. (…) Dans « Wild », Cheryl parle de la différence entre décider de faire quelque chose et devoir vraiment le faire. Pour beaucoup d'entre nous, c'est faire un pas gigantesque. Elle aussi a commencé ainsi et a beaucoup douté. Elle aussi a fait beaucoup d’erreurs. Mais une fois engagée sur son sentier, il n’était plus question pour elle de faire demi-tour. Et, avec le temps, elle s'est rendu compte qu'en fait, elle était en train de se sauver elle-même. », conclut Oprah, résumant une histoire de chute et de rédemption, comme on les adore en Amérique.
"Je ne pouvais tout simplement pas me permettre d'échouer"
Avec l’histoire de Chéryl, Oprah joue certes sur le pathos, comme elle seule sait le faire, mais il est vrai que « Wild » ne pouvait que formidablement raisonner à l’oreille de millions de personnes et pas seulement aux Etats-Unis, mais dans le monde entier. Car Cheryl était terriblement sincère. Rappelons que sa biographie n’est sortie qu’en 2012, 17 ans après la fin de son périple. A son départ, la jeune femme n’a aucune ambition promotionnelle, pas de compte Instagram ni de sponsors. Comme d’habitude, elle se débrouille, comme elle le peut. La force de son expérience n’en sera que plus forte, comme elle l’explique à Oprah : « J'ai échoué dans tellement de domaines dans ma vie... ma plus grande peur était d'échouer encore sur le PCT. Je ne pouvais tout simplement pas me permettre d'échouer. J'étais trop fière pour me retrouver à appeler mes amis et leur dire, ‘Vous savez cette randonnée que j'allais faire ? Eh bien, j’ai laissé tomber’. Donc, quoi qu'il arrive, je devais prendre mon sac à dos et me lancer.
Mais ça n’allait pas du tout. C'était terrible, vraiment douloureux. Mais je devais le faire, et maintenant je comprends pourquoi : j'avais besoin de porter cet énorme sac, ce poids lourd. J'avais besoin de porter le poids que je ne pouvais pas supporter. C'est de ça que parle « Wild ». De la façon dont nous supportons ce que nous ne pouvons pas supporter. » explique-t-elle.
"Le PCT m'a donné un très grand sens de l'humilité"
« Au départ, je me suis lancée dans une quête spirituelle. Mais ce que j'ai vécu, c'est une épreuve physique. Je n'avais pas compris à quel point les deux étaient liés. Alors quand « Monster » ( son sac, ndlr) a incarné le poids physique que je ne pouvais pas supporter, je sentais que j'avais aussi le poids de ses émotions accumulées en moi. L’épreuve physique contribuait à me libérer de l’épreuve spirituelle (…) Au cours de cette randonnée, j’ai appris l’acceptation. J'ai appris à appréhender la durée. Les kilomètres. La chaleur et le froid. Et tout ce qui faisait ma vie. Et j'ai découvert que si sur le sentier je pouvais accepter ces épreuves si difficiles, tout le reste cédait ensuite, en quelque sorte. Chaque étape m'a conduit à l'étape suivante, à la prochaine vérité qui allait se révéler. Nous souffrons tous. Nous avons tous le cœur brisé. Nous vivons tous des choses difficiles. Elles font partie de la vie. Réaliser cela a été capital pour moi. Le PCT m'a donné un très grand sens de l'humilité, ce dont vous avez besoin pour continuer à marcher. D’un point de vue littéral et métaphorique. »
Sa confession émeut l’Amérique. Et après l’émission d’Oprah, tout va alors très vite. Les ventes de son livre augmentent de 220 %. La boite de production de Reese Witherspoon achète les droits de l’histoire, et en juillet 2012, « Wild » est un énorme bestseller, en tête de la liste du New York Times. Une consécration. Le critique du Times, A.O. Scott, qualifie le « récit « de "classique de la littérature des grands espaces et du féminisme contemporain".
Livre, film, pièce de théâtre, podcast... Cheryl Crow devient une influenceuse majeure
Mais « Wild » a un autre impact, plus inattendu encore : la popularité du livre est telle que sur les sentiers du PCT, le nombre de randonneurs monte en flèche. C’est ce qu’on appellera « l’effet Wild », que la sortie du film, deux ans plus tard, décuplera encore. Cette oeuvre a changé non seulement la « littérature des grands espaces », mais aussi l’univers de l’outdoor. Avec ce récit, les femmes prouvaient enfin qu’elles pouvaient se lancer, seules, dans de grandes aventures, même si elles se considéraient elles-mêmes comme de pauvres choses. Et cela a complètement fait tomber les frontières de la littérature d'aventure, en l'ouvrant à une écriture plus émotionnelle qui va parler au lecteur et l’inciter à s’identifier dans cette absolue débutante qui trouve le courage de réussir un exploit qui semble si loin de sa portée. Ce lien avec ses lecteurs, que Cheryl établi dès la sortie de son livre, ne cessera de se développer dans les années qui suivront, et il perdure encore aujourd’hui, dix ans plus tard, comme en témoigne le succès de ses œuvres suivantes. Sortie de la misère grâce à « Wild », Cheryl, 53 ans aujourd’hui, est basée à Portland, dans l’Oregon, un des Etats les plus « outdoor » du pays, et son influence dans le monde entier n’a pas faibli, au contraire. Peu après la publication de « Wild », elle a sorti "Tiny Beautiful Things", série d'essais tirés d'une rubrique de conseils qu’elle avait rédigée anonymement ». Un nouveau bestseller, adapté cette fois au théâtre. Et son projet le plus récent, un podcast intitulé « Sugar Calling », dans lequel elle continue de donner des conseils sur toute une série de sujets, connait déjà un énorme succès.
