De la folie polaire et autres mauvais tours joués par l’Arctique au cerveau humain.
Eric Larsen, l’explorateur polaire qui a récemment tenté un record de traversée solo du pôle Sud en ski, raconte que son anxiété se déploie au centuple lorsqu’il est en expédition : “Il est difficile de décrire de quoi ça a l’air, mais cette incertitude sur sa destinée, son matériel et l’impossibilité de définir le temps d’une expédition, c’est comme une mort à petit feu parce que ça agit sur le mental pendant une longue période.”
Stephen Haddelsey, historien britannique qui a publié récemment Icy Graves, un ouvrage sur les premières expéditions polaires, explique qu’à l’époque des premières explorations, on appelait cette manifestation “la folie polaire”. Ces aventuriers savaient que leur humeur changeait pendant les jours froids et sans soleil, qu’ils souffraient de l’isolement, de dynamiques de groupe compliquées et de la peur. Il apparaît aujourd’hui que, dès les premières expéditions, les explorateurs rencontraient en plus ce qu’on appelle désormais le trouble affectif saisonnier (TAS), connu aussi sous le nom de “dépression hivernale récurrente”.
Frederick A. Cook, le chirurgien de l’expédition belge de 1897, la première à avoir passé un hiver en Antarctique, a écrit dans ses notes de voyage : “Le corps humain s’acclimate paresseusement et difficilement à cette étrange condition que sont les saisons polaires, et nous-mêmes sommes lents à nous adapter à cet extrême découragement que représentent les longues nuits d’hiver.” »
Noir c’est noir…
Nous avons beaucoup appris sur ces confins du monde depuis, et pourtant, nous savons toujours aussi peu gérer l’impact psychique de ce type d’expédition sur les individus. La recherche en santé mentale dans des conditions difficiles et isolées est un champ qui se développe ces dernières années et promet de découvrir comment les êtres humains pourraient s’en sortir dans d’autres conditions extrêmes telles que l’exploration interplanétaire.
Au début des années 1900, les explorateurs essayaient déjà de comprendre les terrains facilitant la dépression et comment celle-ci se manifestait en voyage et impacterait alors les équipes. “Ils se sont très vite rendus compte que les individus commençaient à mal se comporter lors des longs hivers polaires, souligne Haddelsey. Ils savaient que c’était associé à l’hiver noir mais ignoraient que c’était physiologique”.
Dans ces environnements compliqués, notre corps répond biologiquement au manque de luminosité et se met en état de stress quasi constant. Certaines personnes sont plus sensibles aux impacts physiologiques négatifs et Haddelsey explique qu’une grande part des difficultés à gérer les questions de dépression et d’anxiété sur ces premières expéditions était de distinguer les syndromes de dépression saisonnière des autres affections psychologiques possibles.
En ces temps-là, il y avait peu de connaissances scientifiques sur les dommages psychologiques. Ernest Shackleton, qui a mené trois expéditions en Antarctique, a préparé sa propre équipe via des questionnaires de personnalité et trouvé des hommes qu’il estimait autonomes, intelligents et calmes. Les explorateurs d’aujourd’hui, comme Larsen, traquent et contrôlent leur état psychique pour échapper à ces problématiques. Mais même les gens dotés d’une grande intelligence, indépendants et à la personnalité stable, souffrent de l’isolement et de l’obscurité. Il n’y a pas encore de protocole concret pour y échapper reconnaît Haddelsey.
“La recherche en santé mentale dans des conditions difficiles et isolées est un champ qui se développe et promet de découvrir comment les êtres humains pourraient s’en sortir dans d’autres conditions extrêmes telles que l’exploration interplanétaire.”
Nathan Smith, qui étudie la psychologie lors d’expéditions à l’Université de Manchester, considère que ce champ est en pleine expansion depuis qu’il a commencé sa recherche en 2013. Une partie est menée directement par la NASA, qui soutient la recherche en Antarctique pour ses actions appliquées au travail sur la planète Mars, l’endroit étant le lieu parfait pour simuler les conditions similaires à celles dans l’espace. Smith et ses collègues évaluent comment les êtres humains gèrent les contraintes psychologiques et physiologiques comme les situations de froid, la pression physique et l’isolement. Ils développent ensuite des stratégies pour atténuer leur impact.
Pour cela, les chercheurs ont développé une série de questionnaires sur la santé psychique et sur les dynamiques de groupe pour les membres d’expéditions en Arctique, à remplir quotidiennement. Ces bulletins, dont de très récents comme ceux des 13 équipiers de la station Concordia en Antarctique, ont permis à Smith et son équipe d’analyser, dans un large spectre, les pics émotionnels et les moments les plus compliqués sur toute une expédition. Ainsi, ils ont pu en identifier les origines, quantifier le niveau de stress ressenti et même prédire et anticiper les comportements.
