Ce saut, Alenka Mali, 24 ans, l’avait déjà fait plus de cent fois. Il a pourtant failli lui coûter la vie le 22 janvier dernier. Athlète pro, elle a marqué les esprits en 2024 en combinant snowboard et base jump. Deux des activités qui, avec l’escalade, passionnent cette Slovène installée aujourd’hui au Canada. Elle vient même d'en tirer un documentaire, « The beginning », déjà sélectionné dans plusieurs festivals majeurs. Mais le jour de l’accident, elle ne repoussait pas ses limites, c’était juste un saut banal, en terrain connu, qui ne s’est pas passé comme prévu. Ce qui l’a sauvé ? Beaucoup de chance, mais aussi sans doute, son sang-froid, fruit d'années d'expérience en montagne auprès de ses parents, tous deux alpinistes, comprend-on à l’issue de son récit.
"Le 22 janvier 2025, j'ai grimpé jusqu'au sommet du Chief, un monolithe de granit de 2 303 pieds situé à Squamish, en Colombie-Britannique, pour ce que je pensais être un saut en BASE on ne peut plus banal. Je l'avais déjà fait plus de 100 fois. C'est l'un de ces sauts où l'on décolle, on ouvre, on vole jusqu'au parking et on atterrit. Seul point délicat : une corniche à environ 30 mètres sur la gauche après le saut. C'est le principal danger dont il faut se préoccuper. Il ne faut surtout pas faire un virage à 90 degrés dans ce coin-là.
Après deux mois de voyage et de BASE jumping en Patagonie, j’étais de retour chez moi, au Canada, en Colombie-Britannique et j’y faisais mes premiers sauts. Le jour où j'ai quitté le Chili, j'avais préparé mon équipement un peu rapidement. C'était un pliage un peu bâclé, maintenant que j’y repense, d'autant que je n’étais pas très concentrée, j’étais au téléphone avec un autre BASE jumper.
Le vent s'est calmé, mais avec la brise de travers qui soufflait, j'ai pensé que le mieux serait de faire une static ligne : un type de saut BASE où vous attachez la ligne qui ouvre votre parachute à une ancre sur le rocher, de sorte que c’est le fait de sauter qui déclenche son ouverture. Cette méthode est sûre par temps venteux ou pour un saut en basse altitude.
Avant de sauter, je me suis rendu compte que j’allais partir avec ce fameux parachute plié à la va-vite en Patagonie. J'ai suggéré à mon ami de sauter en « two ways », c'est-à-dire que nous quittions tous les deux la falaise en même temps. Comme mon parachute s'ouvrirait immédiatement au moment où je sauterais, nous n'entrerions pas en collision.

Nous avons lancé le compte à rebours et, l'un après l'autre, nous avons sauté. Mon parachute s'est ouvert dans une torsion de 180 degrés vers la gauche, et soudain je me suis retrouvée face à la falaise. À cause de la torsion, toute action sur le parachute à l'aide de mes lignes de contrôle était inutile. Je ne sais pas ce qui a mal tourné. Je suppose qu'il s'agit d'une combinaison de mon pliage hâtif et du vent transversal. Peut-être que je ne le saurai jamais ce qui s’est passé.
J'ai attrapé mes lignes, mais je n'ai même pas eu le temps de lever la tête : le mur était si proche ! J'ai essayé de lutter, mais il n'y avait rien à faire. J'ai percuté le mur de tout mon corps. Le reste s'est passé en cinq secondes. Je me suis écrasée contre le mur, en essayant de lutter contre le parachute pour fixer mes suspentes parce que j'avais un peu d'air. Le parachute a continué à s'effondrer pendant que je glissais le long du mur. Puis il a repris de l'air et je me suis écrasée contre la falaise une fois de plus. Les chutes et les glissades se sont poursuivies pendant quelques secondes. J'attendais l'impact final. À ce moment-là, j'ai su que ce qui m’attendait, c’était la mort ou des blessures graves. Il n'y avait rien en dessous de moi, que des centaines de mètres d'air.
