Fin mai, il aura suffi que Nessim Hachaichi, alpiniste algérien de 36 ans, poste une vidéo annonçant qu’il avait atteint le sommet de l’Everest, une première pour l’Algérie selon lui, pour qu’Alger s’affole et que les médias nationaux reprennent en boucle cet « exploit ». Hélas, quelques jours plus tard le très sérieux « Everest Chronicle » devait rectifier cette information et préciser que non, Hachaichi n’avait pas atteint le sommet, s’étant arrêté à 8.790 mètres, ouvrant ainsi une première controverse. Vite suivie d'un deuxième, quand le journaliste et écrivain Nadir Dendoune a rappelé qu’il ne suffisait pas d'arriver à 60 mètres du sommet pour pouvoir revendiquer le titre de « summiter ». En clair, « C’est faux. Il a menti ». Il sait de quoi il parle, il a gravi l'Everest en mai 2008. Et lui aussi est algérien, le premier de son pays à réussir cette ascension.
« El hamdollah après un mois et demi d’une dure aventure, j’ai pu planter le drapeau algérien sur le plus haut sommet du monde, l’Everest à 8 848 mètres » a écrit l’alpiniste algérien sur ses réseaux sociaux. », peut-on lire le 4 juin sur Algérie 360.com. Avec d'autres médias algérien, le site s’enthousiasme alors pour le nouvel exploit de ce héros national qui compte déjà à son actif le Lhotse, le Kilimandjaro, et le Mont Mera.
Comme des centaines d'internautes, les journalistes d'Algérie 360.com ont vu fin mai la vidéo postée sur Instagram par l’alpiniste Nessim Hachaichi, présent sur le réseau sous «The Algerian climber », où il raconte : « bien que le drapeau [algérien] soit pratiquement gelé, le rendant difficile à planter, heureusement j’ai pu le brandir ».
La révélation de l'Everest Chronicle
Mais leur enthousiasme va vite être refroidi. Car le 9 juin dernier, l’Everest Chronicle qui fournit l’actualité de la région de l’Everest, écrit que « l’Algérien Nessim Hachaichi n’a pas vraiment réalisé cet exploit. Il a rebroussé chemin le 23 mai à 8.790 m, soit au niveau du Pas Hillary, contraint de battre en retraite en raison de conditions météorologiques extrêmes, selon l’organisateur de son expédition, 8K Expeditions, Lakpa Sherpa. « C’est un excellent grimpeur, mais malheureusement, il n’a pas atteint le sommet », dit-il, précisant que l’aventurier algérien « ne figure pas sur la liste officielle des alpinistes ayant atteint le sommet de l’Everest cette saison ».
Une information qui n’échappe pas au journaliste Nadir Dendoune. Dès le lendemain, le 10 juin, il publie dans « Le Courrier de l’Atlas » un article titré « L’alpiniste algérien Nessim Hachaichi a (presque) gravi l’Everest » :
« A 60 mètres près… Depuis quelques jours, une vague d’enthousiasme déferle sur les réseaux sociaux et les médias algériens : Nessim Hachaichi, 36 ans, aurait atteint le sommet de l’Everest. L’annonce a été reprise en boucle, saluée comme un « exploit national », une « première historique ». Mais derrière cette euphorie collective, je ressens le besoin de mettre les choses à plat. Car les faits, eux, sont têtus. ».
Pour s’être imposé en mai 2008 comme le premier Algérien parvenu au sommet du Toit du monde, aventure qui l’a rendu célèbre et dont a été tiré un film à succès, "L'ascension", il en connaît un bout sur le sujet, même si aujourd’hui, il se consacre principalement à l’écriture et à la réalisation de documentaires, quand il ne conduit pas des jeunes des quartiers en montagne. « L’Everest, c’était il y a dix-sept ans. Premier ou pas, je m’en moque », nous dit-il. « On ne grimpe pas une montagne pour flatter son image, mais pour soi. Aujourd’hui, j’emmène des jeunes découvrir la montagne, marcher, respirer, s’émerveiller. Et ça me va. Les exploits, je les laisse aux autres. Je suis aussi journaliste, écrivain, réalisateur. Je fais bien d’autres choses. J’en ai assez qu’on me renvoie sans cesse à un événement qui appartient au passé ».
"Pourquoi enjoliver l’histoire ? Pourquoi franchir cette ligne ?"
