C’est l’une des missions les plus improbables jamais réalisées dans l’Himalaya. Il aura fallu près de trois jours et un acharnement sans faille à une équipe composée de Sherpas, de l’himalayiste polonais Adam Bielecki et d’un pilote d'hélicoptère népalais pour parvenir à extraire le 20 avril l’alpiniste Anurag Maloo, 34 ans, bloqué depuis le 17 avril dans une crevasse de 60 mètres de profondeur sur l’Annapurna ( 8090 m ), « Il est gravement blessé, mais vivant », raconte Alan Arnette, expert de la zone et collaborateur de longue date d’Outside, encore impressionné par le courage et l’ingéniosité des sauveteurs, contraints d’imaginer un système de cordes et de poulies pour extraire le corps de l'alpiniste.
Depuis jeudi la vidéo de ce sauvetage exceptionnel fascine sur Instagram. On y voit les alpinistes opérant dans l'étroite crevasse dans laquelle Anurag Maloo a été retrouvé, le 20 avril sur l’Annapurna, au Népal. Un sauvetage que l’on doit à un vrai travail d’équipe, mais aussi à la chance, raconte l'un des pilotes qui a transporté les sauveteurs et le matériel dans les deux sens. "Au final, nous sommes arrivés à le tirer de là vivant, tout s’est bien passé », a confié Sobit Gauchan. à Outside. "On était tellement heureux, on a fêté ça à notre retour au camp de base. » Pourtant rares étaient ceux qui pensaient qu’à l’issue de trois jours il y avait encore la moindre chance de le retrouver vivant. "Je pense que c'est la raison pour laquelle peu de gens étaient prêts à risquer leur vie pour pénétrer dans la crevasse", ajoute le pilote.
Une semaine tragique sur le 10e sommet le plus haut du monde
La disparition de l’alpiniste chevrauné Anurag Maloo est survenue lundi dernier, 17 avril, au cours d’une période particulièrement tendue sur le dixième plus haut sommet du monde, l'un des 8000 m les plus dangereux également. Au cours du week-end précédent, une fenêtre météorologique favorable s'était en effet ouverte et une quarantaine d'alpinistes avaient entamé leur progression vers le sommet de l'Annapurna. Mais les conditions se sont rapidement dégradées et une tempête a piégé plusieurs alpinistes sur le sommet, provoquant la désolation. Noel Hanna, Irlandais de 56 ans, y a perdu la vie lundi dernier, dans sa tente, au camp 4, à 7101 mètres d’altitude, après avoir atteint le sommet sans apport d'oxygène. Quant à l'Indienne Baljee Kaur, elle a dû passer la nuit bloquée sur le flanc de la montagne après s'être perdue dans la descente vers le camp, et déjà on la tenait pour définitivement disparue. D'autres encore sont restés coincés dans leurs tentes aux camps 3 et 4, incapables de redescendre. Le mardi 18 avril, plusieurs hélicoptères de sauvetage ont survolé le sommet pour secourir les survivants et rechercher Kaur, qui a finalement été localisée et sauvée.
Sobit Gauchan, le pilote et instructeur de la compagnie charter Prabhu Helicopter que nous avons pu interviewer, a effectué deux survols depuis le camp 3 ce jour-là, transportant un alpiniste français et son Sherpa jusqu'au camp de base. Mais au final, c’est pas moins de 185 sorties qu'il effectuera en 35 heures. "Dans un premier temps, tout le monde se concentrait sur les gens bloquées dans les camps supérieurs", raconte-t-il. Mais alors que les hélicoptères s'envolaient les uns après les autres pour secourir les alpinistes, les recherches pour retrouver Anurag Maloo ne faisaient que commencer.
La descente fatale d’Anaug Maloo
L’indien avait essayé de faire le sommet sans apport d'oxygène, mais, malade, il avait dû rebrousser chemin le lundi 17 avril. Avec lui, se trouvait également l'alpiniste brésilien Moeses Fiamoncini, qui avait lui aussi interrompu sa tentative juste avant le sommet, il était d’ailleurs avec Anaug Maloo au moment de sa disparition.
"Anurag Maloo était très faible, probablement très touché [par le mal aigu des montagnes], alors je restais tout le temps quelques mètres derrière ou devant lui, tout comme son Sherpa. Il n'était jamais seul", a expliqué Moeses Fiamoncini à Explorersweb.
La catastrophe s'est produite lorsque le trio a atteint une falaise abrupte et glacée exigeant une descente en rappel. Les alpinistes avaient le choix entre trois cordes pour le rappel, le Brésilien est passé en premier et a traversé la section en toute sécurité. Mais lorsqu'il a levé les yeux, il a vu que son compagnon en avait choisi une trop courte pour lui permettre d’atteindre le bas de la falaise. "Je lui ai crié de s'arrêter, mais il ne l'a pas fait", raconte-t-il. "Il est tombé lorsqu'il est arrivé au bout de la corde, il a heurté la glace, très dure, à un mètre à ma droite et a immédiatement glissé vers le bas, en roulant sur quelques mètres avant de disparaitre dans la crevasse. J'étais horrifié".
Moeses Fiamoncini et le Sherpa ont grimpé jusqu'à l'entrée de la crevasse et ont appelé Anaug pendant longtemps, malgré les risques d’avalanche, toujours à craindre dans cette zone. N'obtenant aucune réponse, ils ont fini par redescendre au camp de base. "Il n'a fait aucun bruit, même dans sa chute ", poursuit le Brésilien Fiamoncini . "Dans ces conditions, je savais que la possibilité de le retrouver vivant était vraiment très mince. »
La nouvelle de la catastrophe s'est vite répandue dans les médias et dans la communauté des alpinistes. Le frère d'Anurag, Sudhir Maloo, a lancé un appel : "Nous sommes dévastés", a-t-il écrit sur Instagram. " Nos pires cauchemars sont devenus réalité, mais nous ne pouvons pas perdre espoir. Nous savons qu'Anurag est là, quelque part, et qu'il nous attend. Aidez-nous à le retrouver".
Un sauvetage à très haut risque
L'opération de sauvetage a été lancée par le fondateur de Seven Summits Treks, Chhang Dawa Sherpa, et son frère Mingma Sherpa. Le mercredi 19 avril, Mingma a téléphoné à Sobit Gauchan pour savoir s’il disposait d’un hélicoptère, le pilote a répondu qu'il pourrait être prêt dans l'après-midi. "Nous avions déjà travaillé ensemble lors de nombreux sauvetages en haute altitude", explique-t-il. " Ce jour-là, aucun pilote d’hélicoptère capable de voler aussi haut n’était disponible « Il s'est donc envolé dans la foulée pour la ville de Dana afin d'y récupérer cinq Sherpas, qu'il a ensuite convoyés dans la soirée jusqu'au camp de base. Le groupe, qui comprenait un total de sept sauveteurs, a commencé tôt le jeudi, quittant le camp de base vers 6 heures du matin pour se rendre sur le site. Les hélicoptères ont du mal à rester en vol stationnaire et à transporter des charges à une altitude aussi élevée, de sorte que le pilote n'a pu transporter qu'un ou deux alpinistes à la fois jusqu'à la crevasse. "Trouver un point d'atterrissage était la partie la plus difficile pour moi. Je touchais à peine le sol et je disais à l'alpiniste de sauter", raconte-t-il. "Les deuxième, troisième et quatrième vols ont tous connu le même genre de difficultés.
Les secours étaient composés de Chhepal Sherpa, Chhang Dawa Sherpa, Dawa Nurbu Sherpa, Tashi Sherpa, Lakpa Sherpa, Lakpa Nurbu Sherpa et de l'alpiniste polonais Adam Bielecki, qui se trouvait au camp de base au moment du sauvetage.

L'équipe a construit un système de cordes au sommet de la crevasse, puis Bielecki et Tashi Sherpa sont descendus dans la crevasse. L’alpiniste a expliqué à Explorersweb qu'il avait trouvé Anurag Maloo à près de 60 m de la surface, dans un amas de neige. Il respirait encore. "Je m'attendais à retrouver un cadavre, alors imaginez ma surprise lorsque j'ai vu qu'il respirait, que ses yeux réagissaient à la lumière et que son corps frissonnait un peu", raconte l’alpiniste polonais. "Le sentiment de joie qui vous envahit est indescriptible. Les membres de l'équipe ont enregistré une vidéo pendant qu'ils hissaient l’Indien. Il a fallu environ une heure pour l’en sortir, et six heures de plus pour boucler leur mission. Sobit Gauchan a reçu un appel radio indiquant que l'alpiniste avait été retrouvé. Il a quitté le camp de base pour le site du sauvetage, a chargé l’alpiniste indien et d'autres personnes à bord de son hélicoptère et est retourné au camp de base. "Il a été examiné par le personnel médical présent sur place, puis transporté à l'hôpital de Manipal avec son jeune frère et Chang Dawa à bord de l'hélicoptère", a-t-il raconté à Outside.
Il a fallu plusieurs heures au pilote pour ramener les sauveteurs de la crevasse au camp de base, et pendant tout ce temps, le groupe est heureusement parvenu à éviter les avalanches. Le temps s'était dégradé, explique le pilote, augmentant le niveau de danger pour l'ensemble de l'opération."Nous étions les seuls encore en altitude et les traces précédentes étaient toutes ensevelies sous la neige fraîche", explique-t-il. "À midi, la montagne était entièrement recouverte. Si nous avions eu 30 minutes de retard, certaines personnes auraient été bloquées dans des camps plus élevés, ce qui leur aurait pris au moins une journée pour retrouver leur chemin."
Comment a-t-il pu survivre 3 jours dans ces conditions ?
Le jeudi 20 avril, Mingma Sherpa, de Seven Summit Treks, a publié la bonne nouvelle sur Instagram : "Après trois jours de disparition dans une crevasse à près de 60 m de profondeur, Anurag a été secouru avec succès et héliporté à l'hôpital Manipal, puis à l'hôpital Medicity de Katmandou." Des dizaines de commentaires sur le message ont félicité les sauveteurs d'avoir sauvé la vie de l’alpiniste dans des circonstances apparemment impossibles.
Pendant ce temps, rapporte The Himalayan Times, Anurag Maloo, dans un état grave, a subi une réanimation cardio-pulmonaire pendant plus de quatre heures. Les équipes d'urgence l'ont également traité contre l'hypothermie et l'ont placé sous respirateur. Les rapports les plus récents, datant de vendredi, indiquaient qu'il se trouvait dans l'unité de soins intensifs de l'hôpital MediCity de Katmandou."
La survie d'Anurag Maloo semble tout droit sortie d'une grosse production hollywoodienne, et les alpinistes et spécialistes de la haute montagne se demandent comment il a pu rester en vie pendant trois jours dans un environnement aussi inhospitalier. Ce qu’explique Amit Chowdhury, membre du conseil d'administration de la Fédération internationale de l'escalade et de l'alpinisme (UIAA), interrogé par la BBC : "Il fait moins froid dans une crevasse qu'à la surface de la montagne et elle bien protégée du vent. S'il n'a pas été gravement blessé, il n'est donc pas si étonnant qu'il ait survécu dans de telles conditions".
Ce drame a mis en lumière l'incroyable défi que représente le sauvetage des alpinistes sur les hauts sommets, ainsi que le rôle important que jouent désormais les pilotes d'hélicoptère tels que Sobit Gauchan. L'accident a également propulsé Anurag Maloo sur la scène internationale. Il tente d'escalader les 14 sommets de plus de 8 000 mètres du monde pour attirer l'attention sur le développement durable et la protection de l'environnement. En décembre, il avait rédigé un long message en ligne pour expliquer sa mission.
"Les montagnes sont malheureusement menacées par le changement climatique et la surfréquentation", a-t-il écrit. "Avec l'augmentation des températures et le rythme alarmant du réchauffement de la planète, les glaciers fondent à un rythme sans précédent et affecte les réserves d'eau douce en aval, les montagnards sont confrontés à des difficultés encore plus grandes pour survivre. Ce problème nous concerne tous. Nous devons réduire notre empreinte carbone et prendre soin de ces trésors naturels. "
Anurag Maloo survivra sans doute, en tout cas on l'espère, et c'est une chance. Reste à savoir si ce tragique épisode l'amènera à évaluer sa propre empreinte... et, qui, sait, à reconsidérer son énorme projet dont l'impact n'est pas négligeable, loin de là.
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