Smith explique que lorsque les gens rapportent des changements émotionnels, ce ne sont jamais des bouleversements importants, mais une simple variation d’état peut provoquer un trouble. “Quand on observe un petit pic de tension et qu’il évolue dans une direction négative, cela signifie beaucoup”, estime Smith, surtout lorsque cette altération est palpable pour toute l’équipe.
Travailler avec les erreurs du passé
Il explique que les membres d’une même expédition gardent souvent pour eux leurs émotions, de peur d’accabler l’équipe. S’exprimer dans un journal intime offre une soupape et permet une véritable décharge mentale qui finit par être partagée au sein de l’équipe. Dans ce type d’environnement extrême, les gens ont tendance à s’inquiéter de leur famille et amis continuant à vivre une vie normale, sans eux.
Ce sentiment empire avec le manque d’intimité dans les expéditions. De petits déclencheurs, comme la frustration d’un projet qui semble stagner, peuvent mener à des spirales psychologiques négatives bien plus grandes, les circonstances empêchant la mise en place de stratégies de survie de base, comme prendre du temps pour soi.
Les chercheurs travaillent ainsi avec les acquis et les erreurs du passé. En lisant les écrits d’expéditions anciennes, Haddelsey a découvert que des facteurs qu’il percevait comme validant les thèses de dépression (la pénibilité de la tâche et l’éloignement) avaient eu, au contraire, un effet positif sur tout un groupe. Le sentiment de faire partie d’une équipe, le fait de rester occupé et d’être capable de se concentrer sur une activité captivante sans autre distraction se sont révélées être positives pour le cerveau. Il atteste que “les unités de recherches qui ont le moins de contacts avec le monde extérieur sont celles qui ont les meilleurs résultats au niveau de la santé psychique”.
Connu pour avoir localisé le point magnétique nord, l’amiral John Ross a passé plusieurs hivers dans l’Arctique dans les années 1830, il a travaillé dur pour que ses hommes ne se replient pas sur eux-mêmes. Pendant ses expéditions, il aidait tous ses aventuriers à rester motivés au sein de leur équipe en mettant en scène des projets de théâtre amateur et en les gardant toujours occupés, avec des tâches scientifiques précises, comme archiver méticuleusement des données. Ces stratégies “n’ont certainement pas pu empêcher l’apparition du syndrome dépressif mais ont pu en réduire les effets”, selon Haddelsey.
Les vieilles méthodes sont les meilleures
Les techniques pour tenir le coup n’ont donc pas beaucoup changé depuis les grandes premières conquêtes des pôles. Larsen fait peut-être l’impasse sur l’animation théâtre, mais il débute ses voyages après une préparation physique intense pour éviter toute fragilité corporelle qui pourrait déclencher une faille psychologique. Une fois son voyage engagé, il le découpe en instants-séquences pour éviter de se sentir envahi par l’immensité du temps et de l’espace qu’il va devoir affronter.
Aussi attentif à l’équilibre entre positivisme et réalisme, il admet qu’il “est généralement un optimiste hors compétition, mais qu’en mission, le pire qui puisse arriver est que votre objectif ne soit pas atteint. Ce revers émotionnel peut vous briser littéralement.” Larsen ayant récemment dû abandonner une expédition solo contre la montre à travers le pôle Sud à cause d’une météo extrêmement difficile et pour des raisons de sécurité, il sait de quoi il parle.
D’un point de vue purement scientifique, Smith reconnaît que jusqu’ici, il n’y a pas de véritable antidote pour repousser les difficultés psychologiques auxquelles on doit faire face dans ce type de circonstances. Sa recherche a montré que ce qu’il appelle “les stratégies de gestion centrées sur les émotions”, ou les manières de s’obliger à voir une situation sous un autre angle en se distrayant par exemple, sont parmi les méthodes les plus efficaces.
Cela signifierait que, dans ce qu’a tenté Larsen - en s’imposant des mini-objectifs tel qu’avancer un ski après l’autre - il aurait fallu adopter une méditation en mouvement pour ne jamais flancher : avancer sur de la musique ou des mantras pour sortir de ses pensées en boucle. Mais le facteur le plus critique, selon Smith, est celui que l’amiral Ross à l’époque avait découvert par lui-même : quand la situation prend une tournure désastreuse, il vaut mieux agir – même en faisant une action qui ne sert à rien – c’est toujours préférable à l’inaction. “Si nous nous donnons la perception que nous pouvons nous sortir d’une situation, nous répondrons avec une meilleure capacité d’adaptation, conclut Smith. Lorsque nous sommes dépassés, nous arrêtons d’essayer, et là c’est la fin”.
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