Les Tarahumaras sont une légende. En 2009 ils sont devenus célèbres grâce à l’écrivain américain Christopher McDougall, auteur du best seller « Born to Run » qui les a décrits en ces termes : "tribu quasi-mythique de super-athlètes de l'âge de pierre, ils vivent dans les canyons du nord-ouest du Mexique et courent des distances stupéfiantes sur des terrains vertigineux sans même transpirer. » Rien de moins ! Une théorie quelque peu mise à mal dix ans plus tard par une étude scientifique toute récente, explique Alex Hutchinson, notre journaliste spécialiste de l’endurance.
A sa publication, « Born to Run » - "Né pour courir", 2 millions d’exemplaires vendus à ce jour pour les seuls US - a mis sur le devant la scène mondiale les Tarahumaras - indiens vivant au plus profond des Barrancas del Cobre (« ravins du cuivre » en espagnol), au nord du Mexique, dans l'État de Chihuahua - mais aussi un anthropologue et biologiste évolutionniste de Harvard. Un certain Daniel Lieberman, dont les recherches sur les origines de la course à pied l'ont amené à émettre l'hypothèse que même les êtres humains modernes que nous sommes feraient mieux de courir pieds nus ou avec des chaussures à faible drop.
Le récit très exotique de la vie des Tarahumaras, soutenu par les thèses scientifiques de Daniel Lieberman ont fait mouche. Après la publication du livre de McDougall, le monde de la course à pied s’est passionné pour le barefoot, ou course pieds nus et pour l’approche minimaliste,
Depuis, les arguments en faveur de la course minimaliste ont été réévalués, selon plusieurs publications. Dernière en date, un article de la revue Current Anthropology intitulé "La course dans la culture tarahumara (rarámuri) : la chasse comme objectif, la course à pied, la danse, le travail et du mythe du sauvage athlétique", dans lequel une équipe d'anthropologues s'attaque aux mythes et aux malentendus concernant la culture de la course à pied tarahumara. Or l’auteur principal n’est autres que … Daniel Lieberman.
Evolution des orteils et des glandes sudoripares
Dans les cercles scientifiques, Lieberman est probablement plus connu pour un article qu'il a publié en 2004 avec Dennis Bramble de l'Université de l'Utah, soutenant que les humains ont évolué pour courir de longues distances. Selon lui, notre capacité à faire courir de grands animaux jusqu'à l'épuisement pendant de nombreuses heures, voire des jours, a été rendue possible par une série d'adaptations cruciales allant de doigts de pied plus courts à une profusion de glandes sudoripares. C'est cet intérêt pour la chasse de subsistance qui a initialement conduit Daniel Lieberman et ses collègues jusqu’au Copper Canyon au Mexique, où depuis les années 1800, les histoires de Tarahumaras chassant les cerfs captivent aventuriers et scientifiques.
Daniel Lieberman avait recruté une équipe pour le moins intéressante pour travailler sur ce thème. Outre deux de ses anciens chercheurs postdoctoraux, Nicholas Holowka et Ian Wallace, on trouve Mickey Mahaffey, un Américain qui vit parmi les Tarahumaras depuis plus de deux décennies et qui parle leur langue, le rarámuri; Silvino Cubesare Quimare, cultivateur et coureur tarahumara. Sans compter Aaron Baggish, cardiologue de Harvard qui compte parmi les plus grands experts mondiaux en matière de sport et d'endurance cardiaque. Les chercheurs ont interrogé dix coureurs tarahumaras âgés de 50 à 90 ans, qui ont tous participé à des chasses lorsqu'ils étaient plus jeunes.
Sophisme du "sauvage athlétique"
L'intégralité du document, ainsi qu'une série de réponses d'autres chercheurs et experts dans le domaine, est disponible gratuitement en ligne. C’est une étude passionnante qui mérite d’être lue dans son intégralité, mais j’aimerais attirer votre attention sur certains points très intéressants.
Pour commencer, voici le thème central du document, selon les propres termes de l'équipe : la course à pied tarahumara (rarámuri), comme beaucoup d'autres aspects de la culture tarahumara, a trop souvent été caractérisée, à tort, par ce que nous appelons le "sophisme du sauvage athlétique". Bannissons cette notion fausse et déshumanisante. La course à pied est importante dans la culture tarahumara, et certains Tarahumaras comptent parmi les meilleurs coureurs de fond du monde, mais il est incorrect de stéréotyper les Tarahumaras comme une "tribu cachée de super-athlètes" qui courent naturellement de longues distances parce qu'ils ne sont pas contaminés par la civilisation occidentale. La course des Tarahumaras - comme tout ce qui les concerne - doit être analysée dans son contexte social, économique, spirituel et écologique.
