« Pintu » est entré dans la légende. Ce samedi 20 mars, Alexis Pinturault a remporté la Coupe du monde de ski alpin et raflé dans la foulée le gros globe de cristal. De quoi le propulser illico dans le club très exclusif des meilleurs skieurs du monde, aux côtés de Luc Alphand et de Jean-Claude Killy. Mais derrière l'athlète apparemment bien lisse, le compétiteur abonné aux sans-faute, se cache un homme plus complexe, sensible et aux multiples facettes. En témoignent les photos qu'il poste généreusement sur les réseaux sociaux. Mardi 23 mars, profitant de son passage éclair à Paris, nous lui avons soumis quelques images repérées sur son compte Instagram. Qu'il a commentées en direct.
Décrocher le gros globe de cristal - le trophée le plus prestigieux du ski alpin - pour le jour de ses 30 ans, c'est classe. Et Alexis Pinturault a beau afficher un palmarès impressionnant - six médailles aux championnats du monde dont deux en or, et trois médailles olympiques - il n'en n'était pas moins ému samedi dernier, d'autant que ce jour-là, il emportait aussi la Coupe du monde de ski alpin. Ca pose un homme. Mais là où il devient franchement énervant, c'est quand, au cours d'une descente sur son compte Instagram, on constate que non seulement il est multitâche sur skis, mais qu'en plus il assure dans pratiquement tous les sports. En clair « Pintu » est l’incarnation de l’outdoor. Randonnée, vélo de route, VTT, SUP, plongée sous-marine, ski de fond, et même cueillette aux champignons … il est partout !
Le gros globe de cristal, début ou fin d’une étape dans une carrière ?
C’est ni le début, ni la fin de quelque chose, je dirais que c’est une belle étape dans ma carrière. Je ne pense pas que j’irai dans la voie de Luc Alphand, dans le sens où le jour où j’arrêterai le ski alpin, je tournerai certainement la page du sport. En tout cas ce qui est sûr, c’est qu’avoir un gros globe était un des objectifs de ma carrière, et c’est un de ceux que j'ai cochés - l’un des plus durs à obtenir aussi. Automatiquement, ça fait extrêmement plaisir de pouvoir toucher du bout de ses doigts un de ses rêves. Pour un sportif, c’est un souvenir inoubliable.
Cette descente, souvenir d'un moment spécial ?
C’était il y a dix jours, ça a été le week-end le plus difficile de ma saison. C’est le week-end où j’avais à coeur de bien faire, je pouvais déjà remporter le gros globe sur ce week-end là, et puis ça ne s’est pas du tout passé comme prévu. Le plus mauvais week-end de ma saison parce que sur le géant, je finis quatrième, mais surtout sur le slalom où je fais une sortie de piste donc je perds énormément de points. Tout est remis en question pour aller chercher ce gros globe, et pour les dernières épreuves de la saison qui se sont joués il y a quelques jours. Ça a été difficile, un moment de doute, aussi de remise en question pour pouvoir remettre les choses dans l’ordre et aborder les dernières compétitions de la meilleure manière.
Jean-Baptiste Grange, tout un symbole ?
Ça c’est une photo prise aux mondiaux de Beaver Creek (États-Unis) en 2015, c’est les trois médaillés. On a JB, qui est médaillé d’or, moi qui suis médaillé de bronze et Adrien Théaux qui lui aussi est médaillé de bronze. C’était une manière de rendre hommage à Jean-Baptiste, il fait partie des plus grands sportifs français de ski alpin, c’était un bel exemple. Il est monodisciplinaire en slalom, mais il a gagné le globe de la discipline, il est double champion du monde de slalom (en 2011 et 2015, ndlr) - il n’a pas de médaille aux Jeux Olympiques - mais ça fait vraiment partie de l’histoire du ski alpin, même international. Il formait aussi du duo avec Julien Lizeroux, qui n’est pas sur la photo, mais qui tous les deux m’ont donné la passion du ski alpin, et m’ont inspiré pour mes années futures.
Le ski de fond, une alternative au quotidien ?
C’est l’un de ces moments que j’aime bien entre les courses, faire un peu autre chose, se reposer différemment, et sortir du rythme de ski alpin pur et dur. Ça apporte aussi du cardio, ça mène l’utile à l’agréable car pendant qu’on fait une sortie en couple en ski de fond avec notre chienne, ça permet aussi de faire une séance de récupération active. Notre chienne s’appelle Joia, c’est un Laika de Iakoutie, un chien nordique qui a besoin de beaucoup se dépenser et aime le froid, et qui est parfaitement dans son élément quand on a pris cette photo
Difficile de faire plus outdoor si l'on en juge par ce post. Du coup, le confinement, les interdictions de sortir, qu'en penser ?
