Oui, il reste, dans l’Himalaya, des sommets sur lesquels personne n’a encore planté de drapeau. Mais, signe des temps, les voilà réduits par certaines agences à des produits marketing destinés à des "touristes" en mal d'émotions fortes et de likes. Quoi de mieux en effet qu'une "première" pour booster votre ego et les rangs de vos followers ? Peu importe parfois l'intérêt réel du sommet, pourvu que personne ne l'ait foulé avant vous ! Un nouveau business qui, de l'Himalaya aux Andes, fait de plus en plus d'adeptes.
Depuis la première ascension en 1953 par Tenzing Norgay, l'Everest a été gravi pas moins de 13 752 fois. Dont 866 ascensions pour la seule année 2025, selon The Himalayan Database. Les images des embouteillages sur le Toit du monde ont beau avoir fait le tour de la planète, le plus haut sommet du monde fait toujours carton plein, et le bonheur des agences commerciales. Reste que business is business et qu'il faut savoir anticiper et s'adapter au marché. La foule vous rebute ? Vous n'avez ni la forme ni le budget pour vous offrir l'Everest ou un autre 8 000 m, et... vous cocheriez bien une case de plus dans votre CV ? Pourquoi ne pas miser sur une nouvelle expérience ? Du jamais fait : une "première".
La promesse est simple et redoutablement efficace : vous ne serez pas le énième, mais le premier à atteindre le sommet ! L’Américain Garrett Madison, réputé pour avoir conduit plus de clients au sommet de l’Everest et du K2 que quiconque, fut parmi les premiers à flairer le filon. Son entreprise, Madison Mountaineering, l'une des plus grandes du secteur, promet des expéditions aux « sommets inviolés dans l’Himalaya ». À l’automne 2021, il proposait notamment à ses clients, après avoir gravi l’Ama Dablam, d’enchaîner avec l’ascension d’un 6 000 encore vierge. Tentant !
Dans le même esprit, Nirmal « Nims Dai » Purja, n'est pas en reste. L'alpiniste népalo‑britannique célèbre pour avoir gravi les 14 sommets de plus de 8 000 mètres en un temps record, s’est lancé à son tour dans l’offre commerciale de premières ascensions. Sur son site, il rappelle qu'il reste plus de montagnes inviolées que de montagnes gravies, et vante la possibilité de devenir « le tout premier grimpeur à poser le pied sur n’importe quel sommet ». « L’un des graals de l'alpinisme », selon lui.
Chez Seven Summit Treks (7ST), le discours est encore plus lyrique: « S'aventurer dans une nature sauvage et inexplorée jusqu'au sommet d'une montagne vierge est probablement le rêve le plus fou de tout alpiniste. Ce n’est pas juste une autre ascension, mais une marque dans l’histoire – un héritage alpin incomparable. Et ce fantasme peut devenir réalité avec nous ! », peut-on lire sur leur site. L’agence précise que, selon les données gouvernementales, il existe au Népal plus de cent montagnes au-dessus de 5 800 mètres encore jamais foulées par l'humain. De quoi alimenter bien des rêves... et remplir un carnet de commandes pour quelques années.
Cette logique ne se limite pas à l’Himalaya. Dans les Andes, l’agence Andes Specialists propose « des expéditions de 11 jours sur des sommets de 5 000 mètres encore inviolés » ; au Pakistan, Feeding The Rat Expeditions offre « des centaines d’options pour des premières à partir de 4 000 mètres et plus ».
Une stratégie marketing visiblement payante : les clients sont au rendez-vous. Le 9 février, l’agence 7ST annonçait deux premières ascensions dans l’Upper Mustang : le Jyanglatunpu (6 062 m) et le Kekyap Ri (6 187 m), gravis le même jour par la Chinoise He Jing et son équipe de quatre Sherpas. Et l'alpiniste ne semblait pas vouloir s'arrêter là, son prochain objectif, annonçait son agence : aller cocher le Chhuama IV (6 179 m), dernier sommet de la chaîne, présenté comme inviolé, les autres ayant déjà été gravis par des équipes commerciales du même opérateur. Sauf que, selon le Nepal Himalayan Peak Profile — qui recense officiellement l’histoire des sommets au Népal — le Chhuama Peak IV a déjà été gravi pour la première fois le 7 octobre 2001 par une équipe japonaise et népalaise. De quoi semer le doute sur la prétendue “virginité” du sommet.
À première vue, proposer des expéditions vers des montagnes peu fréquentées semble plus raisonnable que d’entasser des clients sur les itinéraires saturés des 8 000. Et il reste que, sur le plan sportif, gravir un 6 000 demeure un bel exploit. Mais parler de « percée historique dans l’exploration himalayenne », comme le font les publications de 7ST sur les réseaux et la presse locale, frôle l’exagération. Quant à la notion de défi, qu'aiment à promouvoir les agences, on semble en être bien loin parfois, comme le rappelait récemment Benjamin Védrines : « une première ascension ne représente pas forcément un grand défi. » Au fond, la question ici n’est bien évidemment pas de savoir si l’on doit aller à l’assaut des derniers sommets non gravis, mais de se demander si chaque pic inviolé mérite d’être réduit à un produit marketing.
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