Courir 10 km à 18,2 km/h de moyenne, voilà ce qu’est parvenu à faire samedi ce Norvégien de 13 ans seulement, explosant ainsi le record mondial sur cette distance et dans sa catégorie d’âge, record détenu depuis 2020 par l’Australien Kobe Stewart. Histoire de génétique, diront certains, mais aussi et surtout de méthode d’entraînement, ajoutent aussitôt ceux qui suivent de très près ce qui se passe du côté d’Oslo où la fameuse « méthode norvégienne » fait tomber les chronos et convainc de plus en plus d’athlètes d’endurance. Sur route, mais pas que.
A 13 ans le blond Per August en paraît 10 et il arrive juste aux épaules de certains de ses camarades, déjà plus développés que lui. Mais sur la piste, il les laisse tous derrière, eux comme la majorité des adultes les mieux entrainés. Une habitude désormais pour un garçon dont le compte Instagram est tapissé de photos de courses et de médailles consacrant ses performances ahurissantes. Depuis qu’il a onze ans le gamin excelle sur les distances courtes : 2:000m: 6:02 ; 1:500m: 4:27 ; 800m: 2:14. Mais c’est sur le 5000 mètres qu’il a vraiment attiré l’attention en Norvège et, très vite, bien au-delà des frontières, avec un 10 km couru en 33:17 l’année dernière. Suffisant pour lui gagner immédiatement des milliers de followers sur son compte Instagram (37 000 à ce jour), mais pas assez alors pour faire tomber le record de l’Australien Kobe Stewart qui, à 13 ans, courait en 2020 cette distance en 33:08.94. Mais voilà qui est fait depuis le 16 septembre, où le frêle Per August Halle Hauge a franchi la ligne d’arrivée du 10 km en 32 minutes et 59 secondes, soit une vitesse moyenne de 18,2 km/h (ou 3:18/km).
Ceux qui l’avaient suivi sur sa dernière course de 5 km en août dernier auraient pu parier sur lui samedi. Ce jour-là, le kid courait cette distance en 15:52 ! Soit à un rythme moyen de 3:10 minutes par kilomètre faisant de lui le plus rapide de son âge sur cette distance. Des records établis en Nike Vapor Fly Next, les célèbres chaussures carbone, et qui n’ont pas de valeur officielle selon le Norges Friidrettsforbund (l'organe directeur de l'athlétisme norvégien), car en Norvège comme en France, à 13 ans, Per August est considéré comme un benjamin et ne peut, en compétition, courir que 3 km maximum. Reste l’exploit, indéniable.
Une famille de champions
Mais la moins surprise samedi dernier aura sans doute été sa mère, Gunhild Halle Haugen, qui est également son entraineur. Athlète elle aussi, elle affiche un beau palmarès - 15:09 sur 5000m et 31:47 sur 10 000 m – cependant que le frère ainé de Per August, Simen, né en 1999, a couru le 5 000 m en 13 minutes et 37 secondes l'année dernière. Enfin et surtout personne dans la famille n’a oublié que le grand-père, également nommé Per Halle Haugen, a été finaliste olympique du 5000 m à Munich en 1972 (13:34) et à Helsinki en 1983 (13:27). Du coup, dans la famille Halle Haugen, les week-ends ont une saveur un peu particulière. Dans une vidéo publiée sur Youtube, baptisée « Our family on a typical Saturday » on voit Per August s’entraîner avec sa sœur sur des intervalles entrecoupés de courts repos où on le voit se piquer le doigt. Pas de dopage ici, mais un test qui va lui permettre de contrôler son seuil d’acide lactique. De quoi alimenter la polémique suscitée déjà en 2022 lors du précédent 10 km du Norvégien, au sujet des dangers encourus par un athlète aussi jeune. Est-ce bien raisonnable ? Plus tard, ne va-t-il pas en payer, très cher, les conséquences au niveau des os ou des tendons, s’inquiètent les médecins du sport ?
Le débat reste ouvert en France comme en Norvège, mais là-bas, on se passionne pour la saga de cette famille extraordinaire qui n’est pas sans rappeler celle des trois frères Ingebrigtsen, des légendes, dont le quotidien a alimenté une émission de télé-réalité sur la course à pied (appelée « Team Ingebrigtsen ») pendant cinq saisons.
Or Jakob, le plus doué. s'entraînait déjà deux fois par jour alors qu’il n’avais pas encore dix ans. Et tous ceux qui pensaient qu'il était fini il y a quatre ans n’ont pu que constater que la star nordique de 22 ans est devenue championne d'Europe. Le tout sous la férule de son père Gyert Arneche, qui entraînait également ses frères aînés Henrik et Filip… tous deux champions d'Europe du 1500 mètres avant l'arrivée de Jakob. Ce qui fait dire aux experts que Jakob pourrait devenir le meilleur coureur de demi-fond de tous les temps. A moins qu’un petit bonhomme de 13 ans, lui fasse de l’ombre dans quelques années. D’autant que comme les frères Ingebrigtsen, Per August Halle Hauge suit une méthode d’entraînement assez particulière, d’où ses tests sanguins à mi-course, une méthode toute simplement baptisée la « méthode norvégienne », qui fait couler beaucoup d’encre depuis quelques mois.
