Fin mai, trois alpinistes malaisiens grimpant en autonomie ont entrepris l’ascension du Denali le plus haut sommet d'Amérique du nord (6190 m) en Alaska. Un objectif majeur dans leur quête des « Seven Summits ». Deux d'entre eux se sont retrouvés bloqués sous le sommet à près de 6000 mètres d'altitude. Il aura fallu quatre jours pour que les guides et les sauveteurs parviennent à intervenir auprès d'eux. Mais un seul des deux hommes, mal équipés, en reviendra vivant. Un épisode tragique qui met en évidence combien l’obsession pour les records peut tourner au drame et mettre en péril la vie de tant de gens.
Mardi 28 mai, à 10 heures du matin, Keith Sidle et Chad Ray, deux guides de haute montagne, sont à 5608 mètres d'altitude, près d'un éperon rocheux connu sous le nom de Zebra Rocks sur le Denali (6190 m) dans la chaîne de l’Alaska. Ils guident une expédition pour l'Alaska Mountaineering School. Avec eux, quatre clients sur la West Buttress, une voie bien connue des alpinistes. Le ciel est dégagé et les conditions favorables. En clair, "Aussi bonnes qu’elles peuvent l’être sur Denali", nous raconte Keith Sidle.
Quand tout à coup, ils aperçoivent une silhouette qui marche dans leur direction. Il s'agit de Muhammad Illaham "Pak Am" Ishak, 47 ans, l'un des trois membres d'une cordée d'alpinistes Malaisiens. Quelque chose ne va pas chez lui, note aussitôt Keith. "Il ne portait pas de gant à la main droite et semblait souffrir de grosses engelures », se souvient-il. "Et il portait un téléphone SAT éteint. L’homme leur demande alors d'appeler les gardes forestiers pour organiser un sauvetage par hélicoptère, car, leur explique-t-il, un drame se déroule plus haut dans la montagne. Ses deux partenaires de cordée se trouvent juste en dessous du sommet, sur une plateforme de la taille d'un terrain de foot, le "Football Field". Tous deux sont épuisés, en hypothermie. Incapables de redescendre. Après un bref échange, Ishak poursuit sa descente, seul. Cependant que Keith et Chad transmettent le SOS par radio. Puis ils poursuivent leur ascension avec leurs clients, tout en gardant un œil vers le sommet, pour essayer de discerner les deux camarade d'Ishak.
Cette scène marque le début d'une incident dramatique au cours duquel les rangers et les guides vont tenter de sauver les alpinistes malaisiens pris au piège.
Un enchaînement de mauvais calculs
Chaque printemps, la West Buttress attire des centaines d'alpinistes du monde entier sur le Denali. Certains tentent de relever le défi des "sept sommets" à savoir l’ascension de la plus haute montagne de chaque continent. Le Denali est l'une des plus difficiles des sept, en raison de son dénivelé positif depuis le camp de base et de sa position sur le 63e parallèle, à quelques degrés du cercle polaire arctique. Les températures près du sommet, situé à 6190 m peuvent descendre bien en dessous de -20°C. Ajoutons enfin qu’il est souvent balayé par des vents extrêmes.
Ishak faisait l’ascension du Denali aux côtés de Zulkifili "Ajoy" Bin Yusof, 37 ans, et de Zainudin "Deeno" Lot, 47 ans. Tous trois membres de l'Alpine Club Malaysia, un club d'alpinisme basé dans les environs de Kuala Lumpur, dont l'objectif est d'aider ses membres à gravir les sept sommets, ainsi qu'à atteindre les pôles Nord et Sud. Un défi connu sous le nom de "Grand Chelem de l'explorateur". Ce club s’adresse à tous les passionnés d'alpinisme, nous confie son porte-parole, mais on n’y cache pas que « la récompense suprême, c’est l'ascension des sept sommets".
Après le Denali, Lot et Ishak avaient prévu d'escalader le mont Vinson en Antarctique (4892 m), afin de boucler ce fameux défi. Ils connaissaient déjà le Denali, pour y être venus deux fois. Une fois avec un guide et une autre sans, mais jamais ils n'avaient atteint le sommet. Alpiniste depuis 30 ans, moniteur d'escalade depuis 2012, Lot pensait que le groupe avait suffisamment d'expérience pour entreprendre cette expédition. "C’est mon entraînement en Malaisie et le fait que j’avais déjà gravi de nombreux autres sommets des Seven Summits qui m’ont permis de survivre sur le Denali », nous raconte-t-il.
Soit, mais de leur côté les rangers et les guides intervenus pour les sauver fin mai affirment que les Malaisiens ont commis plusieurs erreurs qui les ont conduits à la catastrophe.
A commencer par le choix du camp pour le push final. Tucker Chenoweth, ranger du district sud du parc national du Denali, raconte que le trio a tenté d'atteindre le sommet à partir d'un camp installé sur une crête située à 4876 mètres d'altitude. Or la plupart des cordées bivouaquent au camp d'altitude, à 5242 mètres, avant de monter jusqu'au sommet. "Car sinon la journée est trop longue et extrêmement fatigante", dit-il.

