Village des plus grands Sherpas népalais, dans la vallée du Khumbu, Thame s’est retrouvé submergé par une immense coulée de boue vendredi. Conséquence de la vidange brutale d’un lac glaciaire (GLOF), un phénomène qui menacerait actuellement 15 millions de personnes dans le monde, ont affirmé les autorités locales dès le lendemain. Un exemple flagrant du changement climatique. Mais à quoi est dû ce GLOF ? Aurait-il pu être évité ? Et risque-t-il se reproduire ?
Vendredi 16 août. À 13h25, heure locale, une immense coulée d’eau boueuse est venue soudainement briser la tranquillité de Thame, un village traditionnel népalais située dans la vallée du Khumbu, porte d’entrée vers l’Everest (8849 m). Perché à 3800 mètres d’altitude, c’est l’un des viviers des meilleurs Sherpas népalais, dont Tenzing Norgay qui a gravi la Toit du monde pour la première fois aux côtés d’Edmund Hillary en 1953. Ou encore Kam Rita Sherpa, lui aussi une véritable légende de l’himalayisme qui a détient le plus grand nombre d'ascensions de l'Everest (30 fois), Ang Sherpa, Apa Sherpa et Phurba Tashi Sherpa. Pour ne citer qu’eux.
Leur village est aujourd’hui en grande partie dévasté, une quinzaine de maisons et d’hôtels ayant été détruits. Aucune victime ni blessé sont à déplorer. Car très peu de monde était présent sur place (la saison d’alpinisme sur l’Everest s’est achevée fin mai). Les villageois ont quant à eux pu se réfugier en altitude avant d’être rapidement pris en charge par les autorités. Ces dernières ont dès le lendemain confirmé l’origine d’un tel phénomène.
La cause de cette coulée de boue ? La rupture du lac glaciaire de Thyanbo situé en amont, une nouvelle illustration des effets du changement climatique. Chez les scientifiques, le phénomène a un nom précis : la vidange brutale de lac glaciaire, souvent résumé par l’acronyme GLOF (Glacial Lake Outburst Flood).

C’est quoi un GLOF ?
Le phénomène menacerait 15 millions de personnes dans le monde, d’après une étude publiée dans Nature Communication. Dont la moitié en Chine, au Pakistan, en Inde ou au Pérou. Plus de 70 personnes avaient d’ailleurs été tuées par la survenue de ces inondations de très grande ampleur, susceptibles de se déclencher, soudainement dans le nord-est de l’Inde en octobre dernier.
Plus précisément, un GLOF, c’est la rupture d’un lac glaciaire, une poche d’eau formée par la fonte des glaciers qui, contrairement à un lac classique, est instable. Puisqu’il est retenu par de la glace ou des sédiments composés de rocaille. Plus de 2000 lacs glaciaires sont apparus au Népal ces dernières décennies. Ce qui n’est pas sans inquiéter les scientifiques. Car plus les températures augmentent, plus l’eau s’accumule… jusqu’à franchir les barrières naturelles. Conséquence : le lac glaciaire va se déverser dans la vallée, libérant ainsi de milliers de mètres cubes d’eau et/ou des avalanches de séracs.
« Les catastrophes naturelles, telles que les glissements de terrain et les inondations, ainsi que la fonte continue des montagnes et des glaciers, constituent des menaces permanentes pour nos communautés et nos ressources naturelles » a déclaré Pushpa Kamal Dahal, ancien ministre népalais peu après le drame. « Nous sommes confrontés aux conséquences d'un problème dont nous ne sommes pas responsables [à noter que l’empreinte carbone moyenne d’un Népalais est de 0,51 tonne CO2e, contre 9,2 tonnes pour un Français et 18 tonnes pour un Américain, ndlr]. J'avais déjà soulevé avec force cette question à l'Assemblée générale des Nations unies ainsi qu’à la COP28, en appelant à la justice climatique ».
Aurait-on pu prévoir un tel phénomène ?
Plusieurs lacs glaciaires se trouvent au-dessus de Thame. Ils sont observés depuis 2017, à l’aide d’images satellites principalement, par l’International Centre for Integrated Mountain Development (ICIMOD). Et leur taille change constamment, expliquent les scientifiques.
« Au cours de ces dernières années, nous avons constaté que les lacs de ces types se multiplient en haute montagne. Ils apparaissent un petit peu partout. La grande difficulté pour nous, les glaciologues, c'est de repérer ceux qu'ils sont dangereux » explique Christian Vincent, ingénieur de recherches à l'Institut des géosciences de l'environnement au CNRS. « À l'exception des lacs intraglaciaires, nous savons les détecter facilement à partir de photos aériennes, d'images satellitaires ou d'observations in situ. Mais la grande difficulté n'est pas de les identifier, c'est de savoir dans quelle mesure ils peuvent rompre et provoquer une vidange brutale. Or, pour identifier ce danger, il faut prendre des mesures géophysiques qui nécessitent des financements importants ainsi que des compétences multidisciplinaires qui sont très limitées ».
Et au Népal, ce genre de surveillance est d'autant plus difficile parce que les vallées sont très longues, très reculées et que les glaciers sont gigantesques. D’autant que plusieurs milliers de lacs sont en train de se former dans cette région qui manque de moyens financiers et humains pour faire face au GLOF. Un phénomène qui, au regard de l’alarmante accélération du recul des glaciers en Himalaya, risque de se reproduire de plus en plus fréquemment.
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