Dix-neuf chutes en crevasse entre mai et septembre, contre sept en moyenne au cours des dix dernières années… le bilan que vient de publier l’Autriche révèle une hausse spectaculaire des accidents sur glacier. Devant des températures durablement positives au-dessus de 3 000 mètres, un manque de neige et des ponts de neige instables, certains itinéraires ont donc dû être profondément modifiés ces derniers mois. L’Hexagone ne dispose pas encore d’un bilan 2026 consolidé comparable, mais dans les Alpes françaises aussi, les secours ont dû intervenir à plusieurs reprises, avec au moins deux accidents mortels. Or le changement de saison n’a pas fait disparaître le danger, comme le montrent plusieurs accidents survenus depuis la mi-septembre. Le dernier en date remonte à hier, dimanche 4 octobre.
C’est l’un des chiffres les plus frappants du bilan de l’été 2026 publié le 25 septembre par l’Österreichisches Kuratorium für Alpine Sicherheit (ÖKAS), l’organisme autrichien spécialisé dans l’étude et la prévention des accidents en montagne, qui exploite avec la police alpine une base recensant chaque année plus de 8 000 accidents : entre le 1er mai et le 13 septembre, 19 chutes en crevasse ont été enregistrées en Autriche, contre sept en moyenne sur les dix dernières années. Soit presque trois fois plus. Un chiffre qui ne comptabilise toutefois que les accidents signalés à la police alpine autrichienne, indépendamment de leur gravité. De fait, il pourrait être plus lourd encore. Les données ayant été extraites de la base à la mi-septembre, d’autres accidents pourraient encore s’y ajouter ultérieurement.
Une chute de 140 mètres sur la Wildspitze
Parmi les facteurs susceptibles d’avoir aggravé le risque cet été, l’ÖKAS relève des températures durablement positives au-dessus de 3 000 mètres, moins de neige, des ponts de neige instables et de nombreuses portions de glaciers en glace vive. De quoi multiplier les risques de glissade ou de chute en crevasse et, dans certains secteurs, conduire à modifier les itinéraires habituels. Cette hausse intervient alors que l’accidentologie alpine autrichienne suit une évolution assez nette depuis plusieurs années. Entre mai et septembre 2026, 2 742 personnes ont été impliquées dans un accident, contre 2 351 en moyenne sur dix ans. Depuis 2017, le nombre de personnes secourues indemnes a augmenté d’environ 70 % et celui des blessés de près de 50 %. En revanche, le nombre de morts reste relativement stable sur le temps long : autour de 80 par an sur cette période d’observation. Avec 62 décès, 2026 se situe même très en dessous de cette moyenne [à ce jour, aucun bilan français consolidé portant sur une période et un périmètre comparables n’est disponible, ce qui interdit une comparaison sérieuse de la mortalité entre les deux pays pour l’été 2026].
Sur les 19 chutes en crevasse recensées cet été en Autriche, une seule a été mortelle. Le 25 juillet, deux alpinistes tchèques de 32 ans descendent encordés à deux du sommet nord de la Wildspitze (3 770 m), dans les Alpes de l’Ötztal, au Tyrol. Vers 3 712 mètres, la jeune femme s’arrête pour enlever une couche de vêtements en raison de la chaleur, son compagnon en profite alors pour vérifier ses crampons. Pour une raison qui reste indéterminée, elle glisse dans la face nord et entraîne son compagnon dans une chute sur environ 140 mètres. L’homme, grièvement blessé, parviendra à sortir de la crevasse et à prévenir une cordée voisine. Évacué vers l’hôpital de Zams, il survivra. En revanche, la jeune femme sera retrouvée morte dans la crevasse par les secours.
Qu’en est-il en France, de l’autre côté des Alpes ?
