Ce fameux monologue intérieur que les athlètes connaissent bien varie suivant les sports, les situations et les niveaux d'expérience, révèle une nouvelle étude danoise. Pourquoi ? Comment ? Explications d’Alex Hutchinson, ex membre de l’équipe nationale canadienne de course de fond, journaliste spécialiste de l’endurance.
Il y a quelques années, j'ai fait une conférence sur le rôle du cerveau dans les limites physiques devant un groupe de jeunes espoirs d’un club de base-ball. Parmi les sujets que j'ai abordés, j’ai parlé du fameux discours intérieur d’auto-persuasion, qui, dans le monde de l'endurance, consiste essentiellement à se dire : "tu peux le faire". Ce qui donne de meilleurs résultats que de marteler : "je suis nul et je devrais abandonner". Puis un préparateur mental a pris la parole pour souligner ce qui peut sembler être une évidence : se mettre dans une position psychique pour enchaîner les kilomètres et cracher vos poumons ne vous aide pas nécessairement à attraper une balle filant à 140 km/h.
On s'autocritique tous !
Il s'avère en effet que l'auto-persuasion ne se résume pas à se dire : « je peux le faire ». Selon une estimation, nous passerions environ un quart de nos heures d'éveil à nous parler à nous-mêmes, il n'est donc pas surprenant que les objectifs de ce monologue intérieur puissent varier. Dans le sport, on distingue principalement le dialogue intérieur motivant (tu peux le faire !) du dialogue informatif (garde un œil sur la piste !).
Cette distinction est au cœur d'une nouvelle étude conduite par Johanne Nedergaard de l'université d'Aarhus au Danemark, publiée dans "Consciousness and Cognition", qui compare le dialogue intérieur des coureurs de fond avec celui des joueurs de badminton. Cette étude contient des conclusions très intéressantes, mais la plus importante est sans doute celle-ci : si vous vous autocritiqué volontiers, sachez que vous n’êtes pas le seul !
Comment ce sont déroulées ces recherches ? Dans un premier temps, les scientifiques ont soumis à 165 coureurs et 105 joueurs de badminton un questionnaire comprenant une longue liste dans laquelle il leur a été demandé de choisir les affirmations qui correspondaient à l'autocritique dont ils avaient fait l'expérience. Ou à celles qui leur étaient venues à l’esprit lors de leur dernière compétition ou de leur dernier entraînement.
Contrairement à d’autres études, il n’était pas question cette fois-ci de leur enseigner à optimiser ce discours intérieur. Non, il s'agissait simplement d’observer les différents types de monologue intérieur qu’avaient spontanément les athlètes. Sans surprise, 85 % des personnes interrogées ont déclaré avoir effectivement recours à ce dialogue intérieur, ce qui confirme les statistiques relevées par d’autres chercheurs.
"Qu'est-ce que vais faire après la course ?"
Leurs réponses ont été analysées pour voir si un ordinateur intelligent pouvait distinguer un coureur d’un joueur de badminton en se basant uniquement sur le contenu de leur dialogue intérieur respectif. Conclusion : la distinction est claire, comme le montre de manière saisissante le diagramme ci-dessous, présentant les réponses caractéristiques des coureurs (s'étendant vers la droite) et celles propres aux joueurs de badminton (vers la gauche) :

Ce qui assez marrant, c’est que la pensée dominante chez les coureurs est de loin : "Qu’est-ce que je vais faire plus tard dans la journée ? Ce qui laisse entendre que la plupart des coureurs ont répondu sur la base de leur dernier entraînement, et non en se référant à une compétition pendant laquelle il est probable leurs pensées auraient été plus focalisées. Parmi les autres réponses spécifiques à la course à pied on trouve : "je veux arrêter", "je ne peux pas continuer" et "je ne vais pas y arriver", autant de sentiments que je connais bien et qui parleront aussi sans doute à beaucoup d’autres coureurs. Mais il est très intéressant de voir que les réponses plus positives du type : "je me sens fort" et "je peux y arriver" sont presque aussi fréquentes que les discours négatifs. La course à pied est une bataille sans fin entre la confiance en soi et le doute, aussi un discours de motivation peut-il vraiment faire la différence.
Du côté des joueurs des joueurs de badmington, les pensées les plus spécifiques sont également assez négatives : "je vais perdre", "je viens une fois de plus de tout rater « et "que vont penser les autres de mes mauvaises performances ? ». Par ailleurs, le discours des joueurs de badminton semble se concentrer davantage sur le contrôle du stress et sur des indices de procédure techniques comme "concentre-toi" et "relaxe-toi". Enfin, il est intéressant de noter que, même sans entraînement spécifique, les schémas naturels des dialogues intérieurs des coureurs et des joueurs de badminton font bien la distinction entre le discours motivationnel et le discours « pédagogique ».
Un discours plus positif, plus répétitif
La deuxième partie de l'étude consistait en un autre questionnaire soumis, cette fois, à 291 coureurs et marathoniens, afin d'approfondir les nuances de leur dialogue intérieur.
Les scientifiques cherchaient à savoir notamment si ce discours évoluait en fonction de l’intensité de l’effort. Leur principale conclusion est que plus vous vous donnez à fond, plus votre dialogue intérieur est susceptible d'être plus court, plus positif, plus répétitif et plus concentré sur votre objectif : courir.
Ils ont également cherché à établir un lien entre le dialogue intérieur et les meilleurs temps personnels pour le semi-marathon et le marathon. Sur ce point, de nombreuses recherches ont déjà été menées pour étudier les différences entre les coureurs novices et les plus aguerris. Il en ressort que les débutants tirent davantage de profit de l'auto-persuasion que les coureurs déjà expérimentés. On retrouve le même comportement chez les enfants qui, découvrant une compétence nouvelle, se parlent à eux-mêmes. Rappelons que déjà, au siècle dernier, le psychologue russe Lev Vygotsky expliquait qu’on passait naturellement des instructions externes des parents ou des enseignants à « l'auto-instruction » manifeste et enfin au discours intérieur.
Chez les coureurs débutants, c'est l'artillerie lourde
L’étude de Johanne Nedergaard a bien sûr montré qu’il y avait de nettes différences entre les coureurs plus rapides et les coureurs plus lents. Les athlètes les plus lents avaient tendance à utiliser un discours intérieur plus court, plus positif et plus répétitif. Ce que le chercheur interprète ainsi : les coureurs plus expérimentés sont capables, selon lui, d’être dans la zone pendant les courses d'entraînement faciles, alors que les coureurs novices doivent déployer l'artillerie lourde pratiquement tout le temps pour terminer leur course.
Certes cette étude ne nous dit pas si changer ces schémas d'autodiscours entraînerait de meilleures performances - bien que plusieurs travaux antérieurs suggèrent que ce serait effectivement le cas - mais elle confirme que les techniques d'autodiscours doivent être adaptées à la situation, que vous soyez en compétition ou en entraînement, expert ou débutant, que vous pratiquiez un sport de motricité fine ou d'endurance. Elle confirme également que tous, à un moment donné, nous sommes traversés par les mêmes pensées. A mi-parcours d'une course, qui ne s’est pas dit : "je veux arrêter" ou "je ne peux pas continuer". Autant de pensées négatives qui ne feront que vous plomber. Aussi, si vous pouviez commencer à retourner ce sombre monologue intérieur en un plus positif, n’hésitez pas. En attendant, cessez de vous flageller. Et rassurez-vous, on est tous pareil. Il y a forcément un moment, dans cette foutue course, où franchement, on se demande ce qu’on fait là. Mais le surmonter est tellement gratifiant. Et là, c’est votre mental qui va faire la différence.
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