Depuis la publication de "Wild", plus rien n’est pareil sur le Pacific Crest Trail
Lorsque Cheryl Strayed a publié le récit de sa longue randonnée, le PCT était relativement peu connu des randonneurs non avertis. Une décennie plus tard, les choses ont radicalement changé. Voici comment.
L’affluence ne cesse de croitre
"Wild" n'en est certainement pas la cause principale, mais au cours des dix dernières années on a observé la plus forte augmentation du trafic depuis l'ouverture de ce sentier, en 1993. En 2012, année de la publication du livre, moins de 200 randonneurs s’y étaient engagés. Or l'association Pacific Crest Trail (PCTA) estime qu'une moyenne de 700 personnes ont terminé le PCT chaque année depuis 2012. Et ce nombre n'a fait que croître : Rien qu'en 2018, 1 600 randonneurs ont déclaré avoir terminé une thru-hike. La pandémie a certes ralenti le flux en 2020 et 2021, mais la saison moyenne est toujours près de trois fois plus importante qu'il y a dix ans. A noter toutefois que si le PCT devient de plus en plus populaire, le nombre des randonneurs qui en viennent à bout intégralement est, lui, en baisse.
Les femmes y sont plus en plus nombreuses
Les randonneuses comme Strayed sont devenues plus nombreuses sur le PCT au cours de la dernière décennie. La première enquête annuelle sur le Pacific Crest Trail réalisée par Halfway Anywhere en 2013 a montré que 34,2 % étaient des femmes et 65,8 % des hommes. Moins de dix ans plus tard, en 2021, ces derniers représentaient 56,8 % des marcheurs, alors que les femmes pesaient à hauteur de 42,6 % (0,5 % des randonneurs s'identifiant comme « « non-binaires »). Sur ce point il est indéniable que « Wild « a eu un impact. Chéryl s’imposant dans l’imaginaire collectif comme la randonneuse solo sans doute la plus connue du grand public.
Les catastrophes naturelles y sont de plus en plus fréquentes
Malheureusement, le Pacific Crest Trail que Strayed a parcouru en 1995 n'existe plus. Depuis la publication de "Wild", les incendies de forêt, les chaleurs extrêmes et d'autres effets secondaires du changement climatique ont durement affecté le sentier. La Californie, l'Oregon et l'État de Washington ont tous connu des sécheresses, la sécheresse actuelle en Californie touchant 98 % de l'État. Phénomène qui, à l'échelle de l'État contribuer à réduire le nombre de sources d'eau pour les randonneurs, les rendant ainsi plus dépendants des « trail angels", ces anges gardiens du sentier qui déposent boissons et vivres à l'attention des marcheurs. Depuis 2012, environ 12,7 millions d'hectares de Californie ont été touchés par des incendies, soit environ 1 hectare sur 8 dans tout l'État. Rien qu'au cours des cinq dernières années, l'État a connu certains des plus grands feux de forêt de son histoire. Tragédie qui ne va faire que s’amplifier selon les chercheurs, en taille comme en fréquence. Les fermetures annuelles sont désormais si fréquentes, qu'à l'avenir il ne sera sans doute plus possible de parcourir le sentier de bout en bout en une seule saison.
L'impact humain y est de plus en plus important
Il y a dix ans, le PCT n'était pas connu du grand public - seuls les randonneurs aguerris en avaient entendu parler. Mais la popularité du sentier a augmenté, tout comme l'impact humain qui en découle. Bien que la Pacific Crest Trail Association s'efforce d'éduquer les randonneurs et l'ensemble de la communauté sur les pratiques "Leave No Trace", cela ne suffit pas, notamment sur les premiers 600-700 miles, car la majorité des treks longue distance commence à la frontière mexicaine. Par « impact », on entend : surfréquentation des campings (la végétation en est affectée et les déchets humains s'accumulent) et moins de solitude sur le sentier pour tous ceux qui viendraient là pour ça. Sans parler d’un risque accru de pollution des eaux et d’incendies de forêt causés par l'homme."
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