Le Système national d’observation de la sécurité en montagne (SNOSM) n’a pas encore publié de bilan 2026 permettant une comparaison à période et périmètre identiques. Mais la France dispose déjà d’un point de comparaison récent. Dans son bilan 2025, le SNOSM recensait 12 chutes en crevasse parmi les 623 accidents d’alpinisme dont les circonstances avaient été renseignées. Au total, les secours avaient effectué 647 interventions en alpinisme et pris en charge 993 personnes, contre 812 dix ans plus tôt. Le nombre d’interventions a ainsi progressé d’environ 31 % entre 2015 et 2025. Mais le SNOSM se gardait d’établir un lien direct entre réchauffement et accidentologie. S’il constatait que le changement climatique affectait de plus en plus les conditions de pratique, cela n’avait, écrivait-il, « pas encore de conséquences directes sur l’accidentologie ».
En attendant les données françaises consolidées, nous avons passé en revue les interventions rendues publiques par les unités de secours. Sur exactement la même période que celle retenue en Autriche, nous avons pu documenter cinq accidents en crevasse dans les Alpes françaises : deux morts, deux blessés légers et une personne indemne. Précisons que ce chiffre constitue un minimum, et non un bilan national. Des interventions non rendues publiques ou des accidents ne nécessitant pas l’intervention des secours peuvent notamment échapper à ce premier recensement.
Deux accidents mortels en trois jours
Le 8 mai, le PGHM de Chamonix intervient ainsi deux fois dans la même journée. Au Petit Plateau, lors de la descente du mont Blanc, un alpiniste d’une trentaine d’années est extrait d’une crevasse, légèrement blessé. En Vallée Blanche, un homme d’une soixantaine d’années est lui aussi récupéré dans une crevasse avec des blessures légères. Le 1er juillet, c’est sur le glacier des Violettes, vers 3 500 mètres, au Pelvoux, qu’un alpiniste accompagné d’un guide chute de quatre à cinq mètres dans une crevasse. Son guide ne parvenant pas à l’en sortir, la CRS Alpes de Briançon devra intervenir, l’homme en ressortira heureusement indemne. Début août, deux alpinistes n’auront pas cette chance : deux accidents mortels surviennent en effet en trois jours.
Le 3 août, sur le Glacier Blanc, dans les Écrins, un alpiniste alsacien d’une soixantaine d’années progresse seul à proximité du col des Écrins. Son épouse, ne le voyant pas revenir au refuge des Écrins, donne l’alerte. Son corps sans vie est retrouvé dans une crevasse. Trois jours plus tard, le 6 août, le PGHM de Chamonix retrouve le corps d’une alpiniste russe d’une soixantaine d’années au fond d’une crevasse du glacier du Tour. Partie seule, elle aussi, elle était passée au refuge Albert-Ier avant de poursuivre sa course et de s’engager sur un pont de neige qui a cédé sous son poids. La chute, puis l’hypothermie, lui ont été fatales.
Dès juin, des ponts de neige cédaient dans le massif du Mont-Blanc
Ces accidents surviennent au terme d’un été 2026 classé comme le plus chaud jamais enregistré en France depuis le début des mesures en 1900, selon Météo-France, avec une température moyenne supérieure de 3,6 °C aux normales et 53 jours de vague de chaleur. En haute montagne, l’impact est plus saisissant encore, comme le souligne dès le 24 juin La Chamoniarde. Le regel nocturne est alors « quasi inexistant jusqu’à 4 000 m » et plusieurs ruptures de ponts de neige ont été observées en seulement vingt-quatre heures, alerte l’organisme de prévention et de sécurité du massif du Mont-Blanc, qui recommande alors de privilégier les courses rocheuses en terrain compact. Un mois plus tard, son constat est encore plus alarmant. La sécheresse, les canicules successives et le faible enneigement hivernal et printanier rendent certains itinéraires de neige ou mixtes « très délicats, parfois impraticables ». Certaines courses classiques peuvent désormais être sensiblement plus techniques que ne le laisse penser leur cotation. (La Chamoniarde)
Sur le Glacier Blanc, un « labyrinthe » de crevasses
Dans les Écrins, l’évolution est suffisamment spectaculaire pour que le capitaine Nicolas Guiraud, chef du détachement de la CRS Alpes de Briançon, explique en septembre au Monde : « Le glacier Blanc n’est plus praticable en alpinisme au mois d’août, car les crevasses sont plus grandes. Il y a dix ans, on pouvait encore le faire, maintenant, c’est trop dangereux. » Certes, des guides y encadraient encore des cordées en août, mais en composant avec ces nouvelles conditions, comme l’explique Guillaume Christian à Alpes Aventure. Le 15 août, en montant vers Roche Faurio, il décrit la première partie du Glacier Blanc en glace vive. À la frontale, sa cordée doit trouver son chemin dans un véritable « labyrinthe pas facile à décrypter », en zigzaguant entre les crevasses, dit-il.
Des conditions toujours piégeuses à l’automne
Dans le massif du Mont-Blanc comme dans les Écrins, l’ouverture des glaciers, la disparition de la neige et la fragilité de certains ponts modifient profondément le terrain. Pas de quoi en déduire aujourd’hui que les chutes en crevasse ont statistiquement augmenté en France en 2026, faute de bilan national comparable à celui de l’Autriche, mais les accidents documentés cet été montrent que le risque est loin d’être théorique. Et il persiste après la fin de l’été. Le 17 septembre, quatre jours seulement après la fin de la période statistique retenue en Autriche, un homme a chuté d’environ 15 mètres dans une crevasse du glacier du Tour, sous l’aiguille du Passon. Extrait par le PGHM de Chamonix, il a été évacué vers l’hôpital de Sallanches avec un traumatisme à la hanche. Plus récemment encore, dimanche 4 octobre, au pied de l’arête de l’aiguille du Midi, deux parapentistes hongrois en biplace ont raté leur décollage et terminé leur course dans une crevasse, près de huit mètres plus bas. Tous deux ont été légèrement blessés et extraits par le PGHM.
Face aux crevasses : les 5 règles de base
Avant tout, bien se renseigner sur les conditions du jour. Sur un glacier, une trace GPS, un topo ou le souvenir d’un itinéraire parcouru quelques années plus tôt ne suffisent pas. L’état des ponts de neige et l’ouverture des crevasses peuvent évoluer rapidement. Il est donc impératif de consulter les refuges, les bureaux des guides et les organismes locaux de prévention, tels que La Chamoniarde.
Ne pas progresser seul sur un glacier crevassé. Les deux accidents mortels que nous avons pu documenter cet été dans les Alpes françaises concernent précisément des alpinistes partis sans compagnon de cordée.
Progresser encordé et avec une corde correctement tendue. Une corde trop lâche permet à celui qui tombe de prendre de la vitesse et rend l’arrêt beaucoup plus difficile. Dans une cordée de deux, la retenue d’une chute est particulièrement délicate. Les secouristes rappellent que l’accompagnement et l’encordement sont indispensables à la progression sur glacier et appellent à une vigilance accrue « notamment en temps de fortes chaleurs » (Le Dauphiné libéré). Malgré l’aspect extrêmement sec du glacier, des ponts de neige subsistent et peuvent se révéler particulièrement piégeux, insiste le PGHM.
Disposer du matériel de secours… et savoir s’en servir. Harnais, corde et réserve de corde adaptées, mousquetons, bloqueurs et matériel permettant de réaliser un ancrage et un mouflage sont inutiles sans maîtrise des techniques ! L’arrêt d’une chute, l’auto-secours et les différentes méthodes de mouflage doivent être appris puis régulièrement répétés pour s’imposer comme des automatismes le temps venu. Les techniques de secours en crevasse présentées par Petzl.
Savoir modifier son itinéraire ou renoncer. La disparition de la neige et l’évolution des glaciers peuvent rendre obsolètes des cheminements auparavant classiques. Une cotation ne décrit pas nécessairement les difficultés du jour. Comme le rappelle La Chamoniarde, adapter son objectif ou faire demi-tour fait donc partie de la course, aujourd’hui plus que jamais.
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