Pas moins de 500 épreuves « certifiées » par Gary Cantrell, alias Lazarus Lake, le malicieux génie auquel on doit aussi la redoutable Barkley Marathons. 25 000 personnes officiellement enregistrées chaque année sur les Backyard Ultras… Devant le raz-de-marée de ces courses infernales dans le monde entier, les scientifiques s’interrogent. Les coureurs en sortent-ils vraiment indemnes ? Pour la première fois une très sérieuse étude apporte des réponses. Et elles sont étonnantes.
Le principe des Backyards ultras ? Pas de distance ni de temps prédéfinis pour ces courses dites « d’arrière-cours », tant que plusieurs coureurs peuvent terminer chaque boucle de 4,167 miles (6,706 km) en moins d’une heure. Gary Cantrell, son concepteur - également à l’origine de la Barkley Marathons - a choisi cette distance précise parce que courir 4,167 miles par heure est exactement ce qu’il faut pour courir 100 miles en 24 heures, a-t-il calculé ! L’épreuve se termine lorsqu’il ne reste plus qu’un seul coureur à effectuer un tour et qu’il est déclaré vainqueur. Simplissime. Et terriblement attractif, si l’on en juge par le nombre de candidats, élites ou simples coureurs lambdas qui s’y pressent. Gary Cantrell estime que, rien que cette année, au moins 25 000 personnes ont couru des backyards ultras.
Le record du monde de l’épreuve était détenu depuis octobre 2023 par Harvey Lewis, avec 108 tours, soit 450 miles parcourus en quatre jours et demi. Un an plus tard, l’Américain n'est plus que quatrième au classement, après que trois Belges aient réalisé fin octobre 110 tours, lors des championnats du monde par équipe Backyard Ultra. 61 pays étaient en lice ! Ce qui n'était au départ qu'une course fantaisiste est aujourd'hui un moyen étonnamment populaire de tester ses limites, ce qui rend ce format absolument fascinant pour les scientifiques.
La première étude sur le sujet vient d'ailleurs d'être publiée dans le très sérieux European Journal of Applied Physiology (Journal européen de physiologie appliquée). Elle émane d'une équipe de chercheurs belges basés à Bruxelles, dirigée par Kevin De Pauw de la Vrije Universiteit. Ils ont fait passer une série de tests physiques et cognitifs à 12 concurrents (dont au moins l'un des nouveaux détenteurs du record du monde ) avant, pendant et après une épreuve organisée en avril 2023. Voici ce qu'ils ont découvert.
Ce n’est pas seulement une question de limites physiques
C'est un truisme de dire que les courses deviennent progressivement plus axées sur le mental que sur le physique à mesure que la distance s'allonge. Reste à savoir quand même jusqu'où les concurrents ont-ils poussé leur rythme cardiaque avant d'atteindre l'épuisement ? Quelle quantité de lactate a coulé dans leurs veines ? Réponse : pas tant que ça, en fait. La fréquence cardiaque (mesurée en continu tout au long de la course) et les niveaux de lactate (évalués par une prise de sang toutes les quatre heures) sont restés relativement constants tout au long de la course, avec une légère baisse vers la fin.
Les concurrents ont effectué en moyenne 34 tours, dans une fourchette allant de 14 à 63. Le format particulier de la course rend les données un peu difficiles à interpréter. L'allure générale est immuable : vous devez parcourir 4,167 miles par heure, mais vous ne pouvez pas aller au-delà. Si vous courez plus vite, vous profitez seulement d'un peu plus de repos - et de temps pour faire le plein d'énergie et aller aux toilettes - avant le tour suivant. En moyenne, les coureurs ont bénéficié de 12,4 minutes de repos à la fin de chaque tour, avec une fourchette allant de 1,1 minute, à 25,8 minutes.
Avec cette contrainte de rythme, il n'est peut-être pas surprenant de constater que la fréquence cardiaque et le lactate soient restés stables, même plus tard dans la course. La question n'est donc pas de savoir si vos jambes peuvent aller aussi vite, mais si vous pouvez les convaincre de continuer à avancer pendant un autre tour.
La fatigue cérébrale n'est pas seule en cause
L'aspect mental de ce type d'épreuve n'est donc pas à négliger. La privation de sommeil est le facteur le plus évident, quand on sait que pendant plusieurs jours les coureurs ne prennent que des micros siestes. Étonnamment, les tests des fonctions cognitives effectués par les chercheurs n'étaient pas aussi terrifiants qu'on pourrait le croire. Les concurrents ont effectué des tests simples de temps de réaction toutes les quatre heures pendant la course. Aucune détérioration significative n'a été constatée pendant la course : les effets ralentisseurs de la fatigue et du manque de sommeil ont en effet été compensés par les effets positifs de l'exercice sur les fonctions cérébrales, expliquent les chercheurs. Une fois l'épreuve terminée, les temps de réaction se sont dégradés, certes, mais le ralentissement n'était pas proportionnel à la durée de la course.D'autres tests cognitifs effectués avant et après la course ont révélé des changements mineurs, mais rien qui explique pourquoi les gens abandonnent ou ce qui sépare les meilleurs des autres dans cette épreuve.
