Après cinq tentatives avortées en 2025, l’Américain Tyler Andrews s’est de nouveau acharné sur l’Everest ce printemps. Une sixième tentative de FKT sans oxygène qui a finalement viré au fiasco. Recours à l’oxygène, évacuation en hélicoptère et débat sur les limites de l’assistance, le cas Andrews n’est pourtant qu’un symptôme des dérives qui touchent le toit du monde. Une montagne de plus en plus fréquentée, où cordes fixes, météo ultra-précise, logistique privée et communications permanentes brouillent chaque comparaison avec les ascensions d’hier. Cette course aux records n’a désormais plus grand-chose à voir avec l’alpinisme.
Après ses FKT sur le Manaslu, l’Ama Dablam et l’Aconcagua, Tyler Andrews entendait ajouter en mai un nouveau record de vitesse à son CV. Sur le toit du monde cette fois, par la voie normale et sans oxygène, dans le sillage du record historique de Marc Batard, 22 h 29 du camp de base au sommet en 1988, et du temps plus rapide, mais plus discuté, de Kazi Sherpa, crédité de 20 h 24 dix ans plus tard. Alors qu’il s’y était déjà attaqué cinq fois en 2025, trois fois au printemps, deux à l’automne, il avait été contraint de rebrousser chemin à chaque reprise en raison du mauvais temps, de la neige abondante ou de pannes de matériel. Cette fois-ci, l’Américain de 35 ans semblait déterminé à aller au bout.
Une sixième tentative de FKT sans oxygène controversée
Le 23 mai, Andrews quitte le camp de base à 20 heures et remonte rapidement la cascade de glace du Khumbu, le Western Cwm puis la face du Lhotse. Dans la nuit, quelque part au-dessus du camp 2, son équipe publie une vidéo préenregistrée annonçant que l’Américain a finalement enfilé un masque à oxygène, en raison des mauvaises conditions annoncées au sommet. « J’ai pris de l’oxygène après le camp 2, car les prévisions pour le sommet annonçaient des vents trop forts pour une ascension sans oxygène », expliquera-t-il ensuite à ExplorersWeb. Son FKT sans oxygène s’arrête donc là, mais Andrews poursuit sa montée jusqu’au camp 4, avec un nouvel objectif : battre le record avec oxygène de Lhakpa Gelu Sherpa, établi en 10 h 56 min 46 s en 2003. Selon ses propres estimations, son rythme lui aurait alors permis d’y parvenir largement.
Au camp 4, toutefois, « ce qui devait être un arrêt de 10 à 15 minutes s'est transformé en une pause de près d'une heure, ce qui a considérablement réduit mon avance sur le record », raconte-t-il. Au Balcon, à 8 400 mètres, Andrews apprend finalement que les membres de l’équipe chargés de le suivre avec une bouteille d’oxygène de secours ont renoncé à monter plus haut, jugeant les conditions trop dangereuses. Il continue encore une centaine de mètres avant de faire demi-tour, vers 19 heures.
De retour au camp de base, un observateur japonais remarque que sa trace InReach n’affiche qu’une dizaine de minutes entre le camp 2 et le camp de base. Andrews finira par confirmer avoir été évacué en hélicoptère. « J’avais des troubles de la vision dans la descente de la face du Lhotse. Le médecin de mon équipe m’a conseillé d’être évacué et de ne prendre aucun risque dans la cascade du Khumbu, afin d’éviter une cécité des neiges ou une abrasion de la cornée », écrit-il, précisant qu’il n’avait mis ses lunettes de protection qu’au niveau du Balcon, « ce qui était probablement une erreur ». L’Américain reconnaît aussi avoir choisi de ne pas communiquer immédiatement sur cette évacuation. « Je sais que les vols au-dessus du camp de base restent un sujet très sensible et souvent critiqué. Mais je suis reconnaissant d’avoir pu redescendre rapidement, être soigné et récupérer assez pour repartir. »
En principe, le gouvernement népalais limite l’usage des hélicoptères au-dessus du camp de base aux évacuations médicales. Dans les faits, la règle reste largement sujette à interprétation, de nombreuses expéditions invoquant des urgences plus ou moins sérieuses pour éviter à leurs alpinistes la longue descente jusqu’au camp de base.
Une flopée de FKT
Au-delà du fiasco d'Andrews, l’épisode a surtout remis en lumière les zones grises qui entourent désormais ces records. Le recours à l’oxygène lors d’une tentative invalide-t-il un futur essai sans oxygène ? Saisie directement par Andrews, la Himalayan Database a finalement estimé que non. Le médecin consulté par la HDB a jugé l’avantage physiologique négligeable, tout en reconnaissant qu’un bénéfice psychologique pouvait, lui, exister. La base de données himalayenne a d’ailleurs admis auprès d’ExplorersWeb que le cas était inédit, et pourrait nécessiter à l’avenir la création de nouvelles catégories.
Kilian Jornet a lui aussi réagi. Kilian Jornet a lui aussi réagi. Et le Catalan, familier de cette frontière entre course en montagne et alpinisme de très haute altitude, a été très clair. « La difficulté d’une ascension sans oxygène ne tient pas seulement à la physiologie, mais aussi à l’exposition au risque. Avoir de l’oxygène à disposition, même sans l’utiliser, supprime une partie de ce risque. À mes yeux, si de l’oxygène est disponible pendant l’expédition, on ne peut pas parler d’une tentative purement sans oxygène. »
Andrews, lui, reconnaît que tout cela est sujet à débat. Il ne se revendique pas alpiniste, mais coureur venu transposer « la philosophie du trail running sur les plus hauts sommets du monde ». L’approche a sa cohérence. Elle n’est pas nouvelle pour autant. Kilian Jornet, entre autres, a déjà largement exploré cette frontière entre course, alpinisme et haute altitude. Mais chez Andrews, le paradoxe est plus frappant. « Dans le monde de l’alpinisme, l’Everest a désormais mauvaise réputation, avec trop de monde, trop de publicité », affirmait-il il y a quelques mois auprès d’Outside, tout en présentant ce projet comme l’aboutissement logique de ses records de vitesse en montagne. Difficile de mieux résumer l’ambiguïté de cette quête.
Finalement, l’histoire dépasse largement le seul cas d’Andrews, qui reste, nul doute, un athlète talentueux. Mais à mesure que les catégories se multiplient, avec oxygène, sans oxygène, aller simple, aller-retour, assistance minimale, assistance déclarée, variantes d’itinéraires, les FKT semblent perdre une partie de leur sens.
Andrews plaisantait lui-même sur les « machines à expresso à 10 000 dollars au camp de base » dont ne disposaient pas ses prédécesseurs. Cordes fixes généralisées, prévisions météo ultra-précises, équipes logistiques réparties sur toute la voie, communications permanentes, hélicoptères mobilisables en quelques minutes, bouteilles d’oxygène à portée de main en cas d’incident. Autant d’éléments qui rendent forcément bancale la comparaison avec les ascensions de Marc Batard ou de Hans Kammerlander dans les années 1980 et 1990.
Si la Himalayan Database tente bien de faire office d’arbitre, elle ouvre aussi un espace d’interprétation dans lequel s’engouffrent inévitablement les athlètes, leurs équipes de communication et leurs sponsors. Et à force de vouloir tout mesurer, on finit par s’en lasser.
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