Kilian Jornet, Nims Dai, Mike Horn, Jimmy Chin, Alex Honnold, Nouria Newman, Johanne Defay, François Gabard … Partout dans le monde les athlètes de l’outdoor s’insurgent contre le meurtre de George Floyd et plus largement contre le racisme. Des USA à la France, les écrans noirs étaient de mise hier à l’occasion du #blackouttuesday. « L’heure n’est pas aux posts de photos d’outdoor « titrait de son côté notre rédaction américaine. « Postez plutôt un message antiraciste. Ou mieux encore, agissez au quotidien ». Un appel à la mobilisation qui s’impose aujourd’hui et que nous retranscrivons ici.
« Je suis allé faire une balade en VTT samedi dernier « , raconte notre journaliste, l’Américaine Gloria Liu. « Mes potes et moi, on avait rêvé de cette rando pendant toute la semaine. J’aurais dû être plutôt enthousiaste. Mais j'avais le cœur lourd. Quelques jours plus tôt, j’avais appris la mort de George Floyd, étouffé par un policier blanc – encore un noir tué brutalement, dont le meurtre a été filmé, à l’instar de celui du runner Ahmaud Arbery, et qui restera sans doute sans sanction. La nuit précédente, les manifs contre ce meurtre s'étaient transformées en émeutes dans le pays et sur Twitter Trump approuvait implicitement les tirs sur les manifestants.
Le temps de la rando, j’ai réussi à oublier un peu l’actualité. Mais quand je suis rentrée chez moi et que j'ai commencé à parcourir les réseaux sociaux, j'ai vu la vidéo d'une fillette de sept ans à Seattle qui pleurait après avoir été aspergée de poivre par un policier. J'ai vu un 4x4 de la police de New York rouler sur une foule de manifestants. J'ai lu des histoires de journalistes arrêtés par la police. J'ai vu, post après post, des militants et des athlètes noirs, ainsi que des non noirs, exprimer leur chagrin et leur rage face à la perte de vies noires.
Mais d'autres posts étaient aussi intercalés. Des messages d'amis, de connaissances et d'influenceurs, qui faisaient des choses qu'ils aimaient. De l’escalade, du VTT, de la rando, du bivouac. Et la plupart n'étaient pas noirs. C'était bouleversant de voir la juxtaposition de l'angoisse et de la joie. C'était comme si j'assistais à un enterrement, alors qu'en face du cimetière, une foule de gens jouaient au frisbee dans un parc.
Oui, je sais, beaucoup de gens ont eu une année difficile. Beaucoup d'entre nous commencent à peine à sortir du confinement. Beaucoup ont perdu des êtres chers à cause du virus (rappelons quand même que la communauté afro-américaine affiche un des taux de mortalité et d'hospitalisation les plus élevés du pays à cause de la COVID-19). Beaucoup ont perdu leur emploi. Beaucoup d'entre nous sont probablement vraiment bouleversés par les meurtres de George Floyd, d’Ahmaud Arbery, de Breonna Taylor et de tant d'autres noirs américains. Mais aussi par l'histoire d'Amy Cooper, une femme blanche qui a tenté de faire intervenir la police contre Christian Cooper, un ornithologue noir, lorsqu'il lui a demandé de mettre son chien en laisse. Et pour nous tous, l’outdoor est un moyen d'échapper au stress. Mais ce moment est historique. S'il y a jamais eu un moment dans l’histoire où la communauté de l’outdoor doit résister à l'envie de s'échapper dans la nature et, doit, au contraire, se dresser, unie, contre le racisme, c'est maintenant.
Mais après tout, me direz-vous, quel mal y a-t-il, à poster une photo de mon dernier week-end en mer ou en montagne ? N'est-il pas important aussi de partager des moments positifs quand tout autour de nous est si sombre ? Après tout, est-ce qu'un post sur les réseaux peut vraiment changer quelque chose à la situation ?
En fait, si. Cela peut changer beaucoup de choses. Que cela nous plaise ou non, les médias sociaux jouent un rôle important et nourrissent notre culture collective qui détermine ensuite notre comportement. La vitesse à laquelle les mouvements de protestations en faveur de George Floyd ont atteint un sommet au niveau national puis international témoigne de l'impact très réel des médias sociaux. Le partage de vidéos violentes est, à raison, généralement très controversé, mais dans ce cas, c’est sans aucun doute ce qui a déclenché l'indignation générale. Par ce que nous choisissons de publier ou non, nous nous envoyons des signaux forts sur nos positions et sur les questions qui comptent.
Lorsque nous parcourons notre fil Instagram et que nous voyons un flux d'images de personnes non noires qui vaquent à leurs occupations en ce moment comme si de rien n'était, cela a pour effet de normaliser la violence à l'encontre des personnes noires, que nous le voulions ou non. Ces posts envoient un message aux personnes noires et aux autres personnes de couleur de la communauté de l’outdoor qui souffrent profondément. Et ce message c’est : « Je ne souffre pas avec vous ». C'est pourquoi, pour beaucoup de gens de couleur, cette jolie photo de vous souriant au sommet de la montagne n'a rien de réjouissant en ce moment, elle est bouleversante.
Ceux qui ont vécu le racisme peuvent vous dire que ce n'est pas seulement l'acte raciste original qui traumatise, mais aussi l'acceptation tacite - ou l'apparence d'acceptation - des blancs qui en ont été témoins. Au cours du week-end, j'ai vu des messages d'athlètes noirs exprimant leur douleur face au silence de leurs pairs non noirs. "Je me suis sentie seul", a avoué un influenceur noir. Un autre a souligné l'hypocrisie d'une communauté qui vante la diversité et l'inclusion sur les médias sociaux, mais qui semble soudainement être devenue relativement silencieuse face à la violence dont sont victimes les noirs.
Je ne dis pas que vous ne pouvez pas sortir et vous évader un peu d’un quotidien stressant en allant courir, faire du vélo, surfer ou partir en rando. Et si vous avez déjà posté votre photo, je ne suis pas là pour vous faire honte ou vous juger. Je dis juste que ce n'est pas le moment de mettre en ligne ce superbe lever du soleil, pris ce week-end. Il peut attendre quelques jours ou une semaine.
Pendant longtemps, la communauté de l’outdoor, majoritairement blanche - c’est vrai aux Etats-Unis, mais aussi partout dans le monde - a évité de discuter ouvertement de questions sociales. Il est vrai que lutter contre le racisme peut être dérangeant pour certains mais s'il y a une autre caractéristique universelle des amoureux de l’outdoor, c'est que nous avons une énorme capacité d’enthousiasme et que nous pouvons faire preuve d’une très grande détermination. Il est temps pour nous de canaliser cette énergie vers quelque chose de bien plus important.
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