Ultra-accessibles, les plans de course générés par l’IA séduisent de plus en plus de runners. Mais que valent-ils vraiment ? Peut-on progresser (ou même préparer un trail ou un marathon) sans coach humain ? Et surtout, est-ce sans risque ? Enfin, à terme, pourraient-ils les remplacer définitivement ? Nous avons interviewé des coureurs et des entraîneurs : ils confrontent ici leurs expériences et dressent un état des lieux nuancé d’une tendance qui pourrait bien redéfinir nos façons de courir.
Demandez à ChatGPT un plan d'entraînement trail ou marathon sur 16 semaines et, en quelques secondes, vous obtiendrez un programme structuré : footing, séances de fractionné, sorties longues, jours de récup’ et cross-training, soigneusement organisés dans un tableau.
Votre nouveau « coach » vous posera même quelques questions pour « personnaliser » votre prépa : avez-vous un objectif chrono ? Souhaitez-vous des jours de repos ? Pour les coureurs débutants, qui ne maîtrisent pas encore les enjeux de la récupération ou la gestion des allures, cela peut vite virer au surentraînement… ou à la blessure. Et pour les profils plus expérimentés : est-ce que l’IA peut vraiment faire la différence, ou se contente-t-elle de balancer des séances toutes faites ?
Alors que de plus en plus de runners se tournent vers des applis d’entraînement boostées à l’IA (comme Runna par exemple, récemment rachetée par Strava), la question se pose : est-ce vraiment une bonne idée de confier sa prépa à un robot ? Et surtout : est-ce intelligent ?
Pour y voir plus clair, nous avons réuni des passionnées de course et des coachs afin qu’ils partagent leur expérience de l’impact de l’IA sur l’entraînement et le coaching. Des outils conversationnels comme ChatGPT ou Gemini aux plateformes spécialisées telles que Runna — une appli d'entraînement récemment rachetée par Strava — ces technologies séduisent par leur rapidité, leur praticité et leur accessibilité. Mais elles pèchent sur l’essentiel : l’adaptabilité, le soutien émotionnel et la compréhension globale de la vie d’un athlète. L’IA tend-elle vers une forme de « vérité » absolue en matière d’entraînement, ou s’éloigne-t-elle de ce qui fait l’essence même du coaching personnalisé ?
Ce qui ressort de cette discussion n’a rien d’une opposition homme-machine. Plutôt une prise de conscience : l’IA peut combler certaines lacunes… mais ne remplacera jamais ce que peut offrir un vrai coach.
Les intervenants
Emily Roll, 38 ans : coureuse à Portland (Oregon), marathonienne assidue, elle prépare son quatrième marathon (New York) et n’a jamais travaillé avec un coach perso.
Marisa Di Gregorio, 33 ans : coureuse basée en Caroline du Nord, elle prépare un semi après une blessure à la cheville. Elle s’entraîne aujourd’hui via l’appli Runna.
Amanda Li, 29 ans : coach au Canada, elle s’est mise à courir tardivement, mais est devenue passionnée au point de coacher des coureurs à l’emploi du temps chargé.
Scott Browning, 55 ans : coach à Los Angeles avec près de 30 ans d’expérience, spécialisé en préparation mentale et en biomécanique. Il suit des athlètes du niveau débutant à sub-élite.
Quand un athlète vous dit qu’il suit un plan d’entraînement généré par l’IA, quelle est votre première réaction en tant que coach ?
Amanda : Ma réaction a beaucoup évolué avec le temps. Aujourd’hui, je réponds plutôt : « Et alors, comment ça se passe pour vous ? »
Au tout début de ChatGPT, les gens lui demandaient de construire un plan d’entraînement et le résultat était un peu chaotique. Il pouvait proposer quatre sorties longues de 32 km dans un seul cycle. C’était fou… mais aussi un peu drôle.
Depuis, ça s’est amélioré. Même en lui donnant des infos très basiques, il peut générer un plan structuré avec une vraie progressivité. Ce n’est pas complètement personnalisé, et ça ne prend pas en compte les besoins spécifiques d’un coureur, mais ça respecte quand même les grandes lignes des bonnes pratiques. On voit de vrais progrès. Je pense qu’on se dirige vers un modèle où le rôle du coach humain, c’est justement d’apporter ce supplément d’âme.
Scott : On a tous été débutants à un moment ou un autre, non ? Et si tu trouves un outil qui fonctionne pour toi, tant que tu comprends ses limites, c’est super. Pour beaucoup de gens qui débutent, le prix d’un coach peut être un vrai frein. Il y a un vrai intérêt à poser des questions basiques à ChatGPT ou à d’autres IA. Mon instinct, c’est de me dire : au moins, ce coureur veut apprendre. Est-ce que ça lui sera utile ? Tout dépend de ce qu’il demande. Les gens arrivent dans le running par des chemins très différents. Et si l’IA peut être une porte d’entrée, alors tant mieux.
