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Refuge

Sous l’effet de la canicule, les refuges de montagne redoutent déjà de manquer d’eau et de devoir fermer prématurément

Refuge de la Selle

La rédaction Outside.fr Marina Abello Buyle

  • 24 juin 2026
  • 6 minutes

On ne l’appelle pas l’or bleu pour rien. En montagne, l’eau est une ressource essentielle à la vie en haute altitude. Pourtant, depuis plusieurs années, les gardiens de refuge voient cette ressource se faire plus rare, plus imprévisible aussi. Alors que la France connaît un nouvel épisode caniculaire dès le début de l’été, la question de l’approvisionnement en eau inquiète déjà les gardiens, qui craignent devoir fermer plus tôt si les fortes chaleurs persistent.

2026 s'annonce déjà comme l'année de tous les records. Le mois de mai a été marqué par une vague de chaleur inédite pour cette période, et à peine quelques semaines plus tard, un nouvel épisode caniculaire s'est abattu sur le pays. Dans les Alpes, les refuges débutent leurs saisons d'été mais l'inquiétude y est déjà palpable. La situation n’est pas sans rappeler la sécheresse exceptionnelle de 2022. Cette année-là, plusieurs refuges alpins avaient dû fermer prématurément, faute d’eau. En Vanoise, le refuge du Col du Palet, situé à 2 587 mètres d’altitude et point d’étape sur le GR5, y avait été contraint dès le 17 juillet, près de deux mois avant la fin de la saison estivale. « Les sources se sont taries plus vite qu’à l’accoutumée, les conditions climatiques ont eu raison de l’eau sur le secteur », expliquaient alors les gardiens. Trois ans plus tard, ce qui apparaissait alors comme une situation exceptionnelle concerne désormais bien davantage de refuges.

Au refuge Albert 1er, « le névé est dans l’état où il se trouve habituellement début août. »

À 2 702 mètres d’altitude, au-dessus du glacier du Tour en Haute-Savoie, le refuge Albert 1er surveille de près l’évolution de ses réserves. Ici, l’eau n’est pas captée directement dans le glacier, mais provient du ruissellement d’un névé situé au-dessus du bâtiment. Et cette réserve naturelle montre déjà des signes d’épuisement prématuré. « Le névé est dans l’état où il se trouve habituellement début août. On a à peu près un mois d’avance », constate son gardien, Paul Laborde, en poste depuis plus de quatorze ans. « On risque d’avoir des problèmes dans la saison parce que pas mal de neige a déjà fondu. » Lorsque ce stock disparaît, le refuge ne peut plus compter que sur les précipitations estivales. Une situation fragile, très dépendante de l’intensité des orages. « Dès qu’il n’y a plus de névé, c’est problématique. On est soumis aux averses pour avoir de l’eau. Il faut de grosses précipitations pour réalimenter les captages et les ruissellements au-dessus. », explique-t-il.

Face à ces épisodes de plus en plus précoces, l’équipe avait déjà renforcé ses capacités de stockage en 2022, après avoir constaté que l’enneigement apparaissait déjà très faible au printemps. Deux cuves de 15 m³ étaient ainsi venues s'ajouter à un réservoir existant de 12 m³, une décision qui avait sûrement sauvé la saison marqué par l'importante sécheresse. « Les problèmes d’eau arrivent habituellement fin août. En 2022, ils sont arrivés mi-juillet. On avait acheté les cuves en début de saison, mais le temps qu’elles soient fabriquées et installées... on a eu de la chance, à trois jours près, on fermait le refuge. »

Malgré ces investissements, l’inquiétude demeure aujourd'hui. Avec 140 couchages et une consommation quotidienne comprise entre trois et quatre mètres cubes d’eau, le refuge reste particulièrement exposé. « Dès qu’on est en situation critique, on limite les toilettes pour éviter que tout ne soit pas pompé d'un coup », explique Paul Laborde. La consommation d'eau vient surtout des chasses d’eau, qui utilisent environ cinq à six litres d'eau. « Si la canicule continue et fait disparaître toutes les réserves de neige au-dessus du refuge, oui, on risque d’avoir des problèmes », reconnaît le gardien.

En quatorze ans de gardiennage, Paul Laborde dit avoir observé une évolution nette des conditions de montagne, notamment sur la durée des canicules et les quantités de neige au dessus du refuge. « Il fait de plus en plus chaud, les épisodes caniculaires arrivent de plus en plus tôt, l’isotherme monte de plus en plus haut. On est à une altitude, où les changements sont vraiment significatifs. »

Au refuge de la Selle, la menace d’une nouvelle fermeture prématurée

Perché à 2 700 mètres d’altitude dans le vallon de la Selle dans les Écrins, le refuge de la Selle avait déjà dû fermer prématurément en 2023 puis en 2025 faute d’eau. Cette année encore, sa gardienne, Noémie Dagan, redoute le même scénario. Pour cause, l’approvisionnement dépend principalement d’un versant exposé au sud, sous le col de la Lauze. « Il fond très vite actuellement sous les fortes chaleurs. Et comme il a déjà fait chaud dès le mois d’avril, les effets se font sentir depuis un moment. »

