"Enfant, j'aimais être dehors, courir librement dans la forêt, grimper aux arbres, profiter de l'air frais, j'étais amoureux de la nature" se souvient Mauro Morandi, surnommé le Robinson Crusoé italien. Cet homme, aujourd’hui âgé de 81 ans a vécu seul sur Budelli, une île au nord de la Sardaigne dont il a été le gardien avant d’en être expulsé en avril 2021. Mais ce n’était pas un naufragé. Cette vie de reclus, il l’avait choisie. Ermite des temps modernes, il a passé plus de trois décennies au coeur de la nature, dans une cabane au bord de la plage avec pour principale compagnie quelques livres et le remous des vagues.

Avouant avoir "toujours été un peu rebelle", Mauro Morandi décide, en 1989, de quitter Modène et l’Italie pour "une île déserte en Polynésie, loin de toute civilisation. Je voulais commencer une nouvelle vie, proche de nature" explique-t-il dans Outlook, un podcast de la BBC. Professeur de sport, il démissionne à 49 ans et part avec ses amis pour un voyage à la voile, direction le Pacifique Sud. "J’étais lassé de beaucoup de choses dans la société, dont le consumérisme et la situation politique en Italie". Une histoire qui n'est pas sans rappeler celle de l'Américain Robert Proenneke, alias Dick, qui s'était enfoncé dans la vallée des Twin Lakes, près du lac du même nom, une zone très sauvage située en Alaska. Il y était resté pendant plus de trente ans, lui aussi.
Mais Mauro Morandi n’ira pas au-delà de la Méditerranée. Avec quelques amis, il débarque sur l’archipel italien de La Maddalena, où ils prévoient de travailler afin de financer le reste de leur voyage. Mais après avoir mis les pieds à Budelli, il rencontre le gardien de l'île, sur le point de prendre sa retraite. Emerveillé par cette étendue vierge d’à peine plus d’un kilomètre carré, uniquement habitée par des animaux sauvages, Mauro Morandi laisse tomber maison, bateau et grands voyages pour jeter l’ancre sur la petite île, dans les quartiers de l’ancien protecteur des lieux, un ancien bunker de la Seconde Guerre mondiale aménagé.
Situé dans le parc national de l'archipel de La Maddalena, composé de 7 îles, Budelli est unique. Au-delà de ses eaux translucides, sa particularité résulte dans l’étonnante couleur de son sable ce qui lui vaut le surnom de spiaggia rosa, ou plage rose. Une teinte inhabituelle due à des fragments microscopiques de coraux et de coquillages, lentement réduits en poudre par les marées changeantes. En 1994, notamment en raison de vols de sables, la plage devient un parc national et est fermée au public. C’est l’unique moyen trouvé pour protéger son écosystème fragile. Aujourd’hui, seules quelques zones restent accessibles aux visiteurs (l'été, environ 1 300 touristes s'y rendent ponctuellement et uniquement par bateau).
Surplombant la baie, dans son abri de fortune, équipé tout de même d’un peu d'électroménager, le Robinson Crusoé italien apprend à vivre de peu - sans eau courante, il récupère la moindre goutte de pluie. Rapidement, il connaît chaque caillou, chaque arbre et chaque espèce animale de l'îlot. Pendant 32 ans, il ne s’est jamais lassé des eaux cristallines de l’atoll, de ses sables coralliens et de ses magnifiques couchers de soleil. "Quand je suis sur l'île, c'est le seul moment où je me sens complètement libre" explique-t-il.
L'hiver, personne ne vient ici, les conditions sont vraiment rudes
Mauro Morandi
À Budelli, contrairement à l’été, les hivers sont calmes, solitaires et peu ensoleillés. Mauro Morandi passe parfois plus de 20 jours sans voir âme qui vive. De temps à autre, le bruit du vent et des vagues viennent briser le silence. Une période propice à l’introspection. "Personne ne vient ici car les conditions sont vraiment rudes. Mais j'adore ça - le temps est tellement imprévisible, il change très vite. Cela crée des paysages incroyables mêlant vagues et nuages" confie l’Italien". Une météo qui rend les ravitaillements, effectués par des amis en canot pneumatique, particulièrement difficiles. Heureusement en trois décennies Mauro n'est jamais tombé malade, "pas même un rhume", dit-il.

Quand il est seul, il s'adonne à des activités créatives. Il façonne des sculptures en bois de genévrier, lit des dizaines de livres, s’intéresse aux philosophes grecs aussi bien qu’à la littérature, écoute de la musique classique, prend des photos de l'île, s'émerveillant de ses moindres changements, et s'occupe des lieux. Equipé de panneaux solaires, il partage également son coin de paradis avec le monde entier via les réseaux sociaux. Un moyen pour lui d’inciter les gens à prendre soin de la nature.
Je voudrais que les gens comprennent que nous devons essayer de ne pas regarder la beauté, mais de la ressentir les yeux fermés.
Mauro Morandi
Gardien de l’île, Mauro, rapidement rattrapé par son passé de professeur, se donne pour mission d’éduquer les estivants sur la préservation de cet écosystème unique. "Je ne suis pas un botaniste ou un biologiste", explique le Robinson Crusoé italien à National Geographic. "Certes, je connais les noms des plantes et des animaux, mais mon travail est bien différent de cela. Être capable de prendre soin d'une plante est une tâche technique - j'essaie de faire comprendre aux gens [pourquoi] la plante a besoin de vivre […] Je voudrais que les gens comprennent que nous devons essayer de ne pas regarder la beauté, mais de la ressentir les yeux fermés".
Mais en 2013, tout bascule. La société privée propriétaire des lieux fait faillite, la vie de Mauro sur l’île est menacée. Trois ans plus tard, un juge décide de remettre Budelli entre les mains de l’Etat qui conteste aussitôt à Mauro le droit d’occuper le secteur. Une pétition protestant contre son expulsion recueille plus de 74 000 signatures, ce qui fait pression sur les politiciens locaux. Mais ce n’est pas suffisant. Le 25 avril 2021, le Robinson Crusoé italien, devenu une personnalité publique, annonce à ses followers sur Facebook son départ, après plusieurs ordres d'expulsion de la part des autorités du parc avec pour justifications des soi-disant modifications illégales sur sa cabane, un ancien bunker de la Seconde Guerre mondiale.
À ce jour, Mauro Morandi est installé dans un petit appartement sur l’île voisine de l’archipel de La Maddalena. "Ma vie ne changera pas trop, je verrai toujours la mer" a-t-il relativisé dans un article paru dans le Guardian. Quant à Budelli, l'Italien espère que "quelqu'un pourra la protéger aussi bien que [lui]". Un destin hors normes, dont il a tiré un livre, publié en italien seulement, en 2019.

La poltrona di ginepro
De Mauro Morandi. Éditions Rizzoli.
Langue : Italien.
9,99€
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