Vous êtes toutes deux des coureuses, pourquoi avoir choisi un plan d’entraînement ou une appli d’IA ?
Marissa : Quand j’ai commencé à courir, j’ai essayé de faire appel à un coach. Mais je suis tombée sur quelqu’un de très pointu, et ce qu’il me proposait comme base de travail… j’étais clairement pas au niveau.
Puis j’ai découvert Runna. Je l’ai utilisée pour préparer l’une de mes premières courses depuis longtemps, l’année dernière. Ce que j’aime, c’est que je peux adapter le programme. Si je ne peux pas m’entraîner au moment habituel, je déplace une séance et ça passe.
Je ne dis pas qu’on ne peut pas faire ça avec un coach humain, mais avec l’appli, je n’ai pas besoin de demander. Et je suis vraiment sur mes séances : elles sont déjà planifiées, je sais ce que j’ai à faire, j’ai même des rappels. Cette flexibilité, c’est ce qui me plaît.
Emily : Franchement, j’adorerais avoir un coach. Ce serait le rêve. Si un jour j’ai les moyens, je fonce. J’adore parler d’entraînement ! Mais pour préparer mon marathon, j’ai suivi un plan trouvé dans un bouquin. C’était pas mal, mais j’ai dû tout rentrer à la main dans ma Garmin. Et il n’y avait pas d’allure cible : je devais déjà connaître mon allure 10 km.
Avec Runna, l’appli m’a dit direct : « Ton allure 10 km, c’est ça », et ensuite les séances montaient progressivement en intensité. Ça m’a poussée, et ça m’a plu. Parfois, je n’atteignais pas les allures prévues, et c’était OK. Le plan s’ajustait pour coller à mon niveau du moment. Et si j’avais progressé plus vite, je suis sûre qu’il se serait ajusté aussi. Ce que j’apprécie aussi, c’est qu’il y a moins de pression. Je ne dois pas rendre de comptes à quelqu’un en chair et en os qui va me demander « Qu’est-ce qui s’est passé, là ? »
Mais est-ce qu’il n’y a pas un risque, justement, si l’IA ajuste automatiquement les allures sans avoir une vue d’ensemble sur l’état physique ou mental du coureur ?
Amanda : Oui, clairement. Un des gros écueils des plans IA, c’est qu’ils peuvent sembler universels. Et pourtant, beaucoup sont vendus comme étant « personnalisés ». Jusqu’à quel point, vraiment ? Je ne sais pas — je ne suis dans les coulisses des algorithmes — mais ce n’est pas la même chose que de s’entraîner avec un coach.
Par exemple, j’ai vu des plans semi-marathon débutants sur trois séances par semaine, avec deux séances intenses. Pour la plupart des coureurs, c’est intenable. Et sûrement pas optimal.
Je travaille avec beaucoup de débutants qui n’ont pas encore conscience de la charge d’entraînement « normale » par rapport à une fatigue excessive. C’est là que le risque de surentraînement est réel.
Emily : Il m’arrive que l’appli me dise : « Tu as raté une séance, ajoute-la à la semaine suivante pour ne pas prendre de retard. » Et je me dis : euh, non, mauvaise idée.
Je dis souvent : « Cette séance n’a pas de sens pour moi » ou « Ces allures sont trop rapides, surtout qu’il va faire 35°C demain. »
Je modifie en fonction de ce que je ressens. Je suis pas le plan les yeux fermés. Et ça, c’est super important.
Scott : Ce que tu décris — savoir adapter ton entraînement — c’est loin d’être la norme. Beaucoup de coureurs ne savent pas dire non à leur appli. Et quand ils posent une question à un chatbot, ils ne savent pas toujours quoi entrer ni comment lire la réponse.
Et là, ça peut vite dérailler et devenir décourageant. Si l’IA te dit : « Ta première sortie doit faire 30 minutes en endurance fondamentale » mais que tu ne sais même pas ce que ça veut dire, tu vas passer un sale moment.
Beaucoup de coureurs ne savent pas dire non à leur appli. Et ils ne savent pas non plus interpréter correctement les conseils qu’ils reçoivent.
Amanda : Il faut rappeler que dans la course à pied, il y a toujours un risque de blessure, et un risque d’épuisement mental. Et je pense que les IA ne sont pas encore capables d’intégrer ça dans leurs programmes.
Quel est, selon vous, le principal frein à l’embauche d’un coach ?
Emily : Pour moi, c’est simple : courir reste un loisir. J’ai du mal à justifier une telle dépense. Donc le frein, c’est surtout le prix.
