Chaque jour près de 2 000 Népalais quittent leur pays, en quête d'une vie meilleure. Beaucoup de travailleurs manuels embauchés sur les chantiers des pays du Golfe, mais aussi des ingénieurs, des diplômés ou en passe de l’être, optant pour l’Europe et l’Asie. Des jeunes surtout. Parmi eux, Jamuna, 21 ans, en partance pour le Japon, où elle espère finir ses études et décrocher un emploi. De quoi subvenir aux besoins de sa famille vivant pauvrement à 5 000 m d'altitude, à deux jours de route de Katmandou. C’est elle que le réalisateur franco-irlandais Alexander Murphy a décidé de suivre dans les jours précédents son départ dans un beau documentaire tout en nuances, loin des poncifs souvent associés au Népal. Produit en 2025, le film est sorti en salle le 18 février, deux semaines avant les élections législatives népalaises, dont les premiers résultats semblent confirmer les espoirs de la génération Z. Il y a six mois, les jeunes descendus en masse dans la rue faisaient chuter le gouvernement. En regardant « Au-delà de Katmandou », on comprend mieux pourquoi.
Dans son premier long-métrage documentaire Alexander Murphy ne tombe pas dans la facilité. Et c’est une chance. Le réalisateur ne se contente pas de restituer toute la beauté des paysages himalayens. Son film s’attache surtout à ce qui se joue derrière les images de carte postale : une société en pleine mutation, où la jeunesse peine à se projeter dans l’avenir.
Comme guide, il a choisi Jamuna. A 21 ans, elle a déjà presque une vie entière à Katmandou, loin de sa famille. Ses parents, installés depuis des générations dans la région de Maikot, à l’Ouest de la capitale - plus de 550 km que l’on parcourt en deux jours - se sont sacrifiés pour lui offrir une éducation, quitte à la voir partir loin d'eux, encore enfant. C’est dans cette capitale dense et chaotique que commence le récit : Jamuna termine ses préparatifs. La jeune femme s’apprête à partir étudier au Japon, « un pays sûr pour les femmes », plus que les pays du Golfe où beaucoup de jeunes Népalais émigrent, et où elle espère trouver des perspectives professionnelles. Elle sait quand elle part. Mais pas quand elle aura les moyens de revenir. Sans doute pas avant de longues années. Avant ce départ, elle décide de retourner une dernière fois dans son village natal, dans l’ouest du pays, accompagnée de sa sœur cadette. Grandie dans son ombre, celle-ci, plus timide, vit ce départ comme un déchirement.
Devant les deux sœurs : un long voyage en bus qu’elles finiront à pied, sacs sur le dos, pour atteindre leur village situé sur les pentes escarpées de l’Himalaya, à plus de 5 000 mètres d’altitude. Là-bas, leurs parents et deux autres sœurs vivent modestement et complètent leurs revenus en récoltant le yarsagumba, un organisme étonnant, mi-champignon mi-parasite de chenille, prisé dans la pharmacopée traditionnelle asiatique. Très recherché, ce produit rare peut atteindre des prix vertigineux sur les marchés régionaux. Chaque printemps, des milliers de familles montent dans les alpages pour en chercher quelques grammes, dans l’espoir d’améliorer un quotidien souvent précaire.
C’est dans ce décor rude et spectaculaire que s’est glissée la caméra de Murphy. Le réalisateur réussit à s’y faire oublier et à filmer les gestes simples de la famille et les discussions qui accompagnent ces derniers jours passés ensemble. Par petites touches et plan serrés, il dresse le portrait d’une famille comme tant d’autres au Népal : attachée à sa terre mais confrontée au manque d’opportunités économiques. Pour Jamuna, comme pour les 3 millions de Népalais contraints de travailler à l’étranger -10 % de la population, sans compter ceux exilés en Inde, exemptés de visas - la seule issue est l’exil. Notamment pour les jeunes, dont le taux de chômage dépasse les 20 %.
En première ligne, les femmes, auxquelles le film donne une place centrale. À travers les échanges entre les deux sœurs et leurs proches, apparaissent les contraintes qui pèsent encore sur elles. Leur destin semble bien souvent tout tracé. Si deux des quatre sœurs ont pu faire des études, l’ainée n’a pas eu cette chance, elle est déjà mariée et enceinte d'un mari qu’on devine exilé, lui aussi. On comprend que pour Jamuna, partir étudier à l’étranger n’est pas seulement une ambition personnelle, c’est aussi une manière d’échapper à ces déterminismes et d’offrir une autre perspective à sa famille. Mais c’est un déchirement. Des émotions que le réalisateur parvient à capter sans tomber dans le mélo.
Si le sujet est profondément social, le documentaire impressionne aussi par son approche visuelle, ce que certains ont pu lui reprocher. À tort. Le réalisateur multiplie les variations d’échelle, alternant plans très larges sur les montagnes et scènes intimes captées au plus près des visages. La lumière, travaillée avec soin, accompagne les changements d’atmosphère : brume des routes de montagne, couleurs chaudes des villages perchés, ciels violets au-dessus des crêtes. La musique contribue elle aussi à installer un climat presque contemplatif. On se laisse prendre par ce film capable de témoigner de la crise que traverse le Népal via une histoire intime, profondément humaine.
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