En 2025, le vainqueur du Tour Divide, référence mondiale de l’ultracyclisme off-road, se lançait dans une tentative de record de la traversée de l’Eurasie à vélo. Parti du Portugal, il fera 18 000 kilomètres à vélo avant de finir derrière les barreaux russes, stoppé net à quelque 200 km de son but. Un an après, il se livre dans « Hors limites », paru le 7 octobre aux éditions Marabout. Un récit sans complaisance, où l’aventure se joue autant sur la route que dans une cellule russe. Un épisode douloureux dont il ne sort pas indemne.
Il avait presque réussi. Après deux mois à traverser l’Eurasie à vélo, à quelque 200 kilomètres de Vladivostok, Sofiane Sehili se heurte à une frontière sino-russe infranchissable à vélo. Incapable de renoncer, il tente de passer clandestinement, avant de se présenter de lui-même aux autorités. Résultat : 51 jours de détention en Russie, avec la menace de deux ans de prison. Nous l’avions longuement interviewé à son retour en France, fin octobre 2025. Il nous avait raconté l’enchaînement des obstacles, la décision qu’il qualifiait lui-même de naïve, mais aussi comment il avait vécu son incarcération, passant de douze à quatorze heures quotidiennes au grand air à une cellule dont il ne sortait presque jamais. On croyait alors avoir fait le tour de son aventure et la perspective de la publication de son récit, passage quasi incontournable aujourd’hui, pouvait laisser sceptique. C’était mal le connaître.

Un an plus tard, le vainqueur du Tour Divide et de la Silk Road Mountain Race publie Hors limites (Marabout) et la surprise est littéraire. Sans chercher à se donner le beau rôle, cet ancien documentaliste passé par Télérama a su trouver un ton juste, précis, souvent sensible, parfois drôle, pour raconter autant ses erreurs que ses peurs. Et surtout, il a choisi une construction particulièrement efficace : l’alternance des jours en selle et des jours en cellule. D’un chapitre à l’autre, l’immensité de l’Eurasie répond à la promiscuité carcérale. Les premiers ne sont d’ailleurs pas toujours des parties de plaisir. Dans son épilogue, Sofiane reconnaît que « la majeure partie des kilomètres parcourus avaient davantage à voir avec le devoir qu’avec la passion ». Entre fatigue, contretemps et kilomètres avalés sans joie, la route peut elle aussi devenir une forme d’enfermement, comprend-on.
Mais en cellule, l’homme habitué à la solitude choisie doit supporter celle qui lui est imposée, les manies de ses codétenus, l’angoisse d’une condamnation et l’absence de nouvelles directes de ses proches. Il écrit des poèmes, relit les lettres de Fanny, sa compagne, et ne cesse de s’interroger. « Tant de fois, en racontant cette histoire, j’ai eu à me remémorer tous les mauvais choix que j’ai faits en chemin vers Vladivostok. Il se passe tellement de choses en deux mois. Il eût suffi qu’une seule se déroule différemment pour que cette tentative de record trouve une autre issue. Une issue heureuse, qui m’aurait vu rentrer chez moi sans passer par la case prison. J’ai rarement échoué dans ma vie. Peut-être parce que j’ai toujours pris soin de ne me lancer que des défis que je savais à ma mesure. Mais, cette fois-ci, j’ai connu l’échec. Que cela arrive sur mon projet le plus ambitieux, le plus démesuré, c’est extrêmement difficile à accepter. », écrit-il dans son livre dont nous publions ici un large extrait. Sofiane en est alors à son 23e jour de détention en Russie. Après avoir été incarcéré dans la cellule 51, il occupe la 96 et vient d’apprendre que son espoir d’être rapidement libéré s’éloigne et qu’il risque désormais deux ans de prison. Il ne sera libéré que 28 jours plus tard, le 23 octobre 2025, après exactement 51 jours passés derrière les barreaux.

