Une enquête de Mediapart vient de révéler que la Sata Group, délégataire des domaines skiables de l’Alpe d’Huez et des Deux-Alpes, avait réalisé des terrassements massifs sur des milieux glaciaires et naturels sans autorisation environnementale. Et c’est du lourd : remblais sur glacier, création de pistes, travaux lancés avant enquêtes publiques, pressions autour de projets de téléphériques. Des pratiques menées alors que des budgets publics explosent et que la gouvernance de la société est contestée. Décryptage.
Les révélations de Karl Laske publiées le 2 novembre dans Mediapart arrivent dans un contexte explosif pour l’Alpe d’Huez et les Deux-Alpes. En octobre 2025, le maire de l’Alpe d’Huez et Jean-Yves Noyrey, président de la Sata Group — entreprise qui exploite les domaines skiables de l’Alpe d’Huez, des Deux-Alpes et de La Grave — a été condamné pour prise illégale d’intérêts. Le tribunal a estimé qu’il avait simultanément exercé un rôle politique (en tant que maire donnant les autorisations) et un rôle lucratif (en tant que président de la société bénéficiaire des travaux).
Ça tombe plutôt mal, car parallèlement, la Sata vient d’inaugurer en début d’année un téléphérique hors norme — le Jandri 3S — que Mediapart qualifie de « téléphérique hors de prix ». Projet initialement annoncé à 63 millions d'euros, il a atteint 148 millions d’euros ! À sa tête : Fabrice Boutet, directeur général de la Sata… nommé par Jean-Yves Noyrey. Explosif, d'autant que, selon Mediapart, deux communes porteraient désormais le risque financier en cas d’échec commercial, car elles co-signent la délégation de service public : Saint-Christophe-en-Oisans et Les Deux-Alpes.
C’est dans ce contexte, rappelons-le, que la même société est aujourd’hui accusée par Mediapart d’avoir remblayé un glacier et lancé des travaux sans autorisation.
Qu’a révélé exactement Mediapart ?
Mediapart révèle que la Sata Group a réalisé des remblais, terrassements et nivellements directement sur le glacier du Mont-de-Lans, aux Deux-Alpes, à partir d’octobre 2022, puis pendant l’hiver 2022–2023, en lien avec la construction du nouveau téléphérique Jandri 3S. « Oui, il y a eu des coups de pelleteuse qui ont été mis sur le glacier », confie un employé de la station.
Pourquoi ces travaux ?
Le recul glaciaire a laissé un terrain chaotique devant la gare d’arrivée du téléphérique : trous, arêtes rocheuses, glace fracturée. La Sata a donc fait aplanir et remblayer pour rendre l’accès skiable. Le groupe voulait augmenter le débit à 3 000 personnes/heure en rendant skiables des zones jusque-là non exploitables, y compris pour les débutants et les enfants. Mediapart cite aussi des travaux sur la piste du Signal, où des cavités sous-glaciaires de plusieurs dizaines de mètres ont été comblées mécaniquement pour créer une nouvelle piste “plus profonde et plus étroite”. Résultat : « C’est un parc d’attractions qu’on a […]. Le recul glaciaire laisse un terrain défoncé […]. On remblaye pour que ce soit skiable », poursuit un témoin.
Des interventions qui auraient été faites sans procédure environnementale, selon le maire de la commune.
Un glacier a-t-il réellement été remblayé ?
Oui. Mountain Wilderness et Mediapart documentent le remblaiement complet d’un lac glaciaire d’environ 2 000 m², situé devant la gare d’arrivée du téléphérique Jandri 3S. Un chantier qui s’explique ainsi : un lac glaciaire s’est formé en haute altitude avec le recul du glacier. Il s’est vidé naturellement en septembre 2018 et pendant les travaux du Jandri 3S (à partir d’octobre 2022), le lac et ses abords ont été complètement remblayés.
Ce que les images IGN et Google Earth produites par le média montrent clairement, étape par étape : l'existence du lac, son assèchement naturel, puis un nivellement et un comblement total entre 2022 et 2024. Or, selon Mathieu Crétet de Mountain Wilderness, ces zones glaciaires représentent des milieux naturels en cours de formation. « On est devant l’apparition d’écosystèmes rares et précieux, et on les remblaye, sans ménagement. »
Ces travaux étaient-ils autorisés ?