Un summit push de 19 heures
Zainudin Lot nous a raconté que son groupe avait quitté le camp d'altitude à 5 heures du matin et atteint le sommet peu avant minuit le lundi 27 mai, soit un summit push de 19 heures. Peu après, Bin Yusof est tombé en hypothermie et ses deux compagnons ont tenté de le réchauffer, en le serrant dans leurs bras et en l'enveloppant dans des couvertures de survie. Le trio a passé près d'une heure ainsi sur la crête, avant que l'alpiniste malade ne demande aux autres d'appeler à les secours.

Le NPS (National Park Service ) a reçu un SOS de l'équipe à 1 heure du matin le mardi 28 mai. Deux heures plus tard, un autre message arrivait : le trio allait descendre dans une zone de la montagne appelée "Football Field "(terrain de football) - une plateforme relativement plate située à 5974 mètres d'altitude – et attendre un sauvetage aérien. Mardi midi, la Garde nationale de l'Alaska a fait voler un avion HC-130 au-dessus de la zone. Les observateurs ont vu deux silhouettes dans la neige.
À 13h30, Sidle et Ray ont trouvé les deux alpinistes en difficulté sur Pig Hill, une pente raide située juste en dessous du sommet : Zainudin Lot était allongé sur son sac, la tête tournée vers le haut. Il ne bougeait pas. "Il était attaché à une corde courant sur une cinquantaine de mètres, se terminant en forme de huit".
Un peu plus haut, Bin Yusof était debout, lui, mais il semblait en plus mauvais état encore. Désorienté et il agissait de manière totalement erratique, sans doute victime d'un œdème cérébral de haute altitude - un gonflement du cerveau dû au manque d'oxygène - qui peut être fatal. "Il trébuchait et ses mains étaient très gelées", se souvient M. Sidle. "Il ne portait que des sous-gants gants, ses moufles pendaient à ses poignets. »
À l'approche du groupe, Lot s'est redressé et s'est montré cohérent, donnant à la demande des informations de base : la date, son nom, sa nationalité et l'endroit où il se trouvait sur la montagne. Sidle et Ray leur ont administré de la dexaméthasone, un corticostéroïde, un traitement courant contre le mal des montagnes, avant de contacter par radio les gardes forestiers localisés au pied de la montagne. Puis ils ont placé les deux Malaisiens dans un sac de bivouac pour deux personnes et leur ont donné de l’eau chaude et de la nourriture.
Les deux hommes étaient incapables de descendre par leurs propres moyens, selon les deux guides. Car la descente du Denali comprend une pente abrupte et glacée, la sinistre "l'Autobahn", où les chutes mortelles sont fréquentes. "Essayer de déplacer des blessés qui ne peuvent pas marcher sur un terrain assez technique alors que vous êtes avec des clients, à cette altitude, n'est pas vraiment possible", explique Sidle.
Le Pakistanais Zainudin Lot reconnait que les deux guides ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour les aider, lui et Bin Yusof. "Mais au-dessus de 5 000 mètres d'altitude, vous êtes seul", a-t-il déclaré.

Le guide leur creuse un abri
Après avoir aidé les alpinistes malaisiens pendant environ une heure, les deux Américains ont dû les quitter : l'un de leurs clients souffrant également de l'altitude. Sidle a ramené cet alpiniste et un autre membre de leur groupe vers le bas. Tandis que Ray s'est rendu au sommet avec le reste de leurs clients. Sur leur descente, ils ont pris soin de s’arrêter auprès des Malaisiens et de leur donner une grosse doudoune.

A leur départ, vers 17 heures, une autre cordée s'est approchée. Matt Park de Mountain Trip Guides, l'un des deux guides assistant un alpiniste solitaire. Il s'est arrêté pour aider les Malaisiens, pendant, qu’en bas, les gardes forestiers tentaient de faire décoller un hélicoptère. Mais alors que la soirée se prolongeait et que les températures commençaient à chuter, Park a dû, lui aussi, les laisser là. Mais auparavant, il leur a creusé un abri de neige pour les abriter du vent. Puis il est redescendu au camp d'altitude. "Attendez ici, demain matin les secours vont venir vous chercher", leur a-t-il dit. "Tenez bon ! ».

Trois jours de vent violent au pied du Denali
Les conditions au sommet du pic étaient idéales ce mardi 28 mai, mais plus bas, une épaisse couche de nuages empêchait les hélicoptères de se frayer un chemin vers les hauteurs. Selon Chenoweth, les rangers du NPS ont tenté à plusieurs reprises de survoler le camp d'altitude cet après-midi-là, mais sans succès. "Le haut de la montagne était clair », se souvient-il. "Mais tout ce qui se trouvait en dessous était bloqué par une épaisse mer de nuages. Finalement, un hélicoptère a pu monter au camp IV, situé à 4328 mètres d'altitude, pour évacuer deux alpinistes gelés - membres d'un autre cordée.
Mercredi 29 mai, les sauveteurs se sont réveillés avec des nuages denses et des vents violents - des conditions qui ont à nouveau cloué les hélicoptères au sol. Les tentatives de contact avec les Malaisiens ont échoué jusqu'à 22 heures ce soir-là, lorsque cinq messages sont enfin parvenus aux rangers. Les deux Malaisiens indiquaient qu’ils luttaient pour leur survie et que leur batterie inReach était presque à plat.
Une autre journée de mauvais temps a cloué les vols au sol, mais tard dans la nuit de jeudi à vendredi, un hélicoptère a pu atteindre le "terrain de football" à 22h30. Mais il y avait trop de vent pour organiser un sauvetage. L'équipage a donc déposé un sac contenant du matériel et des provisions à 100 mètres de l’abri creusé par Park. Inquiet, le pilote n’a aperçu qu’une personne seule - identifiée plus tard comme Zainudin Lot - qui faisait des signes de la main.
Finalement, après trois jours de tentatives, un hélicoptère a pu se rendre sur la zone à 7 heures du matin, le vendredi 31 mai. Les rangers ont pu héliporter et évacuer Zainudin Lot. Mais Bin Yusof était déjà mort, lui. Les Rangers pensent qu'il a succombé le mercredi 29 mai. Les autorités n'ont pas encore révélé la cause du décès, mais il est probable qu’il s'agit d'une combinaison d'œdème cérébral de haute altitude et d'hypothermie. "J'ai utilisé toutes mes connaissances et mes expériences des 30 dernières années pour survivre", raconte aujourd’hui Zainudin Lot. "Mais pour être honnête, si les secours n'étaient pas arrivés vendredi, j'aurais pris le même chemin que Bin Yusof".

Une course au record irresponsable
Lot et Ishak ont tous deux été soignés pour leurs gelures, ils sont maintenant sortis de l'hôpital d'Anchorage. "Le fait que Zainudin "Deeno" Lot ait survécu à 5974 mètres d'altitude pendant quatre nuits est incroyable", s’étonne encore Sidle.
Contre toute attente, l’alpiniste malaisien se dit fier de son expédition. "Nous sommes la première cordée Malaisienne à faire l'ascension du Denali en autonomie", a-t-il déclaré. "Nous pouvons désormais dire avec fierté que notre pays possède également des alpinistes capables de rivaliser avec des cordées de renommée mondiale". Il envisage toujours de s'attaquer au mont Vinson pour boucler ses sept sommets, et estime que son épreuve sur le Denali devrait être prise en compte. "Je considère que le fait d'être resté cinq jours et quatre nuits là-haut a compensé ma descente", a-t-il déclaré.
À la suite de l'accident, les rangers et les guides pensent que les alpinistes devraient tirer des leçons de ce drame. Selon Sidle, l'équipement dont disposaient les Malaisiens n'était pas conforme aux normes en vigueur dans cet environnement extrême. Leurs pantalons et leurs vestes étaient couverts de ruban adhésif pour en réparer les déchirures. Leurs chaussures étaient en mauvais état, une semelle s'est même entièrement décollée lorsque les guides ont retiré leurs crampons pour les ranger dans leur sac. Un alpiniste avait une paire de crampons avec une semelle faite maison. "Ils n'avaient pas non plus de matériel de secours avec eux, ni sac de couchage", précise-t-il.
Les Malaisiens grimpaient sans guide, ce qui leur aurait valu une mention dans le livre malaisien des records. C'était l'une des principales motivations de l'équipe, nous a d'ailleurs déclaré le porte-parole du Club alpin Malaisien. Mais les guides poussent souvent les alpinistes à respecter des horaires stricts lors des ascensions, afin de limiter leur exposition à l'altitude et au froid extrêmes. Zainudin Lot a certes reconnu leurs erreurs, mais il a également attribué la tragédie à des éléments indépendants de sa volonté - la chance et les conditions météorologiques. "En tant que musulman, je crois en Dieu", a-t-il déclaré. "Rien ne peut changer ses plans pour nous.

Or, sur le Denali, de petites erreurs peuvent rapidement dégénérer en une catastrophe, explique Sidle. Vous vous réveilliez un peu trop tard. Vous avancez un peu plus lentement que prévu. Les conditions météorologiques sont un peu moins bonnes, ou votre équipement n'ait pas la hauteur. On ne peut presque jamais attribuer un accident à une seule erreur, pense-t-il.
Mais, insiste-t-il cette tragédie et ce sauvetage rappellent une fois de plus les dangers auxquels on s’expose sur le Denali. Les opérations de sauvetage sur le sommet mettent en danger la vie d'autres personnes, et les alpinistes ne devraient pas être motivés par le seul objectif du sommet. Il est plus important de monter et de descendre en toute sécurité, insiste-il. "L'ascension d'une montagne comme le Denali vous fait passer 15 à 22 jours dans une région fabuleuse, sauvage et isolée", explique-t-il. "Si vous n'avez pas compris que c’est là l’essentiel, et que vous n’êtes là que pour cocher le sommet, forcément, en cas de mauvaises décisions, ça peut être fatal pour vous. Ou pour d'autres".

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