Faites vos paris : qui remportera l’Ultra-Trail du Mont-Blanc ? Kilian Jornet, Mathieu Blanchard ou Jim Walmsley ? À l’heure où les grandes courses de trail attirent un public toujours plus large, l’idée de voir apparaître des cotes et des paris sportifs en amont des épreuves majeures n’a plus rien de théorique. Une évolution encore marginale, mais qui interroge déjà sur les risques de dérives pour une discipline jusqu’ici largement épargnée.
Ce n’est pas un secret : les paris sportifs ont profondément transformé certains sports majeurs, de la boxe aux courses hippiques, en passant par le football et le basketball. Longtemps en marge de ces dynamiques, la course à pied pourrait, elle aussi, entrer dans ce champ d’expérimentation. Mais à quel prix ?
Aux États-Unis, les paris sportifs en pleine expansion
Le marché du « sports gambling » connaît un essor rapide aux États-Unis depuis la décision de la Cour suprême en 2018 de lever l’interdiction fédérale des paris sportifs, ouvrant la voie à une légalisation progressive, État par État. Les plateformes comme DraftKings ou FanDuel occupent aujourd’hui une place centrale dans cet écosystème, soutenues par des stratégies marketing agressives et une forte adoption par les jeunes générations. Selon l'enquête Ipsos de 2026, 12% des Américains de 18-34 ans (hommes et femmes confondus) participeraient à des paris sportifs en ligne. L'usage serait bien plus fort chez les hommes : 41% chez les 18-24 ans, et 37% chez les 25-34 ans.
En Europe, il n’existe pas de marché unifié : chaque pays conserve sa propre législation, même si la majorité des États ont légalisé et encadré les paris sportifs, dans un cadre généralement considéré comme plus strict qu’aux États-Unis.
En France, depuis la loi de 2010, les paris en ligne, supervisés par l’Autorité nationale des jeux (ANJ), sont autorisés, mais limités à trois catégories : paris sportifs, paris hippiques et poker. Un marché loin d’être marginal : d'après l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives, plus de de la moitié des Français (51,6%) ont déjà participé à des jeux d’argent, et environ un quart à des paris sportifs. Ces derniers enregistrent, depuis 2024, une envolée significative, avec un produit brut des jeux en hausse de 14,8 %. Et en 2024, année riche en évènements sportifs, notamment l'Euro de foot, les mises se sont envolées de plus de 21 % pour franchir la barre des 10 milliards d'euros, selon le bilan annuel de l'ANJ.
En 2026, la France et plusieurs pays européens ont toutefois pris position contre les « prediction markets », des plateformes souvent non régulées localement qui permettent de parier sur l’issue d’événements variés via des mécanismes proches des marchés financiers. Ceux-ci se distinguent des paris sportifs classiques, qui ne peuvent être proposés que par des opérateurs agréés et uniquement sur une liste d’événements validés par les autorités de régulation. Le 24 février, l’Autorité nationale des jeux a d’ailleurs rappelé que tout service proposant des mises sur des événements sportifs sans autorisation constituait une forme de jeu illégal.
Les paris sur la course à pied encore marginaux
À ce jour, les paris sur la course à pied concernent essentiellement des événements très médiatisés (Jeux olympiques, championnats du monde, grands marathons), et ne sont proposés, en France, que par des opérateurs agréés sur une liste d’épreuves validées par les autorités de régulation. Ils se limitent par ailleurs à des formats simples, comme le vainqueur ou le podium.
AuxÉtats-Unis certaines initiatives ont néanmoins essayer d’intégrer le running au modèle classique du betting sportif, notamment le projet Grand Slam Track, porté par Michael Johnson, qui avait apporté une dimension de paris via un partenariat avec des fournisseurs de données, permettant aux plateformes de proposer des mises sur les compétitions d'athlétisme. Si la ligue n’a pas rencontré le succès escompté, l’expérience a montré que la possibilité de parier pouvait renforcer l’engagement des spectateurs.
