Trop riches, trop sucrés, trop salés, les menus classiques des marcheurs embarqués dans de longs périples tels que le Pacific Crest Trail pourraient faire d'importants dégâts au niveau cardiovasculaire. Et ce, même chez un randonneur initialement en bonne santé, selon une expérience scientifique dont les conclusions étonnantes ont été publiées cette année.
Lorsque Tom Heinbockel a décidé de participer à une expérience scientifique, il ne s'attendait pas à ce que les résultats changent sa vision de la randonnée. Et encore moins à ce que le trekking affecte son état de santé.
En 2019, avant la pandémie, ce randonneur aguerri s’apprêtait à parcourir le Pacific Crest Trail. Coureur surnommé « Tarzan » depuis sa précédente incursion sur l’Appalachian Trail, il venait de terminer son master en physiologie intégrative à l'Université du Colorado. Il se réjouissait d'entreprendre un long trek avant de reprendre son poste à la fac, en tant qu'assistant de recherches. C'est au cours d'une discussion avec Daniel Craighead, professeur adjoint dans son département d’études, que l'idée de documenter l'impact de la traversée sur sa santé est apparue. « Nous nous sommes dit que c'était l'opportunité de mesurer quelques éléments physiologiques, sachant que nous avions toute la matière sous la main », se souvient Tom Heinbockel. « Mais, en fait, c'était juste par intérêt personnel. »
Avant son départ, Tom Heinbockel se soumit à une batterie de tests visant à enregistrer divers marqueurs de condition physique. Notamment sa masse corporelle et sa densité osseuse, évaluées via des rayons X, et l'état de ses artères, à l'aide d'ultrasons. Un relevé de sa tension artérielle et de sa fréquence cardiaque au repos a été établi et on l'a fait courir sur un tapis roulant afin de mesurer sa consommation d'oxygène. Dans l'ensemble, les données correspondaient à l'image d'un jeune homme athlétique dans la force de l'âge : Tom Heinbockel était « très en forme et avait un faible pourcentage de graisse corporelle", comme les deux chercheurs l'écriront plus tard.
Développement du risque de maladie cardio-vasculaire
La randonnée de Tom Heinbockel se déroula sans problème majeur. Il commença à marcher vers le nord avec un ami, mais il s’en sépara au bout d' environ 1290 km, dans l'espoir de profiter de « la solitude sur le reste du parcours ». Cette année-là, la Sierra avait été massivement enneigée : il parcourut donc près de 800 km dans la neige, il dut traverser des rivières très chargées et passer nombre de jours totalement seul dans des sections que des randonneurs plus prudents avaient choisi d'éviter. Sans surprise, il se nourrit de produits typiquement consommés par les randonneurs de longue distance - des sucreries, des chips - et s'astreignit à faire des pompes en chemin, dans l'espoir de conserver un peu de muscles dans le haut du corps. Il atteint la frontière canadienne en 112 jours seulement, soit environ un mois de moins que la plupart des randonneurs qui terminent le PCT.
A son retour au laboratoire : une surprise attendait Tom Heinbockel et Daniel Craighead. Apparemment Tom Heinbockel n'avait guère changé : son poids était resté stable et sa masse corporelle avait à peine bougé, mais les tests révélèrent que ses artères n’avaient pas fière allure. La paroi intérieure de son artère brachiale était réduite de 25%, cependant que la rigidité de son aorte avec augmenté de 5%. Des changements que l'on associe généralement à un risque accru de maladie cardiaque et d'accident vasculaire cérébral.
« Une telle évolution n'apparait généralement qu'au bout de plusieurs décennies", explique Daniel Craigheade. " Or, on les observe chez Tom à l'issue de 112 jours seulement. C'est d'autant plus surprenant, que nous avons affaire ici à un individu jeune, en bonne santé, qui pratiquait une activité physique régulière, ce qui, comme nous le savons, devrait protéger ses artères. Constater un tel changement en si peu de temps et sidérant", conclut-il.
Tom Heinbockel et Daniel Craighead, qui ont publié leurs résultats en janvier dernier sous la forme d'une étude de cas dans la revue Physiological Reports, ne s'attendaient pas nécessairement à ce que Tom Heinbockel soit en meilleure forme au cours de sa randonnée. Comme le dit Daniel Craighead, « il est difficile de faire en sorte que quelqu'un qui est déjà en bonne santé et actif le soit plus encore». Mais étant donné les bénéfices habituels de l'endurance, ils ne s'attendaient pas non plus à voir sa santé se dégrader. Les deux chercheurs ont donc émis l'hypothèse que le régime alimentaire typique des grands randonneurs pourrait en être la cause, tout au moins partiellement.
Un régime alimentaire trop riche
« Je pense que nous n'avions pas nécessairement réalisé à quel point son régime alimentaire allait être mauvais », commente Daniel Craighead. « Sur le sentier, vous devez porter votre propre nourriture, aussi choisissez-vous des aliments très caloriques, qui ont tendance à être riches en sucre, en graisse et en sel, et pauvres en fibres. Il n'y a pas beaucoup d'aliments frais. Nous pensons que ce qui se passe, c'est qu'un tel régime apporte trop de mauvais nutriments, qui ne sont pas être compensés par l’exercice. »
Cette étude ne porte, certes, que sur une seule personne, mais le scientifique estime que les résultats sont suffisamment convaincants pour que les amateurs de trekking XXL en tiennent compte à l'heure de planifier leurs randonnées. Les marcheurs doivent "être attentifs à leur santé avant, pendant mais aussi après une épreuve de ce type. car certains pourraient être exposés à des risques importants". Notamment les personnes âgées et celles souffrant de problèmes cardiovasculaires.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€