Puis mon parachute s'est accroché à un arbre. Je suis restée suspendue dans les airs, avec rien à quoi m'agripper. Ma première pensée, une fois le chaos apaisé et après avoir repris mon souffle, ça a été de me demander à quoi j’allais pouvoir m'accrocher, et combien de temps tout ça allait durer. J'ai paniqué pendant les 20 minutes qui ont suivi, car je ne savais pas si mon parachute enchevêtré allait tenir. J'ai appelé mon copain – BASE jumper lui aussi - je lui ai demandé d'appeler les secours.
Je ne savais absolument pas combien de temps j'allais rester suspendue ainsi. Je pouvais chuter d'une seconde à l’autre. J'ai alors entendu des gens crier au-dessus de moi, ils avaient probablement appelé les secours eux aussi. Au bout de cinq minutes, j'ai vu des policiers et des pompiers en bas, mais ils ne pouvaient pas m'atteindre d'en haut. J'ai attendu, accrochée à la ligne.
J'avais déjà participé à des sauvetages de ce genre avec d'autres BASE jumpers et je savais que cela allait prendre beaucoup de temps. J'ai fait un check de mon corps comme j’ai pu. Je m'étais blessée au genou en percutant le mur et il commençait à sérieusement enfler. Autre problème : le traumatisme de la suspension. Car des périodes prolongées dans un harnais peuvent restreindre votre circulation sanguine et sérieusement vous blesser, or j'étais complètement suspendue par une jambe. Mais je ne voulais pas bouger d'un pouce, j'avais peur que mon parachute cède et que je tombe. J'ai essayé de voir à quoi était accroché le parachute, sans succès. J'ai tenté de regarder la corniche en dessous de moi, qui se trouvait à environ 100 mètres, et je me suis dit qu'au moins, je mourrais très proprement si je tombais.
Au bout d'une demi-heure, ma jambe a commencé à s'engourdir. Je savais que je devais la soulager pour faire circuler le sang. A ce moment-là, j’avais un peu plus confiance dans la stabilité de mon point d'accroche, quel qu’il soit, alors j'ai tiré sur mes élévateurs pour mettre le poids sur mes bras pendant quelques secondes : j'ai immédiatement senti le sang affluer dans ma jambe. Des amis sont arrivés pour me secourir avec des cordes, mais au final ils ont décidé d'attendre : ils ne voulaient pas lancer une corde qui aurait pu endommager le parachute et me faire tomber. Ces quatre heures-là ont été les plus longues de ma vie.
J'essayais juste de m'occuper l'esprit en comptant jusqu'à 60 lentement dix fois, en essayant de compter les minutes. Dix minutes de comptage représentaient en fait 30 minutes en temps réel. Soudain, des mots me sont venus à l'esprit, quelque chose comme : « Avec la puissance de mon esprit, je vais m’en sortir ». J'ai probablement répété cette phrase un millier de fois. Je ne sais pas du tout d'où elle vient.
J'ai pensé à Tomaž Humar, le grand alpiniste et soliste slovène dont le terrible sauvetage avait duré six jours sur le Nanga Parbat. Il était trempé, frigorifié et coincé dans une grotte de neige à 6 400 mètres d'altitude. Ma situation n'était pas aussi épouvantable que la sienne, et il avait survécu grâce à la force de son esprit. C'est tout ce à quoi je pouvais penser.
Au bout de deux heures, mon corps a commencé à faiblir. Je ne pouvais plus que me concentrer que sur une chose : conserver l'énergie dont j'avais besoin. Je commençais à en manquer, quand, tout à coup, j'ai entendu une voix : James, l'un des membres de l'équipe de secours. « Hey Alenka, je suis un ami de ton père » ( alpiniste lui aussi, ndlr). Il était à quelques mètres de moi. Au moment où il m'a attachée, j'ai ressenti tout ce que je n'avais jamais ressenti auparavant. J'ai eu froid. J'ai senti que mon genou me faisait mal, très mal, au point d'en crier. Toutes ces sensations m’ont submergée. J’étais en sécurité".
Au final, Alenka Mali se tirera de son accident avec seulement un genou meurtri. Elle ne sait toujours pas comment elle est encore en vie, nous a-t-elle déclaré. Mais elle sait qu’elle sautera à nouveau..
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