Un sérac de 30 mètres de haut menaçant de s'effondrer a paralysé pendant plus de quinze jours l’ouverture de la voie normale de l’Everest, retardant une saison qui s’annonçait déjà comme l’une des plus fréquentées. Après des plans d’urgence, des recherches d’itinéraires alternatifs et une mobilisation inédite des opérateurs népalais, la route vers le Camp II a finalement été ouverte le mardi 28 avril au matin… Un retard qui n’est toutefois pas sans conséquences.
L’attente est-elle enfin terminée ? Les communications récentes semblent l’indiquer. Les grimpeurs, qui, contraints à rester au camp de base, commençaient à perdre patience, peuvent enfin souffler. On ne peut qu'imaginer l'effervescence qui anime désormais le camp de base. Alors que le passage à travers le Khumbu Icefall est resté bloqué pendant plus de deux semaines, un groupe de Sherpas serait parvenu à identifier un itinéraire alternatif contournant la zone la plus exposée.
Le Khumbu Icefall, premier obstacle sur la voie au sommet
Cette section, passage obligé pour accéder au Camp II depuis le camp de base, constitue le premier grand obstacle de l’ascension vers le sommet de l'Everest. Labyrinthe de glace s’étirant sur près de deux kilomètres, ponctué de séracs monumentaux, de crevasses et de ponts de neige fragiles, le Khumbu Icefall est considéré comme l’un des tronçons les plus dangereux de la voie classique de l'Everest.
C’est là qu’interviennent chaque année les Icefall Doctors, une équipe d’experts népalais chargée de tracer et sécuriser l’itinéraire, en y installant des cordes fixes, des échelles métalliques, des pitons et des broches à glace. Mais cette année, l’opération s’est enrayée dès le départ. En cause : un sérac de 30 mètres de haut, perché directement au-dessus de l'itinéraire habituel, dont l’effondrement potentiel menaçait quiconque qui se serait engagé en dessous.
Une zone de la mort
La voie vers le Camp I n’était pas restée fermée aussi longtemps depuis plus d’une décennie. Habituellement, les Icefall Doctors achèvent leur travail autour de la mi-avril : en 2024, malgré des conditions instables, la voie avait été ouverte le 17 avril, et l’année dernière, dès le 11 avril. Cette saison 2026 se retrouve ainsi retardée de plus de deux semaines.
L’histoire rappelle pourtant cruellement pourquoi une telle prudence est de mise. En avril 2014, l’effondrement d’un sérac avait déclenché une avalanche qui avait tué seize guides sherpas, l’un des accidents les plus meurtriers sur l'Everest. Plus récemment, en 2023, un autre effondrement avait coûté la vie à trois alpinistes.
Plans d’urgence et mobilisation inédite des opérateurs
Face à ce blocage, les autorités népalaises et les opérateurs d’expédition ont progressivement élaboré des solutions alternatives. Le 23 avril, une réunion convoquée par le Département du Tourisme a rassemblé plusieurs représentants gouvernementaux, opérateurs et experts techniques, avec pour objectif d’évaluer la stabilité de la formation glaciaire via des reconnaissances aériennes et terrestres.
Le lendemain, le Sagarmatha Pollution Control Committee (SPCC), l’Expedition Operators Association of Nepal (EOAN) et plusieurs agences ont formalisé un plan en deux volets. Ils ont ainsi autoriser jusqu’à dix rotations d’hélicoptère pour transporter les équipes de fixation de cordes et leur matériel directement au Camp II afin que le travail de sécurisation des parties hautes de la montagne puisse se poursuivre indépendamment du blocage dans l'Icefall. Une mesure exceptionnelle — ces rotations étant habituellement réservées aux opérations de secours — qui soulève des questions quant aux précédents que cela pourrait créer pour les saisons futures.
Dans un second temps, « le conseil de l’EOAN a adopté une résolution visant à mobiliser des experts et des guides certifiés déjà présents au camp de base afin de renforcer les effectifs des Icefall Doctors, (habituellement composés de six à huit membres), et de les soutenir dans les opérations pour sécuriser la voie », a précisé Jiban Ghimire, membre de l'EOA à Outside.
La recherche d'un itinéraire alternatif
Le dimanche 26 avril, une équipe de 17 membres, composée de représentants du SPCC et de l’EOAN, a ainsi effectué une reconnaissance autour du sérac pour évaluer son évolution. Leur conclusion restait prudente : « La situation est très mauvaise en ce moment, même si le SPCC estime que les séracs pourraient s’effondrer dans les dix jours », écrivait Milan Rai, guide chez 8K Expeditions. « La grande paroi de séracs sur la face nord du Lho La, au sud du Nuptse, est extrêmement instable. Il n'y a donc pas d'autre itinéraire alternatif pour l'Everest cette année tant que le sérac ne s'effondre pas. »
Pourtant, un groupe de cinq Sherpas des compagnies Imagine Nepal, Elite Expeditions et Altipro, accompagné du skieur polonais Bartek Ziemski qui espère gravir et descendre le Lhotse en ski sans oxygène supplémentaire, ont, en parallèle, tenté de tracer une voie contournant la zone dangereuse. Mingma G, d'Imagine Nepal, a annoncé sur les réseaux sociaux que l'équipe avait trouvé et commencé à fixer un itinéraire alternatif vers le Camp I, avant d'être contrainte de rebrousser chemin en raison de la dégradation des conditions de visibilité. Tous se disaient néanmoins convaincus de la viabilité de cette alternative.