Sur cette photo, on était parti à la cueillette aux champignons. On avait mis à Joia un harnais de chasse, comme c’était la saison, pour ne pas que les chasseurs lui tirent dessus ! La cueillette aux champignons c’est toujours un moment qu’on aime bien à l’automne. La nature pour moi est omniprésente. Déjà, dans le sens où notre sport est en contact permanent avec elle ; et puis on habite aussi avec la nature présente autour de nous, moi j’en ai besoin et j’adore ça.
Le confinement est extrêmement difficile à vivre, surtout l’an dernier. On se disait que ça allait durer un certain temps, mais que c’était un bien nécessaire. Maintenant tout le monde commence à avoir des doutes sur le bien nécessaire, à en avoir marre. Il y a des pays qui n’ont pas tout fermé et qui n’ont pas des chiffres plus mauvais que nous. Il y a un certain « burn out » général qui apparaît, je pense que ce serait bien de commencer à prendre de réelles décisions. Les choses deviennent difficile à vivre pour tout le monde, et pouvoir sortir, faire des tours en nature, c’est toujours enrichissant surtout quand on habite dans une belle région où il y a de la montagne.
Le vélo, un entrainement supplémentaire ?
Oulah ! Le col de la Loze ! On l’avait fait avec France Télévisions, c’est la fameuse vidéo de présentation qu’ils enregistrent et puis diffusent ensuite le jour de la compétition, où ils font comme une inspection - et invitent généralement une personnalité de la région. Faisant pleinement partie de Courchevel et de la ligne d’arrivée, que je connais parfaitement, c’était pour moi super chouette de participer à cette émission.
Le vélo, pour moi c’est le cardio. Ça me permet d’avoir un meilleur coeur, un meilleur système immunitaire, de mieux récupérer pendant l’hiver. Et par la même occasion, il y a l’aspect endurance de force, donc ça c’est vraiment pour les muscles des cuisses, pour les faire travailler dans la longueur et la résistance. En général je roule avec ma femme, mon entraineur, parfois mes amis me rejoignent, ou mon père. Après c’est pas forcément facile pour eux, et j’essaye de respecter mes seuils d’entrainement, donc je ne pousse pas à fond.
La rando, qu’est-ce que ça apporte à un athlète de haut niveau ?
C’est un peu dans le prolongement de la nature. Déjà, c’est pour sortir de la maison, voir autre chose, balader notre chienne, se sortir la tête du quotidien. Et là il faut savoir que c’était dans les Aravis (une chaîne de montagnes entre la Haute-Savoie et la Savoie, ndlr), donc on en a profité pour dormir dans un petit restaurant qui avait quelques chambres en plus, en pleine campagne.
Le VTT, un sport qui peut facilement provoquer des blessures très importantes. A éviter en pleine saison ?
Non, dans la mesure où le ski est déjà un sport à risque lui-même. Je pars du principe que tous les sports qui présentent un certain risque sont aussi bons pour notre préparation. Ça nous permet d’appréhender ce risque, de vivre avec, et de le gérer au quotidien notamment sur les skis. Ensuite, en VTT on ne se prend pas trop la tête. Les dangers sont surtout en descente, et s’il faut faire un peu plus attention, alors on fait attention. On ne va pas aller se mettre dans le pétrin.
Une photo, mais derrière l'objectif cette fois. Contrôler son image, c'est important ?
Je ne suis pas forcément quelqu’un de très extravagant, donc je ne montre pas tout sur les réseaux sociaux. Je fais partie des gens qui aiment préserver leur vie privée. Les réseaux sociaux sont un outil important aujourd’hui pour les athlètes et les gens qui les accompagnent, donc on essaye de faire des photos sympas qui révèlent mon quotidien, mais sans être trop intrusif.
Par contre la photo, c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup, que je développe depuis quelques années maintenant. Notamment quand on était partis au Botswana, faire un safari. Et les safaris, c’est super quand on en fait, mais c’est aussi génial quand on peut en ramener quelques souvenirs. La photo permet de faire ça, et qui serviront à partager nos souvenirs avec nos enfants et nos petits-enfants plus tard. J’aime vraiment particulièrement ce moment, où on revoit des photos de soi plus jeune, ou de nos parents plus jeunes.
Ah l'entrainement ! Au regarde des résultats, quel est le secret ?
Le secret ? Il n’y en a pas vraiment. Tout le monde travaille dur aujourd’hui. Ce qu'on essaye d’apporter, c’est une certaine réflexion, une logique. La période où on se disait « il faut pousser plus que son voisin » est révolue. Maintenant, on se dit « il faut soulever mieux que mon voisin » pour pouvoir être meilleur. Quand je dis « mieux », ça va se jouer dans la manière de le faire, dans le nombre de répétitions, dans la récupération, c’est tout un concept qui est plus réfléchi que simplement soulever pour soulever bêtement, comme ça ce faisait dans les générations d’avant.
L'entraînement a vachement évolué. Il y a 30 ans, la préparation physique apparaissait tout juste dans le quotidien des sportifs. Avant ça, ils s’entrainaient dans des exercices très spécifiques. La musculation est arrivée très tard, finalement, dans l’histoire du sport. Les choses évoluent, et on est maintenant dans une phase où on se demande : « pourquoi soulever ? ». On donne du sens à ce qu’on fait, ce qui n’était pas forcément le cas avant. Maintenant, les entraînements sont plus calculés.
Quid du volume d’entraînement ?
Soit je suis sur les skis, soit je suis à l’entraînement physique. L’entraînement physique ça va être à peu près cinq fois par jour. Et puis pour le rythme sur les skis, c’est plutôt une bonne grosse séance le matin, où on se lève très tôt, on va sur le glacier, et aux alentours de 11h on arrête, on redescend à la station, et puis après on se repose. Ça va être plus calme, on va faire des exercices de récupération, etc.
Le SUP, un sport ou une récréation ?
C’est plutôt une récréation. Par exemple, ça nous est arrivé de décider de faire des séances de récupération en paddle, ça renforce le haut du corps. Mais ça n’a jamais été de vraies séances à proprement parler. Les séances sur paddle, c’est pas très marrant … on rame, un peu comme des boeufs - enfin, j’exagère ! Du coup, ça devient un peu rébarbatif. Le paddle, j’aime mieux ça sous forme de balade, jeter un oeil à droite et à gauche, plutôt qu’y aller comme un bourrin.
J’ai toujours aimé le lac. Quand j’étais petit, j’étais presque tout le temps au bord du lac, avec des amis, on faisait des sauts un peu partout, notamment des sauts de falaise. On passait du temps à faire différents sports là-bas. J’ai fait beaucoup de wakeboard sur le lac, ça m’a toujours plu.
L’eau, un deuxième élément ?
J’ai toujours aimé l’eau, je trouve que c’est reposant, c’est comme une forme de méditation. Ça nous fait voyager dans un monde où finalement, on ne maîtrise pas grand chose, où on est très petit. C’est un milieu que j’aime beaucoup, c’est pour ça qu’avec ma femme on fait de la plongée. On essaye d’en faire au moins une fois par an. Parmi les plus beaux spots qu’on ait vus, il y la Polynésie notamment, où on a plongé avec des dauphins, des tortues, des raies mantas, et des requins.
Comment décrire le plaisir de la plongée par rapport à celui de la glisse ?
Il est tout autre. Sous l’eau, il n’y a aucun bruit, on entend à la limite le crépitement des coraux. On fait corps avec la nature, on essaye de s’adapter à un milieu qu’on ne maîtrise pas. Alors que le ski, c’est l’inverse : on est dans quelque chose que je maîtrise. C’est très actif, de l’adrénaline pure, c’est moins de la détente et du partage avec les animaux autour.
Qu’est-ce qui a évolué, entre le gars d’environ 25 ans sur cette photo, et l’homme d'aujourd’hui ?
Je dirais que j’ai muri. J’ai eu des moments qui m’ont formé, qui m’ont permis d’évoluer, beaucoup de changements dans ma manière d’évoluer depuis ces cinq ans… voire six ans même. À ce moment là, j’étais au début de ma carrière, je découvrais un peu le circuit, alors que maintenant, je le maîtrise mieux mon environnement. Je connais le circuit, j’ai pu m’y adapter, et mettre en place des choses qui me correspondent pour être meilleur et plus performant. Voilà, les différences entre ces deux versions de moi, c’est de la maturité, de l’apprentissage, des déceptions mais aussi des beaux moments qui m’ont permis d’être ce que je suis aujourd’hui.
Et si un point particulier devait être encore amélioré ?
Disons que j’aimerais encore progresser dans ma manière d’exprimer mes sentiments, surtout pour mes proches. Je suis un Savoyard, je fais partie des montagnes ! On est connus pour être des gens un peu rustres, qui ne disent pas toujours tout ce qu’ils ont sur le coeur. Donc je pense que là-dessus, je devrais encore progresser.
Prochain objectif ?
Dans un futur très proche, trouver un endroit pour partir en vacances !
Et ensuite, se remettre en scelle avec les coachs pour préparer un bon programme. Puis il y a les Jeux Olympiques qui vont arriver, j’y ai déjà participé, j’ai déjà eu des médailles mais jamais l’or. Donc on va essayer de se donner les moyens d’y arriver.
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