Autoproclamé « accro aux sports d'endurance », Matthieu Bonne a déjà battu plusieurs records du monde. Celui du plus grand nombre de kilomètres parcourus à vélo en sept jours (3 619,72 km) à travers le désert de l'Arizona. Ou encore de la plus longue traversée à la nage sans escale. Soit 131 kilomètres en 60 heures, 55 minutes et 43 secondes. Pas de quoi rassasier le triathlète belge pour autant. Loin de là ! Puisqu'il lui fallait encore laisser sa marque dans l’histoire de l'ultrarunning. C'est désormais chose faite avec un nouveau record aux Championnats du monde de course à pied sur six jours. Le fruit d'une minutieuse préparation, autant physique que mentale, sur laquelle il est revenu pour nous.
Balatonfüred, Hongrie. Matthieu Bonne vient de parcourir 1 046,3 kilomètres à l'issue de six jours d'épreuve. De quoi battre ainsi de plus de 10 kilomètres le record de la légende grecque Yiannis Kouros. « C'est le plus bel accomplissement de ma vie », raconte-t-il. « Je n'arrive toujours pas à croire que c'est vraiment arrivé ».
Des semaines d'entraînement à plus de 300 kilomètres
Matthieu Bonne a l'habitude de s'entraîner en natation, cyclisme et course à pied. Rien d'étonnant pour un triathlète. Mais concourir au plus haut niveau dans chacune de ces disciplines est une tout autre affaire, surtout sur des distances extrêmes. Une pratique qui ne date pourtant pas d'hier : l'idée de courir pendant six jours d'affilé remonte aux années 1700. Cette pratique a ensuite perdu l'attention du public au fil des siècles. Avant de revenir sous le feu des projecteurs au printemps dernier, lorsque l'Américaine Camille Herron a battu le record du monde féminin de l'épreuve (901 kilomètres).
Ce type d’épreuves reste toutefois moins médiatisé que les ultras de 100 miles. Des courses chronométrées de 24 heures, 48 heures, 72 heures, voire même six et dix jours, continuent pourtant d’être organisées chaque année à travers le monde. Parmi les meilleurs coureurs sur ces formats, on retrouve Yiannis Kouros. Une légende grecque qui détient encore de nombreux records d'ultrarunning datant du début des années 1980. L’un de ses exploits était considéré, jusqu'à septembre, inatteignable : les 1 036,8 kilomètres qu'il avait parcourus en six jours, en novembre 2005.
Pas de quoi effrayer Matthieu Bonne. Après une première tentative en mars dernier qui s'est soldée par un échec - 793 kilomètres parcourus et un séjour d'une semaine à l'hôpital - le Belge a par la suite redoublé d’efforts pour venir à bout du record de Yiannis Kouros. Il s'est entouré d’un entraîneur et d’une équipe complète pour l’aider à atteindre son objectif. Pour la première fois, il a travaillé sur sa vitesse. L'idée ? Améliorer son rythme de course sur six jours, passant de 5:59 min/km à 4:59 min/km. Le tout en augmentant son volume, qui s'est élevé à environ 346 kilomètres par semaine, et en réalisant quelques entraînements spécifiques consistant en une "simulation" de l’épreuve. Soit 300 kilomètres répartis sur trois jours en six étapes de 50 kilomètres, avec de courtes pauses entre chaque étape. De quoi le préparer au mieux à avaler les 1000 tours de piste qui le séparaient du record.

Une boîte à outils mentale bien fournie
Six jours de course autour d'une piste de 900 mètres, c’est long. Et pour tromper l'ennui, Matthieu Bonne a usé de plusieurs méthodes pour rester motivé et concentré. « Je pense qu’il ne faut jamais utiliser la musique en continu, car c’est un outil », explique-t-il. « Il faut l’employer quand vous traversez un moment difficile ou que vous souffrez. Si vous écoutez constamment de la musique, il ne vous reste plus rien dans votre boîte à outils pour ces moments-là. »
C’est pourquoi l'athlète a attendu 10 heures avant de commencer à écouter de la musique ou des podcasts pendant la course. Il les a utilisés avec parcimonie durant les six jours. Lançant de la house music quand il avait besoin d’un coup de boost. Et des podcasts la nuit pour se donner l’illusion d’avoir de la compagnie pendant ces longs kilomètres solitaires.
Entre les sessions audio, il s'occupait en se rejouant des films dans sa tête. « 'Into the Wild' et 'Gladiator' sont mes préférés », raconte-t-il. « Je les ai vus tellement de fois que je connais chaque scène par coeur. Les rejouer m'offre une bonne pause mentale d’une ou deux heures, avant de passer à un autre outil mental ».
Cette approche s’étendait aussi à son alimentation, à son équipement et à la gestion de son équipe. Lorsque les températures montaient jusqu’à 32 °C pendant la journée, il enfilait un gilet rafraîchissant et le dernier bandeau Omius qui dégage du froid. Quant à la caféine, il n’en consommait que lorsqu’il commençait vraiment à ressentir la fatigue.
