Le 12 octobre, Eliud Kipchoge, champion olympique du marathon, tentera pour la deuxième fois de passer sous la barre mythique des deux heures, à Vienne. Le Kenyan aura beau disposer de l’aide des trois frères Ingebrigtsen, spécialistes du demi-fond qui joueront les lièvres, battre son meilleur temps risque d’être très compliqué, si l’on se réfère à l’histoire des records du monde, analysée dans une étude récente.
En 1995, Haile Gebreselassie était au sommet de son art. La superstar éthiopienne détenait déjà le record du monde du 5 000 mètres et le titre de champion du monde des 10 000 mètres. Puis vinrent Hengelo aux Pays-Bas et les 10 000 mètres qu’il parcourut en neuf secondes de moins que le record absolu, à savoir en 26’43’’53. Un exploit, façon Bob Beamon, qu’on imagine parti pour durer une génération au moins.
Deux ans plus tard, le fondeur avale pourtant ces mêmes 10 km en 26’31’’32. L’année d’après, en 26’22’’75.
Comment est-ce que des coureurs déjà galonnés, au top de leur forme et surentraînés parviennent-ils à battre leurs records personnels ? C’est la question à laquelle ont tenté de répondre des chercheurs néerlandais et américains. Leur étude, publiée dans l’International Journal of Sports Physiology and Performance, se concentre sur le rythme de la course et son rôle. Si d’autres facteurs auraient pu être pris en compte (un entraînement accru ou repensé, pour un physique boosté), Carl Foster et ses collègues se sont posé la question en ces termes : avec l’expérience, les athlètes savent-ils mieux doser leur énergie durant les courses ?
En 2014, une partie de cette équipe de recherche a effectué une analyse historique (sur près d’un siècle) des records féminins et masculins du 1 500 mètres et des temps au tour. Une grande tendance se dégage : le chrono au tour tend vers une harmonisation à mesure que défilent les décennies. Au début des années 1900, chez les recordmen, la variation de durée d’un tour à l’autre (le ″coefficient de variation″, ou CV) était autour de 7%. Ce chiffre a progressivement baissé et avoisine aujourd’hui les 1% (pour les records du monde).
Ce graphique représente l’évolution du CV dans le cas des records du monde masculins. (Pour les femmes, les archives ne remontent qu’aux années 1960 et aucune tendance ne ressort fortement. La variation tourne généralement autour des 2-3%. Le nouveau record du 1 500 mètres, établi par Sifan Hassan cet été, présente à vue de nez un CV de 2%).

D’après l’étude, les records du 1 500 mètres (ou sur des courses plus longues d’ailleurs) suivent d’abord un même modèle : un premier tour rapide, suivi par une décélération progressive au cours des deuxième et troisième tours, puis un quatrième tour rapide. Mais voilà que ce modèle en ″U″ s’aplanit à mesure que le siècle avance. Comparé à leurs temps moyens, les premier et troisième tours des recordmen continuent d’être respectivement plus rapide et plus lent que les autres, mais pas de façon aussi tranchée qu’avant. Les athlètes ont ″appris″ à adopter une foulée plus régulière – on peut donc prédire de nouvelles évolutions si le CV moyen passe dans le futur sous le seuil des 1%.
Des coureurs comme Haile Gebreselassie suivent-ils le même chemin lorsqu’ils battent leur record personnel ? Passe-t-on de 26’43 à 26’22 en ajustant sa foulée et en produisant un effort plus régulier ?
Pour répondre à cette question, Carl Foster et son équipe ont une fois de plus fouillé les archives des records du monde. Ils se sont cette fois-ci plus particulièrement penchés sur les occurrences d’athlètes ayant battu leur record personnel aux 1 500, 5 000 ou 10 000 mètres. Résultat : 22 coureurs et 35 records battus (citons par exemple Emil Zàtopek, qui a battu le record du 10 000 mètres à cinq reprises).
Les données ne montrent pas, en revanche, de changement (optimisation) dans le rythme de course des athlètes entre leur premier et leur second record.
Voici le rythme moyen avant/après constaté :

Les chercheurs ont également conduit une expérience auprès de coureurs amateurs. On leur a demandé de courir 10 km, puis de suivre un programme d’entraînement plus intense (avec trois séances par semaine) avant de courir de nouveau un 10 km. Comme on pourrait s’y attendre, les temps se sont améliorés chez tout le monde, de 6,8% en moyenne. En revanche, aucun changement majeur dans le CV (passé de 4,4 à 4,8%). Avant comme après, leur allure ressemble à s’y méprendre à celle constatée dans les records du 10 000 mètres :

Alors comment un athlète parvient-il à battre son propre record personnel ? Pour la plupart des coureurs amateurs de l’étude, il a suffit d’un entraînement plus poussé, donc d’une condition physique optimisée… Qui a, à son tour, permis à chacun de repousser un peu plus ses limites. Voici le taux d’effort physique perçu (RPE en anglais), basé sur du déclaratif et situé sur une échelle de 0 à 10, pour chacune des deux courses. On voit que les participants ont eu le sentiment de fournir un peu plus d’efforts durant la seconde (ligne en pointillés) :

J’ai toujours pensé qu’apprendre à dépasser ses propres limites était un aspect sous-estimé du processus d’entraînement, au-delà du simple pan physiologique. Difficile cependant d’appliquer l’idée aux recordmen : les auteurs de l’étude affirment, en toute logique, que quelqu’un qui est déjà en mesure de réaliser une telle prouesse ne pourrait pas aller beaucoup plus loin en matière de forme physiologique. Peu de chance également que le coureur découvre soudainement comment repousser un peu plus encore ses limites. Cette nouvelle étude montre enfin que les athlètes n’accélèrent pas plus leur foulée d’un record à l’autre.
L’amélioration du chrono (traditionnellement de 0,5 à 0,9%) semble donc être due à ce que les chercheurs nomment les ″variables contextuelles″ : les conditions météo, le type de surface, les adversaires autour, ou à de légers mouvements dans les variables biologiques (il y a des jours où on a vraiment la grosse patate, non ?). Si c’est bien le cas, on peut en tirer la conclusion suivante : pas besoin de maîtriser l’art subtil du rythme parfait, mais simplement d’enfiler ses chaussures et de courir. À force de lancer les dés, on finit bien par obtenir le double six tant convoité.
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