Aussi est-il très remonté contre Nessim Hachaichi, mais aussi contre les médias. « Très vite après son annonce, des médias algériens et franco-maghrébins ont relayé qu’il avait atteint le sommet. Aucune vérification. Aucune prudence. Une légèreté journalistique inquiétante », écrit-il alors. « Je m’apprêtais à écrire sur son exploit. Comme pour chaque article que je publie, je m’appuie sur des éléments vérifiables, des sources fiables et des témoignages directs. J’ai alors consulté les listes officielles de cette saison. Son nom n’y est pas. J’ai contacté un ami, organisateur chevronné d’expéditions himalayennes. Sa réponse a été sans ambiguïté : Nessim n’a pas atteint le sommet. Il s’est arrêté au ressaut Hillary. À 8 790 mètres. C’est énorme. C’est vertigineux. Mais ce n’est pas le sommet », écrit-il. « Je ne remets pas en cause son courage. Ni son expérience. Nessim a gravi le Lhotse, le Mera Peak, le Kilimandjaro, et d’autres encore. Il est montagnard, et il le mérite. Mais justement : pourquoi enjoliver l’histoire ? Pourquoi franchir cette ligne ? Dire qu’on a atteint 8 790 mètres, c’est déjà impressionnant. Pourquoi prétendre avoir touché le ciel quand on s’en est approché d’aussi près ? » « Je le dis sans animosité, mais avec fermeté : ce n’est pas parce que l’on touche presque le sommet qu’on peut s’en attribuer la gloire ».
Un premier article qui ne fera guère réagir en Algérie, pas plus qu’en France. Il en faudra un deuxième, le 12 juin, bien plus virulent : « Nessim Hachaichi sur le sommet de l’Everest : l’imposture d’un homme, l’incompétence des médias » dans lequel il dénonce « le mytho » de l’Everest : « qui prétend avoir atteint le Toit du monde. C’est faux. Il a menti », écrit-il.
Et d’ajouter : « Je connais Nessim Hachaichi de loin. Depuis trois ans, il répète partout qu’il sera « le premier Algérien né en Algérie » à gravir l’Everest. Derrière cette formule, il y a une attaque personnelle à peine voilée. Car oui, j’ai été le premier Algérien à atteindre le sommet de l’Everest, le 25 mai 2008. Mais comme je suis né à l’étranger (en France), à ses yeux, je serais un « sous-Algérien ». Cette obsession de la pureté nationale n’a pas sa place dans le sport, encore moins dans une discipline aussi exigeante que l’alpinisme. Il ne suffit pas de naître quelque part pour mériter un sommet. Il faut le gravir ».
"Nessim Hachaichi alimente les stéréotypes sur les Algériens, au lieu de les combattre"
« Mais le pire, c’est que par son mensonge, il ne salit pas que sa propre réputation. Il décrédibilise l’alpinisme algérien tout entier », poursuit-il. « Il jette le doute sur les vraies réussites, celles des femmes et des hommes qui donnent tout, sans tricher, pour accomplir quelque chose de grand. Il alimente les stéréotypes sur les Algériens, au lieu de les combattre. (…) Au fond, Nessim Hachaichi et les médias qui ont relayé sa supercherie se ressemblent : obsédés par le buzz, prêts à sacrifier la vérité sur l’autel de la visibilité. Prêts à tout pour faire parler d’eux, même à mentir. (...) Mais la montagne, elle, ne ment jamais. Elle ne pardonne pas non plus. Le sommet ne s’atteint pas avec des mots, des likes ou des coups de com’. Il s’atteint avec du courage, de l’humilité, du respect et de la vérité. Et ça, certains feraient bien de s’en souvenir ».
Ce jour-là, quelques médias vont enfin rectifier le tir. Notamment TSA, titrant : « L’Algérien Nessim Hachaichi, a-t-il réellement atteint le sommet de l’Everest ? ». De même, Liik, qui s’était enflammé pour l’histoire, a commencé à s’interroger… sans trancher pour autant à ce jour. Alors même que le principal intéressé est revenu sur ses propos, expliquant depuis : « De un, je n’ai pas rebroussé chemin à cause de la méteo... de deux, je me suis arrêté à quelques mètres du sommet non pas à 8760 mètres, de trois, j’ai dit plusieurs fois que j'ai dû m'arrêter à quelques encablures du sommet. De quatre, je me suis arrêté à cause d'une bouteille à oxygène défectueuse non pas à cause de la méteo ». Conclusion, « Pour moi, j’ai réussi parce que j’ai fait 99 % », a-t-il déclaré dans un message Instagram en réponse à une question du média Everest Chronicle.
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