Aujourd’hui, Camille Herron, ultra-runneuse au palmarès prestigieux, championne du monde du 100 km en 2015 et détentrice de nombreux de records, notamment ceux des 24h sur piste en 2018, puis sur route en 2019, va courir le 100 000e mile de sa carrière, soit plus de 160 000 km au compteur. Une longévité inspirante ! L’occasion de discuter avec elle d’entraînement, de stratégies d’alimentation et de gestion des blessures.
Jeudi 7 avril, Camille Herron, ultra-runneuse américaine de 40 ans, va devenir la plus jeune femme à avoir parcouru 100 000 miles (160 934 km) au cours de sa carrière. S’il n'existe aucun record officiel pour de telles réalisations, sur le web, plusieurs sites, dont 100K Lifetime Miles, tiennent les comptes en fonction des déclarations, sur l’honneur, des coureurs.
Dès son adolescence, en 1995, Camille Herron a commencé à compter ses kilomètres sur des fiches et des calendriers. Ensuite, en 2002, elle est passée à des méthodes plus précises, enregistrant souvent une partie de ses entraînements. Depuis 2007, elle parcourt en moyenne 8231 km par an, soit environ 158 km par semaine. Sa plus grosse année ? 2011. 9412 km au compteur.
Si, aux États-Unis, elle est réputée pour sa consommation de tacos et de bière pendant les courses et qu’elle détient un record mondial au « Guinness Book » pour avoir couru le marathon féminin le plus rapide en costume de super-héros, Camille n’en demeure pas moins l’une des meilleures ultra-runneuses de la planète. À son actif : participation à trois épreuves de qualification olympique de marathon et plusieurs records du monde d'ultra, dont la plus longue distance parcourue en 24 heures, à la fois sur route (270 km) et sur piste (260 km).
Et l’Américaine a des projets encore plus ambitieux. Aucune distance n’effraie celle qui espère battre quelques records masculins. « Je ne fais que pratiquer ce qui convient naturellement aux femmes », souligne-t-elle, citant un nombre croissant d’études selon lesquelles les femmes auraient des avantages métaboliques et psychologiques par rapport aux hommes sur les ultradistances.
Pour célébrer son 100 000e mile, elle prévoit, avec son sponsor, Hoka, une diffusion Instagram Live. Récemment, nous avons rencontré Camille pour en savoir plus sur ses entraînements, ses stratégies d’alimentation et de gestion des blessures ainsi que sur ses objectifs futurs.
Au vu du nombre impressionnant de kilomètres que tu parcours chaque année, comment fais-tu pour éviter les blessures ?
J'ai appris à la dure. J'ai grandi de 22 centimètres au lycée. Conséquence : sept fractures de fatigue entre 16 et 19 ans. Je pensais qu’il fallait que je donne le meilleur de moi-même à chaque entraînement. Personne ne m’avait parlé de récupération en me suggérant par exemple d’intégrer des courses plus faciles. Tout a changé en 2001 lorsque j'ai rencontré Conor Holt, mon futur mari. Il était très impliqué mais il savait se reposer. Avec lui, j’ai appris à mieux m'entraîner.
Dès 2003, j'ai abandonné mes semelles orthopédiques pour commencer à m'entraîner en chaussures de course, ou parfois pieds nus sur l'herbe. Cela m'a aidé à développer la force qu’il me manquait dans les pieds et dans les jambes. Aujourd’hui encore, je préfère les chaussures légères – je m'entraîne généralement en Hoka EVO Rehis. Je suis également passé maître dans l'art d’écouter mon corps – je m'occupe de la moindre gêne le plus tôt possible. Pour cela, j'utilise des outils de massage et me fais masser par Conor. De plus, j'ai arrêté tout étirement statique il y a 20 ans. Je fais des exercices de mobilité deux fois par semaine.
Les coureurs longue distance font parfois face au surentraînement. Comment réussis-tu à éviter ça ?
À mon avis, l’alimentation est le plus important. J'ai grandi en mangeant des aliments sains et réconfortants : du poisson-chat et des fruits de mer frits, du poulet frit et des frites maison mais aussi du pain frais avec du beurre et des desserts (tartes, gâteaux et glace à la vanille maison). De plus, à chaque repas, je buvais un verre de lait. Et le dimanche matin, c’était beignets au menu.
Désormais, je mange tous les groupes alimentaires six ou sept fois par jour. Je veille à toujours prendre un petit-déjeuner avant de courir - parfois deux ! Je n'ai jamais couru à jeun. Je ne prends pas de médicaments sur ordonnance ni d'AINS (anti-inflammatoires non stéroïdiens). Je n'ai pas passé de test de densité osseuse récemment, mais mes résultats étaient supérieurs à la moyenne à l'université et dans les années suivantes.
De plus, je m'efforce de prendre soin de tous les détails du quotidien : sommeil, alimentation, hydratation et gestion du stress. L'année dernière, suite à un test, j’ai appris que j’avais un taux de fer élevé et des taux de magnésium et de B12 trop faibles. J'ai alors travaillé avec un diététicien pour corriger ces problèmes. Par exemple, j'avais l'habitude de boire de la bière de microbrasserie au dîner mais j'ai dû y renoncer : l'alcool favorise l'absorption du fer.
Plus la distance de course est longue, plus la stratégie de ravitaillement du coureur est importante. Quelle est la tienne ?
J’applique ce que la science soutient, c'est-à-dire absorber 60 à 90 grammes de glucides (glucose et fructose) par heure. Pour cela, je prends un gel avec de l'eau toutes les 30 minutes et je sirote une boisson pour sportifs entre les deux. J'utilise le minuteur nutritionnel de ma montre pour me rappeler de prendre du carburant. Et si je sens que j'ai besoin de plus de calories, je change ma boisson sportive pour un gel. Plus récemment, j'ai ajouté des gouttes de minéraux dans mon eau et divers électrolytes supplémentaires. Lorsque la distance s'allonge, j'ai parfois envie de manger des aliments solides - les fruits et les pommes de terre fonctionnent bien pour moi. Pour les courses de plusieurs jours, je consomme davantage d'aliments complets.
Tu as participé à trois épreuves de qualification olympiques de marathon, établi des records du monde et remporté des courses. Quelle a été le meilleur moment de ta carrière ?
Gagner le Comrades Marathon (89 km) en Afrique du Sud en 2017 ! L'année qui l'a précédé est digne d’un film : j'étais complètement cassée. Dix semaines avant le début de la course, j'ai eu une déchirure partielle du ligament collatéral médial de mon genou. Ainsi, en huit semaines d'entraînement, je n'ai pu faire que deux séances de côtes et une sortie longue de 30 km. C'est tout ! Pourtant, je n'ai jamais douté : je savais que j’allais gagner. J'ai couru avec mon cœur et j'ai terminé avec un temps de 6:27:35. Cette victoire signifie beaucoup pour moi. Elle m’a montré que tout était possible.
À quoi penses-tu pendant les ultras ?
Je pense principalement à mes sensations - mon énergie, mes muscles, mes pieds - et à maintenir un effort constant jusqu'à l'arrivée. J'ajoute de brèves reprises pendant les courses pour modifier la sollicitation musculaire et faire tourner les jambes. Je surveille également ma fréquence cardiaque – je vise environ 80 % de la fréquence cardiaque maximale pour un 80 km ou un 100 km, 75 % pour un 160 km et 65 à 70 % pour 24 heures de course.
Je suis naturellement le genre de personne capable de faire abstraction de la douleur et de la fatigue jusqu’à me pousser à une expérience proche de la mort. Parfois, je m’imagine comme un animal poursuivant une proie ou comme une proie poursuivie par d'autres animaux.
J'ai des ancrages favoris, comme « printemps », « rester léger », « être patient », « lever les genoux » et « pousser les bras ». Et aussi quelques mantras : « Laisse venir la magie », « Prends du plaisir », « Tu peux le faire », « Prends le taureau par les cornes », « C’est le moment de passer en mode warrior ».
J'aime aussi encourager les autres coureurs et leur taper dans la main. Ça remonte le moral. J'essaie d'utiliser l'énergie positive qui m'entoure pour me propulser vers l'avant.
Certaines personnes pensent que les femmes ont plus d'endurance naturelle que les hommes lors des ultras. Quelle est ton opinion là-dessus ?
J'y crois. Par exemple, lors de mon premier 100 km, j'ai rattrapé quelques hommes, des marathoniens beaucoup plus rapides que moi. Ils avaient l'air épuisé, contrairement à moi qui me contentait de dérouler.
Mais ces derniers temps, je fais moins attention aux hommes – je cours à ma propre allure, et ça fonctionne très bien. Je crois que les femmes ont un meilleur rythme, plus régulier que les hommes, peut-être parce que nous brûlons mieux les graisses ou que les œstrogènes préservent nos muscles. Des données scientifiques le confirment.
Tu as maintenant 40 ans et tu es sur le point d’atteindre les 100 000 miles courus. Quels sont tes prochains objectifs ?
J'ai consacré la première partie de ma carrière à gagner les ultras sur route les plus compétitifs et prestigieux et à établir des records du monde. Mais j'en ai encore d'autres dans ma liste d'objectifs : le Spartathlon (246 km), le Badwater (217 km) et les 100 km de Lake Saroma. J'aimerais aussi aller sur les sentiers. Je veux être la première à remporter la triple couronne des ultras : Comrades, Western States et UTMB. Plus tard, je relèverai les défis extrêmes - Big's Backyard Ultra, les marathons de Barkley, la course de 5000 km de Sri Chinmoy - et les FKT (Fastest Know Time, meilleur temps connu à ce jour, ndlr), comme peut-être une course transcontinentale. Je pense être capable de réaliser tous les objectifs que je me fixe.
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