Cortina d’Ampezzo, station alpine chic au cœur des Dolomites, s’apprête à accueillir une partie des Jeux olympiques d’hiver de Milan–Cortina 2026 (6-22 février). À quelques jours de la cérémonie d’ouverture pourtant, la carte postale se fissure. Une enquête de The Guardian révèle l’arrestation de trois hommes soupçonnés d’avoir voulu transformer le site olympique en terrain d’extorsion.
Derrière la neige et les pistes de ski, les JO 2026 attirent des appétits bien moins sportifs. Dans un contexte de travaux et de flux financiers massifs (budget de l'événement, 5,72 milliards d'euros), la région italienne est convoitée par des acteurs cherchant à capter ou détourner les fonds publics dédiés aux infrastructures olympiques. D’après The Guardian, plusieurs soupçons de corruption liés aux appels d’offres des travaux des Jeux planent sur ces projets.
Opération Reset : trois hommes arrêtés pour « méthode mafieuse »
Le 8 octobre dernier, trois hommes, dont deux frères, membres des Irriducibili (« les Irréductibles), groupe criminel historique de la Lazio Ultras, et proches de Fabrizio Piscitelli - ancien chef du mouvement assassiné en 2019 - ont été arrêtés à Cortina d’Ampezzo. Ils sont inculpés pour avoir utilisé ce que la justice italienne qualifie de « méthode mafieuse ». L’enquête, menée pendant près d’un an par le commandement provincial des Carabinieri de Belluno, avec l’appui de la Direction des enquêtes antimafia (DIA) révèle une stratégie bien ficelée, fondée sur l’intimidation, la coercition et l’extorsion. Selon les procureurs, les deux frères auraient d’abord cherché à prendre le contrôle du trafic de drogue à Cortina, puis à mettre la main sur trois discothèques, avant de faire pression sur la municipalité pour obtenir des contrats liés aux chantiers des Jeux olympiques.
Parmi les éléments de preuve cités figure une note retrouvée sur l’un des téléphones : « Nous voulons la zone du cimetière pour les garages, l’ancienne pâtisserie, la bretelle d’accès, le nouveau périphérique et la construction du village touristique. » Leurs actions comprenaient également des menaces répétées envers des dealers concurrents, l’enlèvement d’un gérant de boîte de nuit emmené dans les bois sous la menace d’une arme, ainsi qu’une tentative de corruption d’un conseiller municipal.
Du côté des autorités locales, le ton se veut rassurant. Le maire de Cortina insiste sur le fait que la situation serait sous contrôle. « Nous restons calmes face à cette situation et sommes très satisfaits des contrôles menés par la Cour des comptes. Ils ont permis de maintenir les infiltrations mafieuses à distance », a-t-il déclaré. Un discours qui tranche avec la brutalité des faits reprochés, et les déclarations des deux hommes : « Ici à Cortina, c’est nous qui décidons. » « Je ne suis pas un petit criminel de province, je suis le boss et on va régler ça avec des armes », aurait lâché un des frères lors de son arrestation.
Un problème qui dépasse Cortina d’Ampezzo
La direction des enquêtes antimafia du gouvernement italien (DIA) rappelle de son côté que « les Jeux olympiques d’hiver représentent un événement majeur pour les organisations criminelles souhaitant s’implanter dans les procédures d’attribution des marchés publics ». Un schéma déjà observé lors des Jeux de Sotchi, Rio et Tokyo, tous trois secoués par de lourds scandales de corruption. En Italie, plusieurs rapports signalent la présence, sur des chantiers liés aux JO 2026, d’acteurs déjà condamnés pour corruption, ainsi qu’un manque de transparence persistant dans l’attribution des contrats de sous-traitance. Des centaines d’entreprises interviennent sur les projets olympiques, favorisant des formes plus diffuses et difficiles à détecter de corruption.
L’affaire Opération Reset s’inscrit dans une histoire italienne déjà lourde. En 2024, 38 % des mesures antimafia prises en Italie concernaient le secteur de la construction. Environ 200 chantiers publics faisaient l’objet d’enquêtes pour soupçons d’infiltration de la criminalité organisée. En Lombardie, région clé des Jeux, 50 mesures d’interdiction antimafia ont été prononcées. L’une d’elles visait une entreprise impliquée dans la construction d’un parking souterrain intégré au plan des JO 2026, après la découverte de liens entre ses dirigeants et plusieurs clans de la ’Ndrangheta, puissante mafia calabraise, aujourd’hui considérée comme l’organisation criminelle la plus influente d’Italie.
Parallèlement, d’autres enquêtes judiciaires touchent l’organisation des JO 2026. Le comité d’organisation officiel des Jeux,la Fondazione Milano–Cortina, qualifiée de « trou noir de la transparence », est visé pour corruption liée à l’attribution de services numériques, et son ancien dirigeant Vincenzo Novari a quitté ses fonctions sur fond de soupçons d’entente illicite. À Milan, une enquête judiciaire d’ampleur, révélée par Inside the Games, vise notamment le chantier du village olympique : 74 personnes sont impliquées, six mandats d’arrêt ont été délivrés, et le maire Giuseppe Sala est mis en cause pour conflit d’intérêts et pressions sur la commission des permis de construire.
L’opération anti-mafia OPEN OLYMPICS 2026
Lancée officiellement en mai 2024, la campagne Open Olympics 2026 réunit une vingtaine d’organisations, parmi lesquelles Libera, le Club alpin italien (CAI), WWF Italie, Mountain Wilderness, CIPRA Italie ou encore Protect Our Winters Italie. Leur objectif : rendre les Jeux de Milan-Cortina « transparents, légaux et redevables ». En clair, permettre un suivi citoyen des chantiers et des marchés publics, et réduire les zones d’ombre où prospèrent corruption et infiltrations mafieuses.
Leur première victoire est concrète. Les organisateurs des Jeux se sont engagés à publier l’ensemble de leurs transactions financières sur un portail public unique, mis à jour tous les 45 jours. Grâce à cet outil, Open Olympics a pu établir une cartographie précise des dépenses : sur le montant total des jeux, estimés à 5,72 milliards d’euros, seulement 1,6 milliard sont consacrés à l’organisation sportive des Jeux. Les 4,12 milliards restants financent des ouvrages connexes (routes, tunnels, parkings et infrastructures), dont 45 projets routiers absorbent à eux seuls 68 % des dépenses, pour un coût supérieur à 2,8 milliards d’euros. Plus de la moitié de ces projets ne seront pas achevés avant la fin des Jeux, certains étant programmés jusqu’en 2033. Pour Leonardo Ferrante, membre du conseil national de Libera, l’enjeu dépasse largement Cortina : « L’Italie est connue comme le pays de la mafia, mais elle devrait aussi être connue comme le pays de l’anti-mafia. », raconte-il à The Guardian.
Au-delà des pistes, les JO 2026 affrontent aujourd'hui une épreuve de transparence, une dynamique qu’Open Olympics cherche déjà à exporter en France en vue des JO d’hiver de 2030.
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