Après des années de débat frileux, la justice française a officialisé, hier, la légalisation de la vente de CBD sur le territoire. De quoi booster encore le marché du cannabidiol - plus connu sous le signe CBD, molécule reconnue pour ses vertus contre les douleurs et l’anxiété -déjà en plein développement dans l'Hexagone. La France serait passée d’une centaine de boutiques en 2018 à plus de quatre cents aujourd’hui. Aux États-Unis, berceau de la consommation de CBD, les sportifs élites se sont emparés de la molécule pour optimiser leur récupération sportive, sans pour autant briser un tabou. Pourquoi ? Enquête sur un sujet toujours très sensible.
Le CBD est enfin officiellement légal en France - même s'il était commercialisé depuis quelques années, la réglementation restait très floue à ce sujet. Le 23 juin, la Cour de cassation a rendu un arrêt général autorisant la vente de CBD, tant que la molécule a été produite dans l'Union européenne selon les règles établies par la justice européenne.
Une décision que l'on peut interpréter comme une suite au déclassement du cannabis du tableau des drogues les plus nocives par la Commission des stupéfiants des Nations unies le 31 mars dernier. Voilà un pas de plus vers la reconnaissance des vertus thérapeutiques du chanvre, consommé et légalisé dans de plus en plus de pays dans le monde. Enfin, plus précisément du CBD - le cannabidiol - l’une des molécules présentes dans le cannabis, reconnue pour ses bienfaits pour apaiser les douleurs, l’anxiété, ou encore les problèmes de sommeil ; mais dénuée de THC, aux propriétés psychoactives. D'ailleurs, la légalisation de la vente de CBD n'annonce aucunement un assouplissement de la loi concernant la vente et la consommation de cannabis en France.
Si vous ne le connaissiez pas déjà, pour résumer, le CBD ne « défonce » pas. Il apaise, calme et soulage les douleurs musculaires. Ce dernier aspect intéresse de près les sportifs, notamment dans les disciplines d’endurance, qui l’utilisent à des fins de récupération. N’ayant aucun effet secondaire psychoactif, la molécule a ainsi été retirée de la liste des substances interdites dans le milieu du sport, en 2018, par l’Agence mondiale antidopage.
Consommé sous forme d’huile, d’infusion, par inhalation ou encore via des liquides pour cigarettes électroniques, le cannabidiol est plébiscité pour ses propriétés anti-inflammatoires - et donc pour favoriser une meilleure récupération musculaire, combattre les crampes et courbatures, ou encore accélérer certains processus de guérison.

Les athlètes US, champions de la consommation de CBD
Mais si le cannabis - et surtout le cannabidiol - sont si répandus aux États-Unis, pourquoi la plupart des élites américaines de l’endurance ne soutiennent pas (encore) le CBD ? Tout d'abord, le doute persiste sur la compatibilité entre les tests de dépistage des drogues, et les produits non réglementés.
Megan Rapinoe, joueuse de football américaine révélée lors de la coupe du monde féminine de foot en 2019 - élue « sportive de l’année 2019 » par le célèbre magazine de sport américain « Sports Illustrated » - assume son soutien à Mendi, une marque de CBD qui propose des capsules, des gommes et une pommade, présentés comme des « essentiels de récupération conçus pour les athlètes ». Le fait que sa soeur jumelle soit la PDG de cette entreprise a sans doute aussi influencé la décision de Rapinoe. Il n’en reste pas moins qu’elle est l’une des rares athlètes de haut niveau, actuellement en activité, à soutenir publiquement une marque de CBD. À ce jour, aucun autre athlète du calibre de Rapinoe dans le monde de l'endurance ne l'a rejointe.
Le fait que, personne au niveau d'une Des Linden, marathonienne américaine et championne du marathon de Boston, ou d'un Erik Bjornsen, skieur nordique américain aux deux participations aux Jeux Olympiques, ne soutienne une marque de CBD, peut sembler étrange. Après tout, les athlètes d'élite sont prêts à tout pour maximiser leur récupération, qu'il s'agisse d'adopter des vêtements de compression, de s’immerger dans de l’eau froide ou de manger de la gélatine. Pourquoi ne pas essayer ouvertement le CBD - un produit légal qui réduirait les inflammations et améliorerait le sommeil - et, par la même occasion se trouver un nouveau sponsor ? Sans doute parce que, comme pour tout ce qui concerne le CBD, l'incertitude est une explication clé.