Et le trail alors ?
Dans cette logique, il n’est pas difficile d’imaginer une extension du marché au trail running. Des courses emblématiques comme l’UTMB ou la Western States 100 pourraient donner lieu à des paris simples (vainqueur, podium), mais aussi à des formats plus complexes déjà présents dans d’autres sports, comme des paris sur des temps de passage, des abandons ou des classements intermédiaires. De quoi dynamiser le sport, attirer un public plus large et générer de nouvelles sources de revenus pour une discipline encore relativement marginale en termes de droits télévisés et de sponsoring, s'enthousiasment certains.
Mieux encore, au-delà du simple divertissement, le fait de « mettre quelque chose en jeu » renforcerait l’implication émotionnelle des spectateurs, entend-on. Ceux qui s’adonnent aux paris évoquent souvent une forme de montée d’adrénaline, comparables aux endorphines ressenties en courant, liée aux résultats des courses, susceptible de rendre ces dernières plus attractives. Une augmentation de l’audience, stimulée par l’intérêt des parieurs, pourrait, à terme, mécaniquement entraîner une hausse des investissements, des dotations financières et de la visibilité des athlètes.
On en est loin, heureusement. Faute, notamment, de structure le permettant. La faible médiatisation relative de ces épreuves reste un obstacle, tout comme leur complexité. On a affaire ici à des formats longs, organisés dans des conditions variables, où le taux d’abandon est élevé, sans parler de la difficulté du suivi en temps réel. Les paris sur le trail ne sont donc pas à l'ordre du jour en France pour le moment, ne serait-ce que pour des raisons pratiques, et on ne peut que s'en réjouir. Car voir arriver les bookmakers sur les sentiers pourrait modifier profondément les dynamiques du trail. Les problématiques d’addiction au jeu, déjà bien documentées, ne seraient qu’une première conséquence. Plus préoccupant encore, l’intégrité des compétitions pourrait être menacée par des tentatives de manipulation, notamment à travers des paris annexes portant sur des éléments précis de la performance (temps de passage, abandon, classement intermédiaire).
Le trail présente en effet des spécificités qui le rendent particulièrement vulnérable : isolement des athlètes sur de longues distances, rôle clé de l’assistance, difficulté de contrôle en temps réel. Dans un tel contexte, l’exploitation d’informations internes, notamment sur l’état de forme d’un coureur ou sa stratégie, pourrait devenir un levier majeur pour certains parieurs. À titre d’exemple, il serait théoriquement possible de parier sur l’abandon d’un athlète, puis d’influencer indirectement sa performance via l’assistance, en lui fournissant un gilet d'hydratation avec des gels énergétiques moins calorique, modifiant ainsi ses apports énergétiques. Sans parler du risque de dopage, qui pourrait être amplifié si l'argent entrait en jeu. Enfin, l’impact psychologique sur les coureurs ne doit pas être sous-estimé. Déjà soumis à une pression importante, ils pourraient faire face à de nouvelles formes de sollicitations, voire de harcèlement, liées aux intérêts financiers des parieurs.
Dans un cadre strictement légal, rien n’interdit en théorie de proposer des paris sur des courses de trail. En pratique, cela supposerait toutefois que ces épreuves soient intégrées à l’offre autorisée par le régulateur et proposées par des opérateurs disposant d’une licence, ce qui n’est pas le cas à ce jour. À ce stade, le développement des paris dans le trail running reste donc hypothétique, mais les dynamiques observées dans d’autres sports suggèrent qu’il ne s’agit plus d’une question de « si », mais de « quand » et de « comment ». Dans ce contexte, imaginer un jour des cotes affichées avant le départ de l’UTMB n’a plus rien d’irréaliste. Mais avant même de se demander comment intégrer les paris au trail, il faudrait d'abord savoir si le sport, encore largement préservé de ces travers, a réellement intérêt à ouvrir cette porte ?
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