J+23 / Cellule 96
Je dois maintenant apprendre à vivre avec la possibilité que les deux prochaines années de ma vie se passeront ici, dans cette prison vétuste de l’Extrême-Orient russe. Je dois cohabiter avec cette pensée, aussi insupportable soit-elle. Hier, la soirée a été particulièrement difficile. Atrocement difficile même. Je me suis enfoncé dans une spirale négative, perdant totalement le contrôle, mon esprit se délitant face à l’angoisse. Aujourd’hui, j’ai l’impression de reprendre un peu pied. Je me suis levé vers 14 heures. Le plus grand plaisir de mes journées, la tasse de café lyophilisé additionnée de lait concentré, ne m’a pas vraiment apporté le même réconfort que les autres jours. J’ai à peine parlé avec mes codétenus. L’ambiance se fait de plus en plus délétère. C’est un supplice pour moi de partager ces quelques mètres carrés avec deux inconnus. Les cigarettes qu’ils fument tout au long de la journée aussi m’exaspèrent. J’ai de plus en plus de mal à supporter Oleg et ses manies. Tout ce qu’il fait, il l’accomplit avec une minutie extrême qui m’horripile. Que ce soit laver la vaisselle, se brosser les dents, essuyer la table, plier ses draps, se raser… S’il me voit faire chauffer juste assez d’eau pour me faire un café, il me fait signe que non, quand on fait bouillir de l’eau, c’est toujours les deux litres de la grosse boîte alimentaire, même si ça prend un quart d’heure. Je l’observe, pointilleux dans chacun de ses gestes, avec ses lunettes rectangulaires sans monture posées sur son nez épaté qui lui donnent l’air d’une taupe. Cette silhouette épaisse et voûtée, j’ai envie de la prendre et de la balancer contre le mur. Comment suis-je censé faire pour vivre enfermé avec des gens 24 heures sur 24 ? Je ne suis pas asocial, je sais créer du lien avec mes semblables et apprécier leur compagnie. Mais je suis un solitaire. J’ai besoin de ces moments où je ne suis que face à moi-même. C’est évidemment pour cela que je m’épanouis autant dans la longue distance à vélo.
Mon petit-déjeuner pris, j’ai sorti mon stylo et mes cahiers et je me suis mis à écrire. Plus l’angoisse est forte, plus le besoin de coucher des mots sur le papier se fait impérieux. Ce qui m’apporte le plus de réconfort, c’est la poésie. Je ne sais plus à quel moment de mon incarcération j’ai commencé à en écrire, assez tôt je crois. Je ne sais pas non plus pourquoi ce besoin s’est fait sentir, ni par quels mécanismes l’écriture m’apporte une forme d’apaisement. Mais cet exutoire, j’en ai plus besoin que jamais.
Je relis aussi certains passages des lettres de Fanny [sa compagne, dont le rôle dans sa libération aura été capital, ndlr]. Les pages imprimées remises par l’avocate glissent entre mes doigts. « Je ne peux pas t’abandonner, j’ai trop besoin de toi dans ma vie. Je vais te faire revenir à la maison. Fais-moi confiance. » Ou encore : « L’avocate est optimiste. Le consul y croit. On travaille dur tous les jours pour te faire rentrer en France. Surtout garde espoir. » J’essaie. J’essaie de garder espoir. Sur une feuille arrachée à mon cahier, je réponds à Fanny. Je ne lui dis pas à quel point la nouvelle que j’ai reçue hier m’a ébranlé. Je ne lui parle pas des deux ans, des heures d’angoisse intense qui m’ont rongé. Je sais que là-bas, en France, elle souffre énormément et je ne veux pas ajouter à son fardeau en lui montrant que parfois je perds pied, que j’ai l’impression de ne pas y arriver.

Je lui écris ceci : « J’ai toujours cru en ma chance. Dans les heures que je vis ici et qui sont les plus sombres de mon existence, cette foi vacille. Je dois pourtant croire, plus encore qu’avant. Il n’y a que ma chance qui peut me ramener près de toi au plus vite. J’espère si fort qu’elle ne m’a pas quitté. Elle qui m’a poussé à agir inconsciemment, persuadé que sous sa protection, le pire ne pouvait pas m’arriver. Qu’elle vienne me délivrer une dernière fois et je promets de ne plus abuser de sa protection. Je veux au plus vite revenir me coucher auprès de toi. Être de nouveau possédé par la conviction qu’il y a quelque part pour moi une bonne étoile. Qu’elle m’a fait croiser ta route et qu’elle a veillé à ce que nous ne passions pas trop de temps loin l’un de l’autre. »
C’est drôle comme il faut parfois être plongé dans une situation exceptionnelle pour s’ouvrir ainsi à la personne la plus proche de soi. Je n’avais jamais parlé à Fanny de ma chance. Pourtant, je me considère depuis longtemps comme quelqu’un de chanceux. Un peu avant mes 30 ans, quand j’ai commencé à voyager, j’ai pris conscience du privilège que j’ai eu de naître dans une grande démocratie occidentale. Si la vie était une partie de cartes, voir le jour en France serait comme se voir distribuer une paire de rois. Cela, je l’ai compris au Laos en voyant marcher, courbées sur le bord de la route, des femmes de 70 ans ployant sous le poids du bois ramassé pour allumer le fourneau. J’ai pu choisir ma vie.
Au-delà de ça, je n’ai pas l’impression d’avoir eu à démontrer un grand courage dans ma vie, ni d’avoir surmonté de réelles difficultés. J’ai simplement toujours cherché à faire ce que j’aimais et, en suivant ce chemin, j’ai construit une vie dans laquelle je m’épanouis, qui me comble. Oui, j’ai toujours dû mobiliser des ressources extraordinaires, dans le sens premier du terme, pour gagner des courses et devenir un des rares ultra-cyclistes pouvant vivre de sa passion. Mais la clé est justement là, dans ce mot : « passion ». Je n’ai jamais eu l’impression de faire des sacrifices, de passer à côté de quelque chose. J’ai eu l’immense chance de trouver exactement ce pour quoi j’étais fait. Une chose qui non seulement me rend heureux, mais dans laquelle j’excelle. Je n’ai pas l’impression d’avoir eu à travailler particulièrement dur pour en arriver où je suis. Peut-être, juste le sentiment qu’à certains moments j’ai pris les bonnes décisions et, à la suite de ça, j’ai vu les choses s’enchaîner dans le bon sens. Je me sens chanceux. Incroyablement chanceux. Une chance insolente qui me prémunit contre la peur. J’avance toