Générateurs, cuisines, chauffages, tentes-restaurants, communications satellitaires… Toujours plus de confort sur le camp de base de l’Everest s'étendant sur 26,5 hectares. Toujours plus de chaleur émise aussi. Chaque printemps, c’est une véritable ville de plus de 2 000 personnes qui s’installe directement sur la partie basse du glacier du Khumbu. Pour la première fois, des chercheurs ont calculé l’impact de cette activité sur la glace : l’énergie produite sur place serait théoriquement suffisante pour en faire fondre près de 2 500 tonnes en une saison. Une contribution infime face aux effets du changement climatique, mais concentrée sur un glacier déjà très fragilisé. De quoi relancer une question débattue depuis plusieurs années au Népal : ne faut-il pas déplacer le camp de base de l’Everest, quand on sait qu’entre 1984 et 2015, la surface du glacier s’est déjà abaissée de 31,3 mètres. Soit plus d'un mètre par an.
Chaque printemps, le même phénomène se reproduit à 5 364 mètres d’altitude. Pendant quelques semaines, le camp de base de l’Everest se transforme en une véritable ville tout confort posée directement sur le glacier du Khumbu. En 2023, année étudiée par une équipe de chercheurs népalais et américains, 2 127 alpinistes, guides, cuisiniers et personnels d’expédition y ont séjourné pendant une cinquantaine de jours. Quelque 1 600 tentes occupaient 26 hectares de glacier. Toute une communauté qu’il faut chauffer, pour laquelle on doit cuisiner, produire de l’électricité, alimenter les moyens de communication et faire fonctionner toute la logistique nécessaire aux expéditions. Tout cela produit de la chaleur. Mais combien ? Et surtout cette chaleur peut-elle contribuer à faire fondre le glacier sur lequel le camp est installé ? C’est la question que s’est posée une équipe dirigée par le chercheur népalais, Khim Lal Gautam. Pour la première fois, des scientifiques ont tenté de le calculer. Selon leur étude publiée le 27 juillet 2026 dans Regional Environmental Change, l’activité du camp aurait dégagé au printemps 2023 suffisamment d’énergie pour faire fondre 2 492 tonnes de glace et de neige.
Du gaz, du kérosène et de l'essence sur un glacier
Pour parvenir à cette estimation, les chercheurs ont recensé les principales sources d’énergie utilisées au camp : 824 bouteilles de GPL, 18 935 litres de kérosène et 5 130 litres d’essence consommés pour cuisiner, chauffer les installations ou produire de l’électricité. Ils ont ensuite converti ces consommations en énergie thermique. En ajoutant une autre source, plus inattendue - la chaleur contenue dans l’urine rejetée par les occupants du camp - ils arrivent à 849 174 ± 179 774 mégajoules. Une quantité d’énergie théoriquement suffisante pour transformer en eau 2 492 ± 528 tonnes de glace et de neige.
Précisons que les chercheurs n’ont pas mesuré la disparition de 2 492 tonnes de glace provoquée par les occupants du camp. Ils ont calculé ce que l’énergie produite pourrait faire fondre si elle était transférée à la glace et à la neige. Dans la réalité, une partie de cette chaleur est dissipée dans l’air et l’environnement. Il faut donc être prudent et ne pas tirer de conclusions hâtives. Car présenter ces 2 492 tonnes comme une quantité de glace effectivement détruite par les alpinistes irait plus loin que les conclusions de l’étude. En revanche, un deuxième résultat interpelle davantage. En analysant les données des satellites Landsat entre 1991 et 2023, les scientifiques constatent que la température de surface du sol au niveau du camp a augmenté en moyenne de 0,28 °C par an. Soit environ deux fois plus rapidement que sur la partie du glacier voisine et 15 % de plus que sur les terrains couverts de débris immédiatement au nord. Là encore, prudence : cette différence ne permet pas à elle seule d’établir que l’activité humaine du camp en est responsable. Mais sa localisation, ajoutée au bilan énergétique réalisé sur place, conduit les auteurs à considérer que les activités humaines constituent une pression supplémentaire sur le glacier.
Une goutte d'eau face au changement climatique, oui mais…
Reste à remettre ces 2 500 tonnes potentielles à leur juste échelle. Car l’activité du camp de base n'est pas le moteur principal de la disparition du Khumbu. Une étude publiée en 2018 par les glaciologues Scott Watson et Owen King estimait qu’environ 197,6 millions de mètres cubes de glace avaient disparu de la partie du Khumbu couverte de débris entre 1984 et 2015. Au niveau du camp de base, la surface du glacier s’était abaissée de 31,3 mètres en 31 ans, soit environ un mètre par an.
Cette évolution s’inscrit dans un phénomène beaucoup plus vaste. Les glaciers de la région de l’Everest perdent de la masse sous l’effet du réchauffement, auquel s’ajoutent des mécanismes propres aux glaciers himalayens couverts de débris : développement de mares supraglaciaires, falaises de glace, modification des écoulements et diminution de l’apport de glace depuis l’amont. Les travaux consacrés au versant sud de l’Everest documentent ce recul depuis les années 1960. Comparées à ces volumes, quelques milliers de tonnes de fonte potentielle dues au fonctionnement du camp représentent donc une contribution infime à l'échelle du glacier entier, mais cette chaleur est produite chaque printemps sur une surface limitée de 26 hectares, précisément là où des milliers de personnes vivent sur une glace déjà en train de s’amincir.
Sous le camp, une glace de plus en plus mince
Dès lors, la question n’est plus seulement environnementale, elle se pose de manière très concrète pour les expéditions et leurs équipes, de plus en plus nombreuses et de plus en plus équipées. Plus le Khumbu s’amincit, plus sa surface se transforme. Crevasses, cours d’eau, mares et dépressions apparaissent ou évoluent. Au point que, chaque année, les installations doivent être déplacées et les plateformes réaménagées. C'est pourquoi le Népal envisage périodiquement une solution radicale : sortir le camp de base du glacier. Un projet qui a pris une dimension politique en 2022. Le Department of Tourism népalais annonçait alors préparer son déplacement vers un site plus bas et plus stable. Mais l'idée s'est rapidement heurtée aux professionnels de l'Everest. Lors d'une consultation organisée en 2023, 95 % des participants se seraient prononcés contre le déménagement. Guides et opérateurs soulignaient notamment qu'aucun autre emplacement ne présentait les mêmes avantages pour accéder à la cascade de glace du Khumbu. Mais la question est loin d'être enterrée. Le premier plan quinquennal népalais (2025-2029) consacré au nettoyage et à la gestion environnementale de l'Everest prévoit explicitement une étude de faisabilité du déplacement du camp de base. Il est « surpeuplé et fragile », expliquait fin 2025 Himal Gautam, directeur au Department of Tourism, en annonçant la recherche d'un site alternatif. La nouvelle étude a identifié deux emplacements au sud-ouest du camp actuel, cette fois sur un terrain stable et non sur le glacier.
Déplacer le camp ne règle pas tout
Sur le papier, l'idée fait sens. Installer les cuisines, générateurs, toilettes et milliers d'occupants sur un sol rocheux éviterait de produire directement sur la glace une partie de la chaleur et des rejets associés au camp ; les infrastructures seraient également moins exposées aux mouvements permanents du glacier. Mais déplacer l'EBC aurait la fâcheuse conséquence d'éloigner les alpinistes de la cascade de glace du Khumbu, passage obligé vers le camp I. Or celle-ci est particulièrement instable et dangereuse et dans une zone où chaque minute compte. Les équipes cherchent en effet à la traverser très tôt, lorsque le froid nocturne limite les mouvements de la glace. Allonger l'approche imposerait des départs encore plus précoces et augmenterait le temps passé lors des rotations d'acclimatation. C'est l'un des arguments majeurs avancés par les Sherpas et les opérateurs opposés au déménagement. Ajoutez qu’il faudrait encore trouver une surface suffisamment vaste pour accueillir cette ville saisonnière sans déplacer simplement le problème environnemental du glacier vers les terrains voisins. Et l’on comprend que le camp n'est pas sur le point de déménager. Mais le statu quo devient de plus en plus difficile à défendre. Car indépendamment de l'impact des activités humaines au camp de base, le glacier du Khumbu va continuer à se transformer. Une étude publiée en mai 2026 dans The Cryosphere estime que le réchauffement déjà enregistré le condamne à perdre encore 10 à 23 % de sa masse actuelle d'ici 2100, même si les températures cessaient d'augmenter. Et pour l'EBC, la menace est plus concrète encore. Plusieurs modélisations prévoient que la partie basse du Khumbu, couverte de débris et sur laquelle le camp est aujourd'hui installé, pourrait finir par se désolidariser de la partie active du glacier avant la fin du siècle. La question n'est donc peut-être plus de savoir s'il faudra déplacer le camp de base de l'Everest, mais quand et où.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










