Le 6 février dernier, quand est tombée la nouvelle du séisme de magnitude 7.8 qui a frappé le sud-ouest de la Turquie faisant plus de 44 000 victimes, c’est tout un pays qui s’est mobilisé face à l’incurie du gouvernement Erdogan. En tête, les guides turcs, dont l’expérience en montagne a été précieuse sur le terrain.
« Le plus dur », raconte Polat Dede, « c’était d'entendre les voix montant des décombres ». Guide de haute montagne expérimenté, ce Turc de 45 ans, ne pouvait que faire sa part face au drame, mais rien ne l'avait préparé au sentiment d'impuissance qui l’a frappé lorsqu’il est intervenu comme volontaire pour rechercher des survivants suite au tremblement de terre catastrophique qui a causé la mort de plus de 50 000 personnes, dont 6000 en Syrie et 44 000 en Turquie. "On entendait les cris de gens coincés sous les débris", a-t-il raconté à Outside. « mais on ne pouvait rien faire parce qu'il n'y avait pas assez de gens et d'outils pour les sortir de là ».
Comme beaucoup de Turcs, Polat Dede n'a pas pris conscience tout de suite de l'ampleur des destructions causées par le séisme de magnitude 7,8 qui a frappé le sud-est du pays, près de la frontière syrienne. Installé dans la ville côtière d'Antalya, à 595 km à l'ouest de l'épicentre, lorsque l'énorme secousse s'est produite à 4 h 17 du matin ce lundi là, il dormait. "En début de matinée, personne n'était vraiment conscient de la situation, ni de son ampleur", se souvient-il. Mais, au fil de la journée, des images de la catastrophe sont apparues sur les médias sociaux. Polat, qui dirige une agence organisant des événements sportifs, a immédiatement arrêté la mission qu'il effectuait sur le Tour d'Antalya, une course cycliste professionnelle de quatre jours réunissant des stars du Tour de France. Elle devait avoir lieu le week-end suivant, dit-il, et il travaillait depuis des mois à la mise en place des zones d'arrivée de chaque étape. Mais comme tous les grands événements sportifs en Turquie, elle a été annulée. "Tout le monde a commencé à s'organiser et à se préparer pour aller aider", se souvient-il.
L'appel de la Fédération turque d'alpinisme
Le Dr Ersan Basar, président de la Fédération turque d'alpinisme (TDF), a contacté tous ses membres via WhatsApp, dont Polat Dede, en demandant des volontaires pour participer aux efforts de sauvetage. La TDF se chargerait d'obtenir les autorisations de voyage nécessaires auprès des gouverneurs régionaux des zones touchées, expliquait son message. Fort de son expérience en tant que guide alpiniste ayant déjà opéré sur plusieurs des plus hauts sommets de Turquie, dont le mont Ararat (5135 m), Polat a répondu présent bien sûr, convaincu que son expérience en environnements extrêmes pourrait être utile.
Dès le lendemain matin, il est parti dans sa petite voiture pour Antakya, la capitale de Hatay, la province la plus méridionale de Turquie, aux côtés de ses compagnons de cordée, les alpinistes Gökalp Saklı, Serkan Ocak et Olcay Tepe, et d’un photographe, Kürşat Bayhan. A l’approche de la zone touchée, le guide a vite compris que la région impactée était colossale et que la demande d’aide et de volontaires allait être énorme. Environ 750 membres de la TDF, venus de toute la Turquie, ont répondu à l'appel, d’après lui. La plupart ont été affectés à une ville ou à un site particulier. Polat Dede a demandé, lui, la permission de se rendre à Antakya avec son petit groupe, car il y avaient des amis.
Sur place, aucune aide du gouvernement
Il leur a fallu pas moins de 12 heures pour arriver à Antakya. Au fur et à mesure qu'ils avançaient vers l'est, l'ampleur de la catastrophe se révélait lentement - le nombre de bâtiments endommagés et effondrés augmentant de kilomètre en kilomètre. Lorsqu'ils ont atteint la ville, vers 19 heures, le 7 février, le lendemain du tremblement de terre, ils n’ont pu que constater que "tout était détruit, tous les bâtiments étaient complètement détruits à 98 %", dit-il. "C'était la pire destruction que l'on puisse imaginer. Des immeubles de sept ou huit étages se sont effondrés. Dans un immeuble, 800 personnes avaient trouvé la mort ".
Seuls, sans aucune aide du gouvernement, ils se sont attelés aux secours, une tâche décourageante, vu l’ampleur du désastre. "Ce n'est que le troisième jour après le séisme que l'armée est enfin arrivée sur place et que nous avons reçu une véritable aide", raconte Polat. Entre temps, c’est avec les outils qu'ils avaient réussi à rassembler avant leur départ précipité - une meuleuse, des barres à mine et des pelles - et à mains nues, qu’ils ont fait ce qu’ils ont pu. Et malgré le manque initial de main-d'œuvre et d'équipement, le guide et son équipe sont parvenus à sauver de nombreuses vies.
"Du mardi au dimanche, nous avons réussi à sortir environ douze personnes vivantes, dit-il, mais aussi beaucoup de cadavres." Quelques miracles ont eu lieu, dont l’extraction d’un nouveau-né d'à peine un mois. "Mais les deux parents du bébé étaient morts, comme sa sœur de trois ans ", raconte Polat. Ailleurs, ils ont découvert des scènes déchirantes. "Le premier jour, nous avons sauvé un enfant de cinq ans. L'enfant était protégé par ses parents qui étaient morts au-dessus de lui. Ils avaient utilisé leurs propre corps comme bouclier", dit-il.
Capitale, leur expérience en montagne
Les techniques de recherche et de sauvetage que Polat et ses amis avaient apprises au cours de leurs années d'alpinisme se sont révélées inestimables, dit-il. Essentielle, également, leur résistance physique, acquise grâce à leur entraînement d'endurance, plusieurs membres du groupe étant des ultra marathoniens. "Mais être sur le terrain pendant un jour, deux jours, trois jours, 24 heures sur 24, c’était très difficile", raconte le guide. "Nous avons passé plus ou moins 20 heures à travailler chaque jour pour essayer de secourir les gens, avec trois ou quatre heures seulement de repos."
La plupart des bâtiments étant réduits à l'état de décombres, et les répliques régulières rendant ceux qui restaient peu sûrs, les amis ont dormi dans leur voiture, se reposant par roulement. Dans les jours qui ont suivi le tremblement de terre, une tempête de neige s'est abattue sur une grande partie de la Turquie orientale. Bien qu'Antakya ait évité le pire, il neigeait à leur arrivée et les températures étaient proches de zéro la nuit. "Il n'y avait pas d'électricité, les téléphones ne fonctionnaient pas, les communications étaient interrompues", raconte Polat. Impossible aussi de trouver de l’essence pendant des jours, les stations-service ayant toutes été détruites. Autour d'eux, les gens brûlaient tout ce qu'ils pouvaient trouver pour se réchauffer, et à la nuit est tombée, « on a pris conscience qu’il y avait des pillards. Autour de nous, des gens volaient ce qu’ils pouvaient", dit-il, accablé.
Si sa capacité à affronter le froid et des situations extrêmes l'a aidé, explique le guide, les compétences acquises en tant qu'organisateur d'événements lui ont également été utiles, précise-t-il. Sa société, Rossist Events, organise des événements réunissant jusqu'à 1 000 participants, notamment des courses de nages en eau libre, de skyrunning et des ultramarathons. "Dans ce genre de situation, il est indispensable de coordonner les gens", dit-il. "Car quand il y a trop de gens qui ne savent pas quoi faire, tout peut vite mal tourner".
Très mobilisées aussi, les stations de ski
Dans la communauté de l’outdoor, Polat et ses amis ne sont pas les seuls à avoir apporté leur expertise, leur main-d'œuvre et leur matériel aux opérations de secours. Dans les jours qui ont suivi le séisme, Selahattin Sungur, 35 ans, opérateur de remontées mécaniques dans la station de ski d'Erciyes, a conduit une équipe de neuf collègues dans la zone entourant la ville de Kahramanmaraş, proche de l'épicentre. Ils y ont apporté de la nourriture, des tentes, des couvertures, des gants et des chaussures de snowboard donnés par les magasins de location de ski de la station. "Dans les villages près de Kahramanmaraş, il y avait 50 centimètres de neige au sol et les températures tombaient à -7°C la nuit, les chaussures de snowboard ont donc été très utiles", nous a raconté Selahattin Sungur.
Ailleurs, les stations de ski turques ont ouvert leurs hôtels aux survivants déplacés, de nombreux clients ayant annulé leurs vacances. Palandöken, près de la ville d'Erzurum, a offert près de la moitié de ses 6 000 lits, selon Kıvanç Karapınar de l'office du tourisme d'Erzurum. Dans toute la province d'Erzurum, les hôtels se sont engagés à réserver la moitié de leurs chambres aux réfugiés du tremblement de terre pour les huit prochains mois - plus de 35 000 personnes y ont déjà emménagé.
L'ampleur de la catastrophe - qui a détruit environ 25 000 bâtiments, laissant des centaines de milliers de personnes toujours sans abri plusieurs semaines après le drame - explique en partie l'ampleur de la réponse des volontaires turcs. Polat Dede est certes fier que les compétences que lui et ses compagnons ont acquises grâce à l'alpinisme leur aient permis de sauver des vies, mais malgré toute sa volonté d'aider, il reste très frustré par l'absence de préparation du gouvernement au tremblement de terre et par l'absence de soutien officiel. Il s'inquiète terriblement pour ceux qui dorment encore, dans le froid, à la belle étoile et craint que, malgré les leçons apprises sur la nécessité de se préparer aux tremblements de terre, les choses ne changent guère. "Après tout ça, s'il y a encore des gens dans ce pays qui pensent que cela n'a pas d'importance, cela va inévitablement se reproduire ", dit-il, abattu.
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