Ibuprofène, diclofénac, aspirine : beaucoup y ont recours pour tenir en course longue. Mais plusieurs études montrent que ces médicaments n’épargnent ni les reins, ni l’intestin, ni l’inflammation globale. Décryptage avec des médecins, chercheurs et ultra-traileurs. Et focus sur les alternatives plus sûres à privilégier.
Près de 70 % des coureurs de la Western States 100 prenaient de l’ibuprofène avant et/ou pendant la course. C’est ce qu’a observé David Nieman - professeur à l’Appalachian State University et spécialiste reconnu de l’immunologie de l’exercice - en étudiant pendant cinq ans les participants de cette épreuve. Lui-même coureur de longue distance ( il a bouclé 58 marathons et ultratrails ), il avait été frappé par le nombre de marathoniens et d’ultra-traileurs extrêmement courbaturés après leurs courses. Il s’était alors demandé comment ils géraient la douleur.
Ce qu’il a découvert à l’issue de son étude sur la Western States 100 a de quoi inquiéter. Ces athlètes ne présentaient pas moins de dommages musculaires que les autres, mais davantage d’inflammation systémique, de toxines dans le sang et de troubles de la fonction rénale. « La prise d'anti-inflammatoire ne faisait qu’aggraver les choses », résume David Nieman.
Car les AINS agissent en bloquant la production de prostaglandines, ce qui réduit la douleur et l’inflammation, mais diminue aussi le flux sanguin vers les reins. En situation d’effort prolongé, de déshydratation et de stress thermique - typiques de l’ultra - cette combinaison peut devenir problématique. Le risque le plus sérieux reste donc l’atteinte rénale, parfois associée à la rhabdomyolyse, une dégradation massive des fibres musculaires. Ces cas demeurent rares, mais potentiellement graves, surtout lorsque l’organisme est déjà poussé dans ses retranchements.
Des produits « facilitant la performance » mais classés non dopants
Ces inquiétudes ont d'ailleurs conduit l’UTMB World Series à interdire en 2021 les AINS en course et dans les 24 heures précédentes, avant de s’aligner à nouveau sur les règles de l’Agence mondiale antidopage (AMA), qui ne considère pas ces substances comme dopantes.
Selon le code de l’AMA, une substance doit répondre à deux des trois critères suivants pour être interdite : amélioration de la performance, danger pour la santé, atteinte à l’esprit du sport. Aujourd’hui, les AINS sont considérés comme « facilitant la performance » mais non comme « dopants ». Une classification qui inquiète les acteurs de l’ultra, au vu des contraintes spécifiques de la discipline. Julien Chorier, directeur sportif de l’UTMB World Series, reconnaît ces préoccupations, tout en soulignant la nécessité d’une cohérence avec l’AMA. « C’est compliqué », explique-t-il. « Nous voulons une règle universelle et rester parfaitement alignés. Mais le débat avance, et il faut continuer à en discuter. »
D'éventuels problèmes aggravés par la déshydratation
Malgré les alertes, entre 30 et 80 % des ultra-traileurs déclarent utiliser des AINS selon les recherches réalisées sur le sujet. Une étude de 2013 publiée dans le British Journal of Sports Medicine indiquait que 44 % des participants utilisaient des antalgiques à l’entraînement ou en course, majoritairement des AINS. Une autre étude de Stanford, publiée en 2017 dans l’Emergency Medicine Journal, avançait, elle, un chiffre proche de 77 %.
Un succès qui tient à leur efficacité, comme le reconnaît le médecin du sport britannique Daniel Fitzpatrick :« Ils fonctionnent bien sur la douleur », reconnaît-il avant d'ajouter que selon lui, ces chiffres seraient même sous-estimés en raison du biais déclaratif. « Leur usage est extrêmement répandu », affirme-t-il. Mais les données suggèrent qu’en cas de problème, ils peuvent en aggraver la sévérité, notamment par forte chaleur ou en cas de déshydratation. Une recherche menée à Stanford a par exemple montré que les coureurs prenant de l’ibuprofène doublaient leur risque de troubles rénaux, même si la majorité des cas se résolvaient spontanément.
« Si vous avez besoin de ça pour prendre le départ, faut-il vraiment partir ? », s'interroge Tim Tollefson
Pour plusieurs professionnels de santé, le problème est aussi philosophique. La douleur est un signal. La masquer peut conduire à courir sur une blessure ou à ignorer un déséquilibre majeur.
La diététicienne du sport Renee McGregor, qui a travaillé avec des équipes olympiques, proscrit les AINS chez ses athlètes en ultra-endurance et n’en consomme pas elle-même.. « Il faut écouter son corps » dit-elle. « Si vous courez en anesthésiant les signaux d’alerte, vous creusez un trou dont il est difficile de sortir ».
Même mise en garde chez certains élites. L’ultra-traileur américain Tim Tollefson (deux podiums à l’UTMB), a renoncé aux anti-inflammatoires après des troubles digestifs inquiétants. « Si vous avez besoin de ça pour prendre le départ, faut-il vraiment partir ? », interroge-t-il.
Quelles alternatives plus sûres ?
Il ne s’agit pas de diaboliser les médicaments, insiste le professeur David Nieman, mais d’éviter les réflexes automatiques, notamment avant la course. Et de privilégier d’autres leviers. Parmi eux, il recommande avant tout une alimentation adaptée. Avec notamment la consommation de myrtilles. Riches en anthocyanes et polyphénols, elles présentent un effet anti-inflammatoire documenté, à condition d’en consommer régulièrement en amont de l’effort : soit une tasse par jour pendant les deux semaines précédent une course.
Autre option, le paracétamol, métabolisé par le foie, est généralement considéré comme moins risqué que les AINS, mais à condition de bienrespecter les doses recommandées.
À cela s’ajoutent des stratégies bien connues des ultra-traileurs. A commencer par s’alimenter correctement. L’alimentation peut en effet jouer un rôle antalgique, et un apport régulier en protéines limite la dégradation musculaire. Gérer la caféine, connue pourréduire la perception de la fatigue et de la douleur lorsqu’elle est utilisée stratégiquement. S’étirer ponctuellement pour soulager certaines zones. Travailler la dissociation mentale… et accepter qu’en ultra, la douleur fait partie du jeu…
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