Dans la nuit du 27 au 28 avril, une partie du sérac s’est finalement effondrée. Dans la foulée, une équipe conjointe de 19 sherpas, réunissant des Icefall Doctors du SPCC et des guides mobilisés par l'EOAN, a ainsi traversé la section critique en s’appuyant sur la trace ouverte les jours précédents par le groupe indépendant de cinq Sherpas, et atteint le Camp I, à 6 060 mètres. « La route à travers le Khumbu Icefall, bloquée depuis deux semaines, a rouvert ce matin », a confirmé le secrétaire général de l'EOAN Rishi Bhandari auprès de The Himalayan Times. D'ici ce soir, l'équipe des Icefall Doctors atteindra le Camp II. »
Une saison record sous pression
Si le soulagement doit être palpable au camp de base, les conséquences du retard restent lourdes. 996 personnes (alpinistes, guides et leurs équipes), étaient jusque-là immobilisées au camp de base, incapables d’entamer leurs rotations d’acclimatation habituelles qui consistent à monter progressivement en altitude pour habituer l'organisme aux faibles taux d'oxygène. Certaines équipes se sont rabattues sur des sommets voisins pour commencer toutefois leur acclimatation.
La saison 2026 s’annonçait déjà comme l’une des plus fréquentées de l’histoire, avec 425 permis délivrés, proche du record de 479 établi en 2023. Le Népal a par ailleurs augmenté le prix du permis de 400 dollars, le portant à 15 000 dollars par personnes (pour les étrangers). Le gouvernement népalais aurait déjà collecté 5,98 millions de dollars de droits d'accès cette saison. Le versant nord de l'Everest côté Tibet restant fermé aux équipes internationales cette saison, davantage d'alpinistes que d'ordinaire se sont rabattus sur le versant népalais.
La combinaison d'un retard et d'une affluence record fait craindre des embouteillages dangereux dans la « zone de mort », entre 8 000 et 8 849 mètres. « Beaucoup n’attendent qu’une chose : pouvoir partir », résume le guide américain Garret Madison, qui vise cette année un seizième sommet et privilégie habituellement une fenêtre tardive dans la saison pour éviter les bouchons. Les créneaux météo favorables permettant les tentatives au sommet se situent généralement entre début et fin mai. Si l’idée d’un prolongement de la saison a été évoquée ces derniers jours, aucune décision officielle n’a encore été annoncée. Avec près de trois semaines de retard accumulé, la marge de manœuvre pour gravir le toit du monde apparaît désormais considérablement réduite. Reste à voir si les files d’attente vers le sommet ne viendront pas encore compliquer l’équation.
La voie Batard, un contournement encore inachevé
Certains alpinistes plaident depuis des années pour un contournement du Khumbu Icefall, l’un des passages les plus exposés de la voie normale de l’Everest. C’est notamment le combat mené par Marc Batard depuis quatre ans. Devenu célèbre en 1988 pour avoir gravi l’Everest en solitaire et sans oxygène en moins de vingt-quatre heures, un record toujours inégalé plus de trente ans plus tard, l’alpiniste français, aujourd’hui âgé de 71 ans, tente d’ouvrir une variante à l’itinéraire classique. Baptisée « TeamWork Marc Batard », cette voie de 700 mètres mêlant passages d’escalade en IV et sections de via ferrata permettrait d’éviter entièrement la cascade de glace.
Le projet, lancé il y a plusieurs années avec le guide de haute montagne Gérard Menard, puis récemment rejoint par Rémi Castaings, adjudant au Peloton de gendarmerie de haute montagne de Saint-Sauveur-sur-Tinée, a déjà nécessité la pose de plus de 1 000 mètres de cordes fixes et mobilisé près de 150 000 euros. Il ne resterait aujourd’hui qu’un dernier tronçon, principalement neigeux, que l’équipe espère achever en octobre 2026. Mais cette variante ne fait pas l’unanimité. Certains opérateurs affirment qu’elle serait plus dangereuse que l’Icefall lui-même, quand d’autres y voient aussi des enjeux économiques et institutionnels, notamment autour du rôle des Icefall Doctors, dont une partie de la mission pourrait être remise en question.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