Les règles sont les règles
L'Agence mondiale antidopage (AMA) a retiré le CBD de sa liste de substances interdites en 2018. Comme l'AMA l'a précisé plus tôt dans l'année, le CBD est le seul cannabinoïde approuvé parmi les plus de 100 présents dans les plantes de cannabis. Le THC (qui provoque l'état second de la marijuana) et tous les autres cannabinoïdes sont interdits en compétition, ce qui signifie qu'ils sont interdits s'ils sont trouvés lors d'un contrôle antidopage après la course, mais autorisés s'ils sont présents lors d'un contrôle aléatoire hors compétition. En revanche, un produit comme l'EPO, un stimulant sanguin, est interdit en permanence parce qu'il donne à son utilisateur un avantage déloyal à l'entraînement et en compétition.
Quand le sprinter américain John Capel - spécialiste du 200 mètres - a été suspendu en 2006 pour consommation de marijuana, beaucoup ont plaisanté en disant : « qui ne voudrait pas concourir contre un mec défoncé ? ». Enfin fait, la marijuana pourrait être utile dans certains sports, comme le football, où elle améliorerait la vue d’un gardien de but par exemple. Mais l’Agence américaine antidopage (USADA) affirme qu'un athlète défoncé peut mettre les autres en danger et renvoie un mauvaise image.
Donc les cannabinoïdes et la compétition, c'est risqué. Mais si le CBD et tous les autres cannabinoïdes sont autorisés pendant les séances d'entraînements intenses, pourquoi les élites ne voudraient-elles pas savoir s'ils contribuent à une meilleure récupération ?

La peur de l’échec
La coureuse américaine Becky Wade, qui a couru un semi-marathon en 1h09 et un marathon en 2h30, semble être une candidate idéale pour étudier le CBD. On sait que l'athlète a des problèmes de sommeil depuis longtemps. Mais, dit-elle, « j'ai du mal à passer outre le ton ferme et prudent que l'USADA utilise autour du CBD ».
Becky Wade fait référence à un extrait du site de l'USADA : « Malheureusement, il est impossible de savoir quelle quantité de THC ou d'autres cannabinoïdes se trouve dans un produit CBD juste en regardant l'étiquette, et il est impossible de prédire comment chaque athlète va métaboliser et excréter le THC ou d'autres cannabinoïdes. L'utilisation de tout produit à base de CBD se fait aux risques et périls de l’athlète. »
La skieuse nordique américaine Ida Sargent, qui a fini 19ème en sprint aux JO de 2014, affirme que l'utilisation du CBD n'était pas courante parmi ses pairs avant sa retraite en 2019. « Je pense que tout le monde était un peu inquiet à l'idée de prendre quoi que ce soit qui ne soit pas certifié NSF », ajoute-t-elle, en faisant référence à l'organisation déterminant quels complément sont sûrs pour les athlètes soumis à des tests de dépistage de drogues. « Le risque n'en valait tout simplement pas la peine. L'équipe de ski américaine était sponsorisée par la société de vitamines Usana, alors nous nous en tenions tous à ces produits, puisqu'ils étaient testés et certifiés comme étant sûrs et exempts de contaminants. »
Molly Huddle, détentrice du record américain du 10 000 mètres et du semi-marathon, fait écho à cette approche du « mieux vaut prévenir que guérir » concernant le CBD et les autres produits qui ne sont pas réglementés par la Food and Drug Administration. « Toute contamination potentielle est à nos risques et périls si nous sommes testés positifs », dit-elle. « Si une substance est interdite en compétition, je ne la prendrai pas du tout, au cas où il y en aurait encore dans mon système lors d'une course. »
Certains athlètes d'élite se sont probablement montrés encore plus prudents après que la triathlète américaine Lauren Goss a écopé d’une suspension de six mois en 2019, après avoir été contrôlée positive au THC. Lauren Goss a attribué ces résultats à une pommade à base de CBD mal étiquetée, qu'elle aurait appliquée sur une blessure à la cheville. Certains ont contesté son affirmation, pas convaincus qu’une seule application de pommade pouvait entraîner un résultat positif à un contrôle antidopage. Mais on comprend que son histoire puisse dissuader les élites.
La réticence des athlètes de haut niveau pourrait également découler de la position des responsables sportifs. En octobre, USA Triathlon est devenu la première instance dirigeante nationale olympique américaine à développer un partenariat avec une marque de CBD (Pure Spectrum). Non seulement les organisations équivalentes dans d'autres sports n'ont pas suivi le mouvement, mais elles restent très réticentes à discuter de CBD en général. Contactés, l’U.S. Ski and Snowboard (fédération nationale américaine du ski), l’USADA, l’USA Track and Field (fédération nationale d'athlétisme des États-Unis), et l’USA Cycling (fédération nationale du cyclisme) n’ont pas souhaité répondre aux questions d’Outside.

Une consommation plus importante qu'on ne le croit
Reste que certains sportifs élites ont ouvertement franchi le pas du CBD, notamment le cycliste américain Peter Stetina, double vainqueur du Tour de France. Il soutient la marque de CBD « Floyd's of Leadville », détenue par le cycliste professionnel américain Floyd Landis, qui affirme que le cannabis l'a aidé à surmonter la douleur et la dépression après avoir été déchu de son titre de champion du Tour de France pour dopage. En ce qui concerne ses pairs cyclistes professionnels, Peter Stetina déclare : « Nul doute qu'ils sont intéressés dès qu'ils entendent dire que c'est légal et naturel, mais il y a toujours une stigmatisation autour de cela. Les gars ont peur d'un résultat positif accidentel et se tiennent à l'écart, mais l'idée gagne du terrain. »
Noah Droddy, marathonien américain au record de 2h11, est également partenaire de « Floyd's of Leadville ». « Beaucoup de mes concurrents utilisent ou ont essayé le CBD, certains avec des records personnels plus rapides que les miens », dit-il. Noah Droddy a refusé de donner des noms, mais il ajoute : « Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une question de manque d'ouverture délibérée. Si vous n'êtes pas affilié à une marque particulière, cela n'a pas vraiment d'intérêt. Par exemple, je prends un supplément de fer. Je le dirais à quelqu'un s'il me le demandait, mais je n'ai jamais eu de raison de le diffuser. »
Ashlee Powers, coureuse de fond américaine, a trouvé suffisamment de bénéfices dans le CBD pour lancer une entreprise de barres énergétiques au CBD appelée - attendez de voir - Ashlee's Powers. Elle affirme également que les coureurs d'élite qui utilisent le CBD sont plus nombreux qu'il n'y paraît, mais qu'ils ne le font pas savoir en raison de l’amalgame entre marijuana et CBD. « Comme c'est une pratique un peu "secrète", dit-elle, beaucoup de mes pairs croient que personne n'y a recours, et sont sceptiques quant à son innocuité ou son efficacité. »
Selon Noah Droddy, les craintes d'un résultat positif accidentel sont exagérées. « Il serait pratiquement impossible d'échouer à un test de dopage en utilisant un produit à base de CBD auquel on n'a pas ajouté de THC », dit-il. « Le seuil de THC testé par l'USADA (150 nanogrammes par millilitre) est beaucoup plus élevé que le test de dépistage de drogue moyen sur le lieu de travail ». Pour réduire davantage leurs risques, à l'approche d'une compétition, Noah Droddy et Peter Stetina utilisent des produits dits "CBD-isolate" dont presque tous les autres cannabinoïdes ont été retirés.
Mais afficher sa consommation de CBD commence peu à peu à être moins tabou. Depuis qu'elle s'est retirée en 2019 du ski de haut niveau, l’américaine Ida Sargent, utilise régulièrement les produits à base de CBD du producteur « Northeast Kingdom Hemp ». Elle affirme qu'elle l'aurait fait pendant ses compétitions si elle avait appris l'existence de la marque plus tôt.
On sait que les sportifs d’élite ont l'habitude de se protéger derrière un argument facile : « copier ce que fait celui qui vient de me battre ». Comme le dit Becky Wade : « Pour être tout à fait honnête et quitte à passer pour un mouton, le fait que peu de coureurs professionnels utilisent du CBD, à ma connaissance, fait une différence. Si une poignée de grands coureurs réglo étaient ouverts sur leur utilisation du CBD et sur ce qu'ils prennent exactement, je serais prête à tenter le coup ». Aussi, le jour où nous verrons un ou deux athlètes olympiques afficher le CBD comme un élément intégral de leur préparation aux Jeux de Tokyo, il se pourrait bien qu'on voit davantage d'athlètes d'endurance suivre leur exemple.
Article publié initialement le 30 mars 2021, mis à jour le 24 juin 2021
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