C’est la résistance à la fatigue qui fait les champions
Depuis quelques années, les chercheurs s'intéressent de plus en plus à une caractéristique parfois surnommée « la quatrième dimension de l'endurance » et qui porte plusieurs noms plus officiels : durabilité, résilience physiologique, résistance à la fatigue. L'idée est que la mesure de caractéristiques telles que la VO2 max, le seuil de lactate et l'économie de course (les trois dimensions classiques de l'endurance) en laboratoire permet de connaître les qualités d'une personne lorsqu'elle est fraîche, mais que ce qui détermine les vainqueurs des courses de longue durée, c'est l'ampleur de la dégradation de ces valeurs lorsque la fatigue se fait sentir.
Dans une étude réalisée en 2022, Barry Smyth, chercheur à l'University College Dublin, et ses collègues ont examiné les données Strava de 82 000 marathoniens, et ont évalué le rapport entre la fréquence cardiaque et la vitesse de course au fur et à mesure de l'avancement de la course. L'idée est que ce rapport vous donne une mesure de la résistance à la fatigue : si votre vitesse à une fréquence cardiaque donnée diminue (ou, de manière équivalente, si votre fréquence cardiaque à une vitesse donnée augmente), cela suggère que votre physiologie s'est détériorée par rapport à ses valeurs de départ. Peut-être courez-vous moins efficacement ou n'êtes-vous plus en mesure de fournir autant d'oxygène à vos muscles.
Barry Smyth a constaté que les marathoniens les plus rapides avaient tendance à mieux résister à la fatigue, c'est-à-dire que leur rapport fréquence cardiaque/vitesse restait plus longtemps proche de ses valeurs initiales.
De Pauw et ses collègues ont effectué une analyse similaire sur les coureurs de fond et ont trouvé un schéma comparable. Les coureurs qui ont effectué plus de 35 tours ont affiché un rapport fréquence cardiaque/vitesse relativement constant tout au long de la course. Même après quelques jours de course, le rythme requis provoquait toujours la même fréquence cardiaque. En revanche, ceux qui ont effectué moins de 35 tours ont vu leur fréquence cardiaque augmenter dans la seconde moitié de leur course, avec une hausse particulièrement marquée dans le dernier quart.
Le sentiment subjectif d'effort est décisif
Ce schéma de résistance à la fatigue est intéressant, et les scientifiques ont émis diverses hypothèses sur la manière d'améliorer la résistance à la fatigue : volume d'entraînement plus important, meilleur ravitaillement, rythme plus régulier. Mais ce n'est manifestement pas la seule explication au fait que les coureurs finissent par abandonner dans une course d'endurance.
La preuve la plus évidente dans les données de De Pauw est en fait beaucoup plus simple : l'évaluation subjective de l'effort, évaluée sur une échelle de 6 à 20 tous les quatre tours. L'effort est un concept quelque peu nébuleux : on peut dire qu'il s'agit de « la lutte pour continuer contre un désir croissant de s'arrêter ».
C'est la façon dont votre cerveau intègre tous les différents signaux provenant de votre corps, de votre esprit et de votre environnement : l'intensité de votre respiration, la vitesse à laquelle bat votre cœur, la chaleur que vous avez... mais aussi la fatigue ou l'ennui que vous ressentez, la présence ou non de spectateurs qui vous encouragent, etc.
Dans le premier quart de la backyard ultra analysée, les notes d'effort étaient en moyenne de 9,7, puis de 11,7 dans le deuxième quart, puis de 12,5 et de 16,0 (ce qui correspond à quelque chose entre « dur » et « très dur »). Il existe des preuves irréfutables que, lors d'exercices de courte durée, c'est l'effort plutôt que la douleur qui permet d'atteindre le maximum et d'abandonner. Les nouvelles données issues des backyards ultras suggèrent qu'il en va probablement de même pour les courses de plusieurs jours. Les signaux spécifiques qui rendent l'effort progressivement plus difficile diffèrent d'un événement à l'autre, mais en fin de compte, que vous fassiez une course d'un kilomètre ou un ultra de plusieurs jours, dès lors que vous commençait à penser que, vraiment, c’est trop dur de continuer… l’abandon n'est plus très loin.
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