Un subtil entraînement au seuil
De quoi s’agit-il ? Tous les entraîneurs sérieux s’accordent à dire qu’il n’y a pas de méthode miracle et que de multiples facteurs entrent en jeu dans la performance, notamment la génétique, reste que la récente approche des Norvégiens ne cesse d’intriguer, comme l'a noté l’expert en endurance d’Outside dans un article paru en février dernier. Dans un récent épisode de sa série Sweat Science, le journaliste Alex Hutchinson commentait en effet une étude de l'International Journal of Environmental Research and Public Health qui a fait beaucoup de bruit lors de sa publication en 2021 et plus encore à sa mise en jour en début d’année. L'auteur principal est Arturo Casado, un ancien coureur olympique espagnol. Les coauteurs sont les scientifiques Carl Foster et Leif Inge Tjelta, deux théoriciens influents dans le monde de l'entraînement, et Marius Bakken, une ancienne star norvégienne du 5 000 mètres à qui l'on attribue le développement et la popularisation de l'approche, précise Alex Hutchinson. La "méthode norvégienne d'entraînement à l'endurance" semble avoir favorisé l'ascension des frères Ingebrigtsen, du champion olympique de triathlon Kristian Blummenfelt et du champion du monde d'Ironman Gustav Iden, explique-t-il.
Comment ça ? Les Norvégiens se piquent désormais les doigts pendant les séances d'intervalles, afin de prélever le plus rapidement possible des gouttelettes de sang et de mesurer la concentration de lactate. Une opération rapide, réalisée via des appareils équipés de Bluetooth, les « Lactate Scouts ». Connectés aux moniteurs de fréquence cardiaque ils fournissent des résultats en 10 secondes. Le but ? S’assurer qu’on maintient le taux de lactate dans une fourchette optimale (plus précisément : entre 2,0 et 4,5 mmol/L) afin de permettre aux coureurs de fond de s'entraîner "au seuil". Ce qui leur permet de travailler dur et de s’améliorer, tout en évitant de travailler trop, et de se fatiguer.
Grâce à ces nombreuses mesures, les athlètes vérifient qu'ils n'ont pas atteint une zone de lactate plus élevée, ce qui pourrait entraîner une longue période de récupération et des séances plus difficiles plus tard dans la semaine. Au contraire, ils sont en mesure de programmer la séance suivante le plus rapidement possible. Résultats, les Norvégiens (dont le jeune Halle Haugen) peuvent effectuer des sorties au seuil deux fois par jour, deux fois par semaine. Une le matin et une le soir, le mardi et le jeudi. Au lieu de courir en fonction du kilométrage ou de l'allure, les coureurs norvégiens organisent des intervalles qui ciblent expressément les différentes zones de lactate. L'exemple fourni dans l'article le plus connu sur la méthode norvégienne est le suivant :
- Mardi matin : 5 x 6:00 à 2,5 mmol/L avec 1:00 de récupération
- Mardi soir : 10 x 1.000 mètres à 3,5 mmol/L avec 1:00 de récupération
- Jeudi matin : 5 x 2 000 mètres à 2,5 mmol/L avec 1h00 de récupération
- Jeudi soir : 25 x 400 mètres à 3,5 mmol/L avec 0h30 de récupération
Et le plaisir dans tout ça ?
Suivant les traces, et la méthode, des formidables frères Ingebrigtsen, Halle Haugen pourrait bien faire à nouveau parler de lui aux Jeux de Brisbane en 2032. Nul doute, en tous cas, que la scène de l’athlétisme international va devoir compter avec lui car c’est indéniablement un prodige. Est-il, trop jeune pour être jeté dans l’arène ? Certains le craignent, mais cela reste difficile à dire, comme l’explique le magazine Health and fitness .« Ce qui rend la méthode norvégienne si fascinante, aussi choquant que cela puisse être de voir Halle Haugen se faire prélever du sang sur le doigt avec la même désinvolture qu'un jeune joueur de basket-ball prendrait du Gatorade en revenant sur le banc de touche, c’est que le schéma général est au service de la modération » lit-on. Ingebrigtsen, par exemple, est célèbre pour avoir affirmé qu'il ne dépassait pas 87 % d'effort lors de ses séances d'entraînement. Lui et ses frères comparent leur plan d'entraînement à la course à la culture d'un jardin et à la cueillette de légumes ; si vous les cueillez trop tôt, ils pourriront sur le comptoir de votre cuisine. Si un enfant de 13 ans doit s'entraîner comme un coureur d'élite (et, très franchement, Hauge Hallen est un coureur d'élite (…), la méthode norvégienne est peut-être la meilleure façon de procéder, de toute façon. En dehors de ces journées à double seuil, les coureurs du modèle norvégien se contentent d'accumuler des kilomètres « faciles », conclut le magazine.
Reste la notion de plaisir, et pour autant qu’on puisse en juger sur une video, le kid semble aimer courir et s’entraîner intensément, une tradition familiale visiblement. Espérons que si l’envie lui passe il sera en mesure de dire « stop » sans trop craindre de désavouer mère, grand-père et frères réunis. Mais là il est trop tôt pour le savoir.
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