Non. Jean-Louis Arthaud, maire de Saint-Christophe-en-Oisans, commune sur le territoire du glacier, l’affirme : « Je n’ai pas été saisi. » Mediapart décrit là un fonctionnement récurrent de la Sata via le témoignage d'un ancien cadre communal : « Les travaux sont pour la plupart réalisés hors DSP […]. Fabrice Boutet, directeur général de la Sata, décide des travaux, et une fois réalisés, il va voir les maires pour les faire régulariser. »
Une pratique qui n’est pas sans rappeler ce qu’on a pu observer à l’Alpe d’Huez, rappelle l’enquête. Dans cette station, en octobre 2023, des travaux non autorisés sont lancés sur quatre chantiers : Patte d’Oie, pistes de la Mine et de la Balme, télésiège des Romains.
Même scénario ailleurs, à La Grave. La Sata veut y construire un troisième tronçon de téléphérique qui traverserait le glacier de la Girose jusqu’à 3 600 m d’altitude. « Un projet d’aménagement hors du temps », selon Mountain Wilderness. Le collectif de défense du site voit l’installation d’un Algeco, de filets pare-pierres et le nivellement d'une zone pour accueillir un futur pylône, avant que l’autorisation n’en soit donnée, rappelle le média.
Certains projets de ce type ont-ils été heureusement stoppés ?
Oui, c’est le cas du télésiège du Loup Blanc à l’Alpe d’Huez. Selon Mediapart, la Sata avait lancé des travaux préparatoires (défrichage, terrassements), et ce, avant la fin de l’enquête publique. Mieux, elle avait acheté le télésiège complet. Il devait transporter 3 000 personnes par heure et traverser trois zones humides, dont une classée en ZNIEFF. S’il a été stoppé, ce n’est pas du fait de l’administration, mais parce qu’un propriétaire avait refusé l’implantation sur son terrain. Résultat : un télésiège acheté, des travaux commencés… et un projet abandonné !
Quel est le modèle économique derrière ces aménagements ?
Selon le DG de la Sata, l’objectif est d’augmenter la capacité d’accueil, avec une clientèle étrangère représentant plus de 50 % du chiffre d’affaires. La stratégie consiste à mettre davantage de skieurs en altitude pour compenser le manque de neige en moyenne montagne. Car « le ski reste le principal vecteur de rentabilité », explique Fabrice Boutet, cité par Mediapart.
Pourquoi ces bouleversements sont-ils possibles sur de tels sites naturels ?
Parce que ces glaciers — Mont-de-Lans et Girose — se trouvent dans le Parc national des Écrins, mais hors zone « cœur ». Cette absence de classement permet donc encore des aménagements lourds. Ce dont profitent certaines communes, oubliant au passage qu’elles ont signé en 2013 et 2015 la charte du Parc national des Écrins, qui les engage à protéger les lacs d’altitude, préserver les milieux naturels sensibles et accompagner les stations vers des démarches respectueuses de l’environnement.
Une contradiction d'autant plus flagrante, que lors du One Planet – Polar Summit, organisé en novembre 2023, la France s’est engagée à renforcer la protection des glaciers d’ici 2030. Les ONG demandent donc que Mont-de-Lans et la Girose deviennent des zones de « protection forte ».
Et l’affaire se complique encore quand on sait que le président de la Sata vient d’être condamné par la justice ?
Effectivement, en octobre 2025, Jean-Yves Noyrey, maire de l’Alpe d’Huez et président de la Sata, a été condamné pour prise illégale d’intérêts. Le tribunal a estimé qu’il se trouvait simultanément dans un rôle décisionnaire (maire autorisant les travaux) et dans un rôle de bénéficiaire (président de la société réalisant les travaux).
9 Pourquoi parle-t-on d’un téléphérique « hors de prix » ?
Dernier point et non des moindres, l’enquête rappelle que le téléphérique Jandri 3S, inauguré aux Deux-Alpes en janvier 2025, a vu son coût passer de 63 à 148 millions d’euros. Vertigineux. Surtout quand on sait qu’en cas d’échec économique, ce ne sont ni la Sata ni son DG qui assumeront les pertes, mais Saint-Christophe-en-Oisans et Les Deux-Alpes. Ces deux communes se retrouvent co-responsables financièrement si la fréquentation chute ou si les coûts augmentent. Elles « se retrouvent embarquées dans un projet dont elles ne pilotent plus vraiment le risque », conclut Mediapart. En d’autres termes : les collectivités prennent le risque, l’exploitant prend les bénéfices.
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