« Je ne suis pas le coureur le plus rapide du monde, je le sais, mais je peux tenir mon rythme très, très longtemps »
Son équipe, semblable à celle opérant sur un stand de Formule 1, comprenait son entraîneur et des physiothérapeutes qui prenaient soin de ses pieds, de son corps et de ses muscles pendant ses pauses. À l'exception des 24 premières heures et des 21 dernières heures, Matthieu Bonne courait environ 20 heures par jour, entrecoupées par des pauses de 12 minutes toutes les trois heures. Ainsi qu’une pause de trois heures pour dormir après chaque période de 21 heures.
Il mangeait principalement des gels énergétiques et des boissons isotoniques pendant la course. Car après le premier jour, il lui est devenu difficile de mâcher rapidement. Lors des pauses de 12 minutes, il optait pour des repas composés de riz avec du poulet, de riz mélangé avec du bœuf, et du pain avec de la confiture. Lors de ses pauses de trois heures, il prenait également des boissons protéinées au lactosérum. « Parfois, je demandais à mon équipe un gel glacé », raconte Bonne. « Ils le mettaient au congélateur et, quand ils me le donnaient, c’était comme une crème glacée rafraîchissante. J'avais vraiment envie de ça, ainsi que de sucreries comme des M&Ms. »
Son équipe veillait à garantir tous ses besoins, des massages au ravitaillement. Ce qui permettait à Matthieu Bonne de concentrer toute son énergie mentale sur la course et de maintenir un rythme constant. « Ma plus grande force ? C’est ma capacité à tenir un rythme pendant très longtemps », a-t-il déclaré. « Je ne suis pas le coureur le plus rapide du monde, mais je peux maintenir mon rythme très, très longtemps ».

« C’est incroyable d’avoir réussi à battre ce record vieux de 20 ans »
Le record n'a pourtant jamais été acquis. Le quatrième jour par exemple, de fortes pluies ont contraint la plupart des coureurs à se replier à l’intérieur pour une pause prolongée. Mais pas Matthieu Bonne. Il a emprunté un poncho en plastique transparent à un autre concurrent et a continué à avancer sous la pluie battante.
Ce n’est que lorsqu’il a atteint la barre des 1 000 kilomètres qu’il a commencé à croire que le record du monde était à sa portée. C'était le dernier jour, vers 5 heures du matin. Pour célébrer ce moment, il a pris une pause de 12 minutes – la dernière avant les six dernières heures de course.
« Mon équipe a ensuite pris la décision de réduire mes pauses à six minutes », raconte Matthieu Bonne à propos de la dernière ligne droite. « Mentalement, c’était très difficile à accepter. Douze minutes, c’est déjà court. Six minutes, ce n’est presque rien. »
Il a ensuite couru aussi vite que possible jusqu’à la fin du sixième jour, repoussant sans cesse ses limites. « J’ai fait beaucoup de choses folles dans ma vie, mais celle-ci est à mettre tout en haut de la liste en raison de la difficulté du défi », a-t-il déclaré. « C’est incroyable d’avoir réussi à battre ce record vieux de 20 ans ».
« Je pense que je vais m’entraîner pour ajouter d’autres records de Yiannis Kouros à mon CV »
Un verre de champagne, une interview télévisée, un contrôle antidopage, et deux petites heures de sommeil plus tard, Matthieu Bonne avait rendez-vous pour la cérémonie du podium. « Lorsque nous sommes finalement rentrés au chalet, j'ai dormi jusqu'à 8 heures du matin. J'ai fait quelques prises de sang pour m'assurer que tout allait bien, puis j'ai dormi toute la journée, toute la nuit, et encore toute la journée du lendemain ».
Et bien qu'il se sente encore fatigué après la course, il pense déjà à la suite. Matthieu a d'ores et déjà prévu de se mettre un pied dans le monde de l'ultrarunning. « Ce projet m’a ouvert les yeux, m’a montré qu’il n’y avait pas de limites », souligne-t-il. « Si je n’avais pas obtenu ce record, je me serais dit que cette discipline n’était peut-être pas faite pour moi. Mais maintenant que je l’ai fait, je pense y avoir un avenir. »
Il n’a pas encore décidé quel exploit en ultrarunning il souhaitait tenter, mais un nom résonne particulièrement pour lui : Yiannis Kouros. Car outre la marque des 1 000 km établie en 1984, le coureur grec détient toujours les records du monde des 48 heures et des 1 000 miles (1 600 km). « Kouros possède encore plusieurs autres records du monde qui sont historiques et intouchés depuis très longtemps », explique Matthieu Bonne. « Certains datent de 30 ans. Je pense que je vais m’entraîner pour ajouter d’autres de ses records à mon CV ».
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