Marissa : Pour moi, ce n’est pas vraiment une question de coût, c’est plutôt « l’intimidation ». Je suis pas en tête de peloton, je ne gagnerai jamais une course, et c’est très bien comme ça. Je cours pour le plaisir. Mais j’ai peur du jugement — pas forcément de la part du coach, mais des autres. Comme si je n’étais « pas assez bonne » pour mériter un coach.
Amanda : Je comprends parfaitement. L’IA peut vraiment aider à franchir ce cap. Et ensuite, peut-être qu’un jour la personne voudra un coach, ou pas. Mais au moins, ça permet d’ouvrir la porte à plus de coureurs. La réalité, c’est que le coaching est un luxe. Et à cause de ça, certains groupes restent sous-représentés dans ce sport, simplement pour des raisons financières. C’est pour ça que je considère l’IA comme un vrai tremplin.
Je ne pense pas que tous les coureurs aient besoin d’un coach. Mais je pense que tous les coureurs bénéficieraient d’en avoir un. Pour moi, et je crois que beaucoup de coachs partagent ce point de vue, le but, ce n’est pas juste de les emmener jusqu’à une ligne d’arrivée. C’est de les faire courir toute leur vie, de manière durable et adaptée.
Scott, tu as utilisé ChatGPT pour affiner l’entraînement d’un athlète. Résultat ?
Scott : Oui, je l’ai fait plusieurs fois. J’ai croisé les données physiologiques d’un coureur avec ses traits de personnalité, son style de course — du genre est-ce qu’il craque à la fin ou tient un rythme stable — et les spécificités du parcours.
Par exemple, pour Boston, j’ai entré ses données d’entraînement, son profil, et j’ai demandé à ChatGPT de me proposer quatre stratégies de course pour maximiser ses chances d’atteindre son objectif.
Le premier résultat était un peu brouillon, j’ai dû faire 200 prompts pour affiner. Mais j’ai ensuite sélectionné les quatre options les plus crédibles, classées par ordre de pertinence, et je les ai présentées à mon athlète. J’ai modifié quelques éléments, mais ça m’a donné une excellente base. Le jour de la course, il a suivi le plan à la lettre et a fini à six minutes de la prévision. C’est là que l’IA a une vraie valeur ajoutée. Elle peut traiter une masse de données que je ne pourrais jamais croiser moi-même : température, dénivelé, vent, état de forme… Et je peux ensuite adapter en fonction.Mais tout repose sur une chose : il faut savoir poser les bonnes questions pour obtenir des réponses utiles.
Marissa, tu reviens de blessure. L’IA t’a-t-elle aidée ?
Marissa : J’étais en préparation pour une course en septembre dernier, quand j’ai trébuché sur une racine. Bilan : deux ligaments déchirés à la cheville.
Quand j’ai repris l’entraînement, Runna a repris là où je m’étais arrêtée. Sauf que les séances étaient trop dures. Physiquement et mentalement, je n’étais pas prête.
J’ai donc modifié le plan moi-même. Runna a une option spéciale blessure, avec un programme course-marche, et je suis passée à ça.
Ce qui manque vraiment à l’IA, c’est le facteur humain. Psychologiquement, j’ai du mal à revenir. Et ça, aucune IA ne peut m’aider. La blessure physique, c’est une chose. Mais le mental ? C’est encore autre chose.
Vous diriez que le mental est le plus grand angle mort de l’IA ?
Amanda : Les humains auront toujours besoin d’interactions humaines. L’IA va devenir plus intelligente, elle va aider les coachs à être plus efficaces, à mieux exploiter toutes les données. Et nous, on pourra se concentrer sur l’écoute, sur le soutien.
Quand un athlète rate une séance ou un objectif, on est là pour le comprendre, pas juste l’analyser. Et c’est pour ça que les coachs ne vont pas disparaître. Une discussion avec une IA, c’est encore très différent d’une vraie conversation. C’est pour ça qu’on crée des liens avec des humains, pas avec des robots.
Scott : L’IA fonctionne par logique et reconnaissance de schémas. Elle applique des modèles rationnels pour proposer des solutions. Mais nous, les humains ? On n’est pas logiques. Du tout. Nos réactions à l’entraînement, aux échecs, même aux succès, sont souvent irrationnelles. Et c’est ce qui rend le coaching passionnant.
La vraie compétence d’un coach, c’est l’écoute. Pas juste de ce que dit un coureur sur sa séance, mais de ce qu’il ressent vraiment. Et ça, aucune IA ne peut le reproduire. Comme Amanda l’a dit, c’est là que le coaching fait la différence.
Ce qui compte vraiment, et ce sur quoi la plupart des coachs mettent l’accent, c’est la relation.
J’entraîne certains athlètes depuis plus de 25 ans. Et ça n’est pas juste une question de séances. C’est les accompagner à tous les moments : en pleine forme ou en convalescence. Ce lien humain, cette confiance — c’est ça, la vraie force du coaching.
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