C’est le lieu de toutes les tragédies. La cascade de glace du Khumbu, passage encore incontournable pour qui veut s’attaquer à l’ascension de l’Everest, est foulée à d’innombrables reprises par les Sherpas chaque saison. Notamment pour transporter du matériel du camp de base aux camps supérieurs. Or ce recours à l'hélicoptère y est désormais interdit (bien qu’exceptionnellement autorisé cette année). Les autorités cherchent donc d’autres solutions pour soulager les travailleurs en haute d’altitude. La dernière en date ? Un drone cargo, engin capable de transporter des charges lourdes (allant jusqu’à 30 kilos) piloté manuellement et à distance.
Fin avril, des responsables de Pasang Lhamu Khumbu, l'agence locale qui supervise le versant népalais de l’Everest, ont testé un drone cargo chinois. Leur objectif ? Voir si l'engin était capable de transporter des déchets et du matériel sur les pentes du toit du monde. Leurs conclusions sont formelles : à l’avenir, cette technologie pourrait bien réduire le nombre d’aller-retours effectués par les Sherpas et autres porteurs de haute altitude dans la cascade de glace mortelle du Khumbu (entre le camp de base et le camp I).
« Nous voulons alléger le fardeau des Sherpas qui risquent leur vie en transportant des déchets à haute altitude », explique Jagat Prasad Bhusal, directeur administratif de Pasang Lhamu Khumbu. « À des altitudes aussi élevées, le moindre déplacement est extrêmement fastidieux ».
Des vols d’essai concluants… mais encore imparfaits
Des vols d'essai ont été effectués les 29 et 30 avril avec un FlyCart 30, un drone de livraison industriel construit par la société chinoise DJI. Selon Jagat Prasad Bhusal, les résultats sont prometteurs, bien qu’imparfaits. Le 29 avril, les opérateurs ont fait voler l'engin du camp de base, situé à 5364 m, jusqu'au camp I, soit à 6060 m, mais ils n'ont pas réussi à faire atterrir le drone au camp le plus élevé.
L'altitude extrême de l'Himalaya représente un défi pour les aéronefs à moteur rotatif tels que les hélicoptères et les drones, car les pales en rotation génèrent moins de portance dans l'air raréfié. Le 30 avril, les opérateurs ont retenté l'expérience, mais en chargeant cette fois deux bouteilles d'oxygène pesant environ 18 kg. Et le drone a terminé le voyage. « Nous sommes optimistes. Les premières performances du drone sont encourageantes », s'enthousiasme Jagat Prasad Bhusal. »
Autre problème : la perte de signal
Les hélicoptères utilisés pour transporter du matériel et secourir les alpinistes sur l'Everest ont des moteurs plus puissants que les modèles traditionnels. C'est indispensable à une telle altitude. Dans ces conditions, les drones sont eux aussi moins performants. Le FlyCart 30 n’est pas encore capable de dépasser les 6000 mètres. Il peut toutefois transporter jusqu’à 30 kilos de matériel.
La montagne présente d'autres défis pour les drones. Les caractéristiques topographiques des lieux peuvent en effet venir bloquer les signaux radio transmettant les instructions données par le pilote. C'est précisément ce qui s'est passé fin avril lors des tests réalisés sur les pentes de l’Everest. Mais l'équipe semblerait avoir trouvé une solution. Il est prévu maintenant d'envoyer un deuxième pilote plus haut afin de prendre le contrôle de l’engin. Le FlyCart 30 pouvant être contrôlé par plusieurs personnes.
Moins de passages sur le glacier du Khumbu ?
Suite à ces tests, les responsables de Pasang Lhamu Khumbu se projettent déjà sur la saison. Les drones pourraient en effet transporter des déchets jusqu'au camp de bases dès 2025, ont-ils annoncé dans le Kathmandu Post.
Leur recours pourrait donc représenter une véritable avancée dans les efforts déployés depuis des années pour réduire les dangers dans la cascade de glace du Khumbu. Dominant le camp de base, ce dernier présente des risques mortels pour les centaines de travailleurs de haute altitude qui montent et descendent le matériel pour les expéditions du côté népalais. C’est un lieu particulier, sujet aux avalanches et à l'effondrement de tours de glace. S’ajoutent à cela des dizaines de crevasses. Il n'existe à ce jour pas d'autre itinéraire entre le camp de base et le camp I (l’alpiniste français Marc Batard et son équipe travaillent actuellement sur l’ouverture d’une variante à la voie normale, la « TeamWork Marc Batard », évitant cette fameuse cascade de glace).
Au fil des ans, les Sherpas ont affiné les stratégies de sécurité dans ce lieu incontournable. Chaque année, l'itinéraire à travers le glacier est tracé par un groupe de spécialistes, les « icefall doctors ». Ces dernières années, ils se sont efforcés d'éloigner l’itinéraire emprunté par les alpinistes des pentes avalancheuses. Autre mesure mis en place : les porteurs montent généralement par l’icefall tôt le matin, lorsque la glace est plus ferme et moins susceptible de s'effondrer. Certains organisateurs d'expéditions ont même fait le choix de transporter du matériel par hélicoptère vers les camps les plus élevés.
50 personnes ont péri dans l’icefall depuis 1953
Malgré tous les efforts déployés, la cascade de glace du Khumbu est souvent le théâtre de tragédies. Il y a dix ans, en 2014, une avalanche y tuait 16 Sherpas. Et pas plus tard qu’en avril dernier, trois guides sont morts après avoir été ensevelis par l'effondrement d'un sérac de glace. Au moins 50 personnes y ont ainsi perdu la vie, selon le Kathmandu Post,
Or, au vu des dernières règlementations mises en place par les autorités, les Sherpas devraient être davantage amenés à parcourir cette zone sensible. Début 2024, Pasang Lhamu Khumbu a promulgué une série de règles régissant les opérations d'expédition. L'une d'entre elles interdit aux opérateurs de transporter du matériel vers les camps supérieurs par hélicoptère, essentiellement pour des raisons environnementales. Mais selon Everest Chronicle, les autorités y ont récemment fait une entorse, en raison d’un retard de douze jours sur l'achèvement de l'itinéraire par les « icefall doctors ». Un moyen de préserver la vie des travailleurs de haute altitude. A l'avenir, peut-être les drones en feront-ils de même.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










