« Mener son corps là où une première fois le regard s’est posé. » Sur la tombe de Gaston Rébuffat, au vieux cimetière de Chamonix, ces mots tirés des Horizons gagnés rappellent la fascination du célèbre guide pour les hauteurs. Peu d’images les incarnent aussi puissamment que la photographie réalisée par Georges Tairraz en 1953 : Rébuffat, debout sur un gendarme, sous l’aiguille du Roc, dans le massif du Mont-Blanc. Soixante-treize ans plus tard, le photographe Noa Barrau et l’alpiniste Jean Rouaux, deux jeunes Chamoniards, ont retrouvé le lieu exact pour reproduire ce cliché qui a été envoyé dans l’espace par la NASA en 1977. Saurez-vous retrouver les sept différences entre les deux images ? Certaines sautent aux yeux. D’autres, plus subtiles, révèlent l’évolution de l’alpinisme, de la photographie et de la montagne elle-même.
1. La montagne n'a plus le même visage
C'est sans aucun doute la différence la plus frappante. Au moment de refaire le cliché, Noa Barrau a peiné à retrouver le cadrage exact de Georges Tairraz. Pour cause, les repères qu'il cherchait sur la photo originale semblent avoir disparu. « Pendant 30 minutes, je n'ai pas réussi à trouver le cadrage parce que les repères que j'avais de l'ancienne photo, je ne les retrouvais pas. Les glaciers, les séracs suspendus, tout ça n'était plus là. Au bout d'un moment, j'ai compris : il y avait juste la moitié des choses qui avaient disparu. »
Le projet n’avait pourtant pas été imaginé pour documenter les effets du changement climatique. Mais, face aux deux images, la transformation est impossible à ignorer. « Il y a peut-être une centaine de mètres d’épaisseur de glace en moins et la moitié des séracs suspendus sont tombés », estime Noa Barrau. Plus qu’un message militant, il voit dans cette reconstitution « un témoin de l’évolution de la montagne ».
« On ne connaît pas la date exacte à laquelle la photo de Gaston Rébuffat a été prise, mais il y a de fortes chances que ce soit fin août, comme beaucoup de grandes courses à l’époque. Aujourd’hui, si on ne les réalise pas tout début juillet, on ne peut souvent plus les faire de l’été. Les saisons se sont décalées de presque deux mois. »



2. Un lieu devenu presque impossible à retrouver
La transformation du paysage explique aussi pourquoi Noa Barrau et Jean Rouaux ont mis plus d'un an à retrouver l'endroit exact du cliché. « Cette photo, j'en étais fan depuis que j'étais gamin, raconte Noa, mais je ne l'avais jamais vue nulle part. Je la connaissais uniquement grâce aux livres topo. »
À Chamonix, l’emplacement exact est longtemps resté confidentiel. Une rumeur prétendait même que le gendarme s’était effondré, comme tant d’autres formations rocheuses fragilisées par le réchauffement. Faute de retrouver les repères visibles en 1953, plusieurs mois de recherches dans les cartes, les ouvrages et les images satellites ont été nécessaires pour confirmer que le rocher existait toujours. Noa Barrau et Jean Rouaux finissent par l’identifier : il s’agit d’une antécime située sous l’aiguille du Roc, dans le massif du Mont-Blanc.



3. Le matériel a drastiquement évolué
Pour Jean Rouaux, l’objectif était de reproduire au plus près l’image originale. Grâce à Jean-Franck Charlet, guide de haute montagne ayant travaillé avec Gaston Rébuffat, il a pu enfiler un pull, un pantalon, des chaussettes et des chaussures d’époque. Il est même allé jusqu’à renoncer au baudrier moderne, qui n’existait pas dans les années 1950, pour s’encorder comme Rébuffat, avec un simple nœud autour de la taille.
Derrière l’objectif, Noa Barrau a pris le parti inverse. « L’idée, c’était de reproduire au maximum l’équipement du grimpeur tout en utilisant, de mon côté, toutes les technologies actuelles. » Boîtier numérique, mini-caméras embarquées et drone ont ainsi remplacé le matériel argentique utilisé par Georges Tairraz en 1953.
Cette avance technologique ne diminue en rien, à ses yeux, la prouesse des pionniers. « Quand on voit ce qu’ils réalisaient avec leur matériel et ce que nous faisons aujourd’hui, il n’y a finalement pas tellement de différence, alors que les outils ont énormément évolué. Ils étaient vraiment en avance sur leur temps. »
4. Le drone révèle la véritable forme du gendarme
Cette évolution technologique a aussi permis de révéler un détail impossible à percevoir sur la photographie originale. Les images aériennes réalisées par Noa Barrau montrent que le célèbre gendarme n’est pas un pic isolé, comme le laisse croire le cliché de 1953, mais une arête extrêmement effilée. « Quand nous avons montré les images à Jean-Franck Charlet, il était ravi. Lui aussi pensait qu’il s’agissait d’un véritable pic. Avec le drone, on découvre une forme complètement différente. Cela ouvre une nouvelle perspective. »