Le refuge ne dispose aujourd’hui que d’une cuve de 1 000 litres. Une seconde devrait être installée le 20 juillet — « c’est peut-être déjà même un peu tard », constate la gardienne,— mais cela reste très insuffisant pour un établissement capable d’accueillir une cinquantaine de personnes. « Avec 1 000 litres, on ne fait pas grand-chose », résume-t-elle. Des travaux pour remédier aux fuites du captage sont envisagés, mais ils ne seront là encore pas suffisants pour pallier le manque. Autre option envisagé : essayer d’aller capter, plus loin, à un kilomètre. « On le fait chaque année, mais on n’arrive pas à maintenir une pression suffisante car on manque de pente. Donc on va encore essayer, parce qu’il faut essayer, et puis on croisera les doigts pour que ça marche. »

« Quand il n’y a plus d’eau en montagne, on ne l’invente pas. »

L’idée d’un approvisionnement par hélicoptère est, quant à elle, écartée d’office. « Ce n’est pas notre éthique. Je ne me vois pas survivre grâce à des montées d’eau en hélicoptère qui sont extrêmement polluantes », affirme Noémie. Pourtant, dans ce type de fonctionnement, la moindre rupture d’alimentation en eau entraîne une décision immédiate. « Pour le moment, c’est : soit j’ai de l’eau, soit je n’en ai plus. Il n’y a pas vraiment de période de transition. En quelques jours, l’eau peut s’arrêter complètement. Et là, je ferme. » Au-delà de la fermeture du refuge elle-même, ce sont aussi ses conséquences qui pèsent sur l’organisation quotidienne et l’équilibre économique de la saison. « J’ai deux employés, j’ai du stock alimentaire qui me reste sur les bras et qu’on ne peut pas revaloriser. C’est de la perte financière pure. C’est aussi un stress permanent. Cette question de l’eau, c’est une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. »

Un scénario qui concerne tous les réfuges

Pour Niels Martin, directeur adjoint à la communication et au développement territorial à la FFCAM, le constat est sans appel : la question de l’eau concerne aujourd’hui l’ensemble des refuges. Parmi les quelque 300 refuges que compte la France, les 120 bâtiments gérés par la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM) dépendent tous d’un approvisionnement autonome en eau : source, torrent, lac, eau de fonte, récupération d’eau de pluie ou une combinaison entre ces différentes facteurs. « À chaque dispositif d’approvisionnement correspondent des problématiques qui sont accentuées par le réchauffement climatique », explique-t-il. Le raccordement à une source d’eau située à proximité du refuge, par exemple, reste fragile, celles-ci pouvant se tarir plus tôt dans la saison, voire de manière définitive. Pour les refuges alimentés par l’eau de fonte, le recul des névés et des glaciers complique également la situation. Certains sites, qui produisaient traditionnellement leur eau à partir de la neige fondue, voient désormais apparaître de la glace là où se trouvait auparavant un manteau neigeux facilement exploitable.

Face à ces évolutions, plusieurs solutions existent, mais elles ne sont pas toujours adaptées à chaque bâtiment. La réponse principale repose aujourd’hui sur la sobriété. « L’objectif est généralement de limiter la consommation à environ 15 litres d’eau par jour et par personne, contre près de 150 litres quotidiens pour un Français moyen », précise Martin. Cette réduction passe à la fois par des équipements adaptés — plusieurs refuges, comme celui du Couvercle ou de la Pointe Percée, ont ainsi été équipés de cuves de stockage supplémentaires permettant de récupérer les eaux de pluie ou de fonte et de constituer des réserves capables de tenir plusieurs semaines —, par une évolution des usages au sein des refuges (cuisine, vaisselle, ménage), mais aussi par la sensibilisation des visiteurs. De nombreux refuges sont par ailleurs équipés de toilettes sèches, afin de limiter la consommation d'eau liée aux chasses d'eau, un poste important dans les établissements qui en sont encore dotés. Les douches, elles aussi, tendent à disparaître des projets de rénovation, précise le directeur adjoint de la FFCAM. Lorsqu'elles existent, elles ne sont jamais en libre accès et peuvent être temporairement fermées lorsque les réserves deviennent critiques, voire réservées à certains publics, notamment les randonneurs en itinérance. En période de tension sur la ressource, chacun est amené à adapter ses habitudes. « Même les gardiens finissent parfois par faire une toilette de chat. »

Enfin, le recours à l’héliportage d’eau est exclu par la FFCAM. « On se l’interdit parce qu’à un moment, cela devient incohérent en termes de bilan carbone. La randonnée ou l'alpinisme en montagne, à tout prix, finit par avoir ses limites. Si un refuge n’a plus d’eau du tout, on arrête le gardiennage et il repasse en mode non gardé. »

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