Troublante rencontre dans le Simmental, région occidentale de l’Oberland bernois, le 20 juillet dernier. Habillés d’anciens uniformes nazis, quelque 25 marcheurs arborant notamment des croix gammées ont été interceptés par la police cantonale alors que, piolet en main, ils avaient entrepris de traverser le massif du Wildhorn en direction de l’Iffigenalp. Relaxés, ils se disent « apolitiques », mais l’affaire ne cesse d'interroger dans un pays où les rassemblements de l’extrême droite prônant les vertus de l’alpinisme semblent trouver un terrain favorable, faute de législation les sanctionnant.
La rumeur courait depuis mardi 15 juillet. Ce jour-là un randonneur observe un groupe réuni sur le petit camping d'Hasenweide, près des chutes de Simmen à Lenk, dans l’Oberland bernois, rapporte Blick. « Un premier camping-car en provenance du Danemark est arrivé », explique-t-il. L’homme, un Danois que le témoin suppose être le leader du groupe, portait une moustache rappelant celle d'Adolphe Hitler, et une petite casquette historique en coton, dit-il. Il n’était pas seul : sa femme, un enfant et une femme plus âgée l’accompagnaient. « Le lendemain, d’autres véhicules sont arrivés, venant de différents pays, y compris de Suisse, notamment du canton de Vaud. Pendant un long moment, ils ont échangé discrètement des vêtements et des objets. Les hommes restaient près de leurs voitures, raconte encore le témoin. À l’intérieur, se trouvaient de grosses valises dont ils négociaient le contenu. « Ils faisaient attention à bien cacher les marchandises », ajoute-t-il. Il pense qu’il s’agissait d’objets de collection. « Les tubes argentés semblaient particulièrement prisés, précise-t-il, sans savoir ce qu’ils contenaient exactement, car ces tubes ne portaient aucune inscription ».
Plusieurs hommes portaient des coiffes militaires historiques, et au moins un avait même une tenue militaire d’époque, raconte le média suisse. « Cela m’a vraiment surpris », confie le randonneur. Sur le camping, aucun drapeau ou symbole nazi n’était visible. Plus tard, des sacs à dos lourds ont été préparés. « Je n’ai pas osé prendre de photos », avoue le témoin, gêné par la discrétion et la suspicion qui entouraient ces échanges. Le groupe a aussi monté des tentes. Devant une tente plus grande, une dizaine de piolets d’alpinisme étaient plantés en demi-cercle dans le sol. Pourtant, les hommes n’ont pas passé la nuit sur place. « Ils sont partis pendant la nuit », explique le randonneur ».
Aucune sanction en Suisse pour ce type de manifestation
L’alerte sera lancée quelques jours plus tard, le vendredi 18 juillet, rapporte la radio suisse SRF. La police reçoit alors un signalement comme quoi un groupe nazi aurait entrepris une ascension dans le massif du Wildhorn. Elle intervient le soir même en effectuant un vol de reconnaissance afin de « confirmer que le groupe se trouve bien en montagne ». Sur place dès le lendemain, Deborah Zaugg, porte-parole des polices cantonales bernoises constate qu’il ne s’agit pas d'une vue de l’esprit. Vêtu d'uniformes de la Wehrmacht de la tête aux pieds, des casquettes à visière aux bottes à clous, un groupe d'environ 25 hommes est bel et bien sur place. Certains arborent des croix gammées, des svastikas, ainsi que d’autres symboles de l’époque nazie. Le groupe venait de traverser le massif du Wildhorn en direction de l’Iffigenalp, où il avait passé la nuit sous tente.
Parmi eux, des Suisses et d'autres Européens, dont un Danois, mais aussi au moins un Américain, apprennent les policiers qui les contrôlent avant de leur demander d’ôter tout signe faisant référence au nazisme, apparemment par « mesure préventive ». Les policiers expliquant qu’ils voulaient « empêcher que des affrontements éclatent soudainement avec des tiers ». En revanche, aucune sanction ne leur est appliquée. Car si en France, comme dans de nombreux autres pays européens, le port de symboles nazis est passible d'une amende [chez nous : 1 500 euros et de vingt à cent vingt heures de travail d’intérêt général, pour apologie de crime contre l’humanité, cf les articles R131-1 à R722-7 du Code pénal] en Suisse, rien de tel. Aussi n’est-ce pas vraiment un hasard si ces nostalgiques du IIIe Reich s’y rendent régulièrement.
Le "Project Edelweiss" : une simple reconstitution historique ?
D'ailleurs pour le groupe interpellé le 18 juillet, ce n’est pas une première, comme on l’apprit rapidement. L’affaire, largement relayée par la presse helvète, soulevant un tollé en Suisse, les randonneurs incriminés, regroupés dans le collectif baptisé « Project Edelweiss », n’ont pas manqué de réagir. Dans leur communiqué de presse, ils expliquent qu’ils sont un « groupe de reconstitution historique » qui « se concentre sur l'école allemande alpine d'avant-guerre ».
Ils rejettent catégoriquement les accusations selon lesquelles leur groupe serait composé de nazis. « Toute tentative de nous associer au nazisme est à la fois fausse et insultante ». On est conscient que certains thèmes historiques peuvent susciter de fortes émotions dans la société actuelle. « Cependant, nous refusons catégoriquement d'être associés au nazisme (…). Nous respectons pleinement les lois et n'entretenons aucun lien direct ou indirect avec des groupes ou des idéologies politiques », précisent-ils.