5. Le parapente a facilité l’approche
L’approche, elle aussi, a profondément changé. Dans les années 1950, les prises de vue en haute montagne exigeaient d’acheminer appareils argentiques, trépieds et nombreux équipements. Selon Jean-Franck Charlet, deux ou trois guides pouvaient ainsi accompagner le photographe. Il est donc probable que l’équipe de Gaston Rébuffat et Georges Tairraz ait passé plusieurs jours au bivouac de la Tour Rouge, en multipliant les allers-retours jusqu’au pied du gendarme.
En 2026, Noa Barrau et Jean Rouaux ont eux aussi réalisé deux rotations au bivouac, mais ils ont surtout utilisé un moyen qui n'existait pas à l'époque : le parapente. Plusieurs repérages ont été effectués depuis les airs et une partie du matériel a été déposée directement au niveau des rimayes. « On a décollé de l'Aiguille du Midi pour se poser à la rimaye. Je ne l'aurais pas fait dix fois à pied. Quand tu vois l’aspect de la rimaye en juillet, tu n'as pas envie d'y passer vingt fois. » Le jour de la photo, le duo mettra quatre heures entre le bivouac et le sommet. « À leur époque, un projet comme celui-là pouvait mobiliser une semaine entière. Entre quatre heures et une semaine, il y a quand même un monde. »


6. D’une image confidentielle à une photo virale
Devenue célèbre pour sa vertigineuse mise en scène, mais aussi pour avoir été choisie en 1977 par la NASA pour intégrer le Golden Record embarqué à bord des sondes Voyager, la photographie est longtemps restée confidentielle. Sa diffusion était étroitement contrôlée par Georges Tairraz et la famille de Gaston Rébuffat.
« La volonté de Georges Tairraz et de la famille Rébuffat était de réserver l’utilisation de la photo aux ouvrages et aux topos », explique Noa Barrau. Selon lui, la NASA aurait directement contacté l’épouse de Gaston Rébuffat dans les années 1970 afin d’obtenir l’autorisation d’intégrer le cliché au Golden Record des sondes Voyager. « J’imagine que, compte tenu du prestige d’envoyer une photo dans l’espace, ils ont assez vite accepté. »
Envoyée dans l’espace dans l’espoir d’être un jour découverte par une civilisation extraterrestre, la photographie circule désormais sur les réseaux sociaux. Au risque de transformer le gendarme en nouveau spot « instagrammable » ? Noa Barrau et Jean Rouaux se sont immédiatement posé la question.
« On s’est posé la question dix secondes, mais on connaissait déjà la réponse, affirme Noa. Cette course demande au moins trois jours avec un guide, sans compter le détour jusqu’au gendarme. Impossible d’aller reproduire la photo à la journée. Il n’y a ni spit ni relais : il faut savoir équiper soi-même, évoluer en terrain d’aventure, désescalader ou installer ses rappels sur des béquets. Ce n’est pas parce qu’une photo fait un million de vues que tout le monde pourra s’y rendre demain. »
7. La photo ne raconte plus la même chose
Pour Noa Barrau, cette reconstitution dépasse ainsi le simple hommage à Gaston Rébuffat. En confrontant deux images prises à soixante-treize ans d’intervalle, elle raconte l’évolution de la montagne autant que celle de l’alpinisme et de la photographie. Le jeune Chamoniard espère désormais qu’une autre génération reprendra un jour le relais. « J’espère que quelqu’un refera cette photo dans cinquante ans. Elle témoignera, à son tour, de ce que la montagne sera devenue. »
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