Choisir les meilleurs chasseurs
Contrairement aux ultra classiques, les courses des Tarahumaras sont des épreuves d'équipe qui opposent les pueblos (villages, ndlr) entre eux. Elles consistent généralement à frapper une balle en bois ou à propulser un cerceau sur un parcours comprenant des circuits d'environ 5 km. Seul un groupe de coureurs complète la course, qui peut durer de quelques heures à quelques jours, mais le reste de la communauté y participe pour soutenir les participants, en faisant quelques tours de piste de temps en temps, pour leur tenir compagnie.
Être un bon coureur vous donne un certain statut social, mais ce n'est pas vraiment de cela qu'il s'agit. Dans la nouvelle étude, Daniel Lieberman et ses collègues révèlent la signification profonde des courses à pied Tarahumaras : elles étaient probablement un bon moyen de se maintenir en forme pour la chasse de subsistance et de déterminer qui devrait participer à la prochaine expédition.
Il est en effet intéressant de noter que, selon leurs entretiens avec les anciens Tarahumaras, lorsqu'on organisait une grande course à pied, les coureurs eux-mêmes ne savaient souvent que la veille au soir s'ils allaient courir ou chasser - les deux étant inextricablement liés.
Crampes et nausées, chez eux aussi
Et bien évidemment, il n'y a pas de secret. En fait, les auteurs soulignent que des traditions similaires ont existé à travers toute l’Amérique, au nord comme au sud, et peut-être même dans le monde entier. Ainsi, le fondateur de la colonie américaine de Rhode Island, l’Anglais Roger Williams, a décrit les exploits de course des Narragansetts (tribu algonquienne de l’Est des Etats-Unis) en 1643 : "Je sais que l’été, beaucoup d'entre eux courent jusqu’à cent miles (160 km) en un seul jour".
Or le Copper Canyon, niché au fin fond du Nord du Mexique, est si difficile à atteindre qu'il a simplement permis à ces traditions de se perpétuer bien plus longtemps. Cela ne veut pas dire que les Tarahumaras, ou qui que ce soit d'autre d'ailleurs, soient nés pour courir facilement 100 miles. "Les coureurs Tarahumaras sont tout aussi éprouvés que les ultramarathoniens occidentaux", écrivent les auteurs, "et ils souffrent eux aussi de blessures, de crampes, de nausées, entre autres problèmes, lorsqu'ils courent sur de longues distances". De plus, seule une petite fraction de la population participe réellement à ces courses ; bien que d'autres soutiennent les coureurs et fassent quelques tours avec eux, ils ne couvrent pas de longues distances.
C'est ce que les auteurs appellent "le grand mensonge du sauvage athlétique". Il n'y a pas d'ingrédient secret. Leurs performances ne tiennent pas plus à un régime alimentaire préindustriel, à de rudimentaires sandales de course, à un mode de vie agricole de subsistance difficile, qu’à une vie sans télévision non écran et encore moins à une insensibilité à la douleur. Non, rien te tout cela ne rend facile leurs courses de 100 miles.
En 1926, des récits édifiants
Les auteurs retracent la longue histoire des stéréotypes raciaux sur la douleur et la façon dont elle a été appliquée aux Tarahumaras. Ainsi, en 1926, le « New York World « parle de deux hommes tarahumaras qui auraient terminé "sans signes de fatigue une distance qui épuiserait la plupart des chevaux", soit 65 miles (104 km) en un peu moins de dix heures. Ce n'est tout simplement pas vrai. L'ultrarunning est difficile, même pour les Tarahumaras, et tous ceux qui s’y lancent doivent affronter les mêmes défis.
Si les Tarahumaras n'ont pas d'atouts particuliers, pourquoi sont-ils si nombreux à pouvoir accomplir des exploits aussi prodigieux ? Selon les auteurs, leur capacité "découle d’un travail acharné, d'un mode de vie physiquement actif, de leur détermination et des valeurs spirituelles et sociales qu'ils associent à la course d'endurance".
Cette dernière partie est la plus importante : ils courent parce que c'est important et que cela a du sens pour eux. Il y a quelques beaux passages dans l'article où les anciens Tarahumaras "comparent l'effort de guider la balle imprévisible sur la longue course à la navigation dans le voyage complexe et chaotique de la vie". C'est une façon de prier et de créer des liens sociaux au sein des communautés et entre elles. "Il n'est donc pas surprenant", conclut le document, "qu’on retrouve de plus en plus souvent nombre de ces facteurs dans les marathons des grandes villes, devenus au fil des années des sortes de célébrations du fitness, rassemblant une communauté autour d'oeuvres caritatives.
Autrement dit, tout cela n’a rien à voir avec la chaussure et son drop.
Chaque communauté excelle dans les activités qui sont en phase avec leurs valeurs. Quant aux Tarahumaras, ils n’ont pas de supers pouvoirs exotiques. Non, ils illustrent tout simplement cette simple vérité.
Sur le même thème, lire aussi l'interview exclusive de l'écrivain et ultramarathonien Christopher McDougall, auteur de "Born to run" : "Chris McDougall: “Des Indiens Tarahumaras, à Sherman, mon âne”.

"Born to run" ( né pour courir), Christophe McDougall, 410 pages, 29€
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