D'ailleurs, ajoutent-ils, leur expédition costumée… n’a jamais rencontré de problèmes au cours des dix dernières années ! Sur leur site en anglais, ils se présentent comme un groupe de passionnés de «reenactment», à savoir une reconstitution historique la plus authentique possible. Activité très populaire aux États-Unis, où l’on rejoue notamment des batailles de la guerre de Sécession (1861–1865). On n’aurait donc affaire ici qu’à des amateurs d’histoire imitant l’entraînement des troupes de montagne du Troisième Reich. Depuis le lancement de leur projet initié en 2009, une centaine de personnes issues d’une quinzaine de pays y auraient déjà participé.
Un projet historiquement enraciné dans l’appareil militaire nazi
Et si, effectivement, le site ne contient apparemment pas de propos d’extrême droite, le choix du projet comme son nom, interrogent. L’Edelweiss est une référence directe aux troupes de montagne nazie. Cette fleur était l’insigne porté par les "Gebirgsjäger", les chasseurs alpins allemands et autrichiens, pendant la Seconde Guerre mondiale. La première division de montagne d’Adolf Hitler était d’ailleurs connue sous le nom de Division Edelweiss, et une opération militaire nazie menée dans le Caucase en 1942 portait également le nom de code Edelweiss, elle visait à s’emparer des champs pétrolifères soviétiques. Le Project Edelweiss indique clairement vouloir reconstituer «une formation en haute montagne des chasseurs alpins autrichiens et allemands». À savoir des unités d’infanterie spécialisées de la Wehrmacht, entraînées pour le combat en terrain montagneux. Plusieurs d'entre elles ont été impliquées dans des crimes de guerre et des massacres de civils.
Sous couvert d'une glorification d’une « esthétique alpine militaire », le Project Edelweiss, dépolitisé selon les dires des participants, est historiquement enraciné dans l’appareil militaire nazi. Difficile de savoir exactement qui est à sa tête. Mais en signature de divers contenus mis en ligne – textes ou videos – du collectif, on retrouve souvent une personne utilisant le pseudonyme de Heeresbergführer [guide de montagne de l’armée], très probablement prénommée Patrick, tel qu’il se présente sur divers forums spécialisés (Fedora Lounge, Panzergrenadier). Notre enquête montre qu’il s’agirait sans doute d'un certain Patrick Kiser, un ex militaire Américain ayant vécu en Allemagne dans les années 80 qui de toute évidence a trouvé un terrain favorable en Suisse pour exprimer sa fascination, sinon sa nostalgie du IIIe Reich. Ce qui n’étonne guère Damir Skenderovic, historien à l’Université de Fribourg et spécialiste de l’extrême droite et du populisme, interviewé par la Tribune de Genève à la suite de cette affaire.
La randonnée et l'alpinisme, des outils de propagande pour l'extrême droite
« Historiquement, la Suisse a toujours été une plaque tournante internationale de l’extrémisme de droite », explique-t-il. En effet, ce genre de rassemblement n’est pas nouveau en Suisse, poursuit le quotidien. « Dans les années 80, un camp d’été de la Jeunesse Viking, un mouvement de jeunesse néonazi allemand, s’était tenu à Seelisberg, dans le canton d’Uri. À l’époque déjà, le groupe organisait des randonnées et des fêtes en pleine nature, comme le fait aujourd’hui la Junge Tat, un groupuscule d’extrême droite. En 2016, des concerts réunissant 5000 participants ont été organisés dans le canton de Saint-Gall. « Le public et les textes des chansons étaient clairement d’extrême droite », souligne Damir Skenderovic. Par ailleurs, des rencontres entre extrémistes de droite allemands et autrichiens ont régulièrement lieu en Suisse. L’activiste Martin Sellner en est un exemple. Les autorités suisses ont d’ailleurs récemment pris des mesures à son endroit: il s’est vu interdire l’entrée sur le territoire.
C’est la deuxième fois en peu de temps que des extrémistes de droite se réunissent dans une vallée de l’Oberland bernois. En avril déjà, la Junge Tat s’y était rendue (…). « L’Oberland bernois incarne une sorte d’idéal suisse », explique l’historien : les montagnes, le repli, le retour à la nature. Selon lui, la randonnée est un outil de propagande apprécié par l’extrême droite, apprend-on. Elle met en avant une certaine idée de la masculinité et renvoie au culte du corps et de la performance physique (…). La Junge Tat utilise ce type d’activités pour recruter des jeunes et diffuser ses idées. Mais ses membres le font généralement en tenue civile, plus discrète. « Ça fait longtemps qu’on n’avait plus vu de groupe en uniforme arborant des symboles nazis en public », souligne l’historien qui prône l’application de sanctions à l’égard de ce type de manifestations.
Vers un durcissement de la législation en Suisse ?
Un appel qui semble trouver un écho favorable en Suisse. Le Conseil fédéral suisse prépare actuellement une loi en ce sens. Une majorité de partis, de cantons et d'associations souhaite interdire l'utilisation et la diffusion de symboles nazis en public, explique Blick. « La consultation correspondante sur une loi spéciale du Conseil fédéral s'est achevée au printemps de cette année. Toute personne qui enfreindrait cette loi à l'avenir devrait être punie d'une amende d'ordre de 200 francs. Le Conseil fédéral veut interdire non seulement la croix gammée, le salut hitlérien et les runes SS, mais aussi les codes numériques tels que «18» et «88», qui pourraient être lus comme «Adolf Hitler» ou «Heil Hitler». C'est le contexte qui doit décider quand de tels symboles sont punissables.»
« C’est un signal important sur le plan symbolique, mais ce n’est pas suffisant», estime Damir Skenderovic. Selon lui, l’extrémisme de droite doit être condamné plus fermement, conclut le quotidien. « Il faudrait également mettre en place des structures d’aide pour accompagner les personnes qui souhaitent quitter ce milieu, comme c’est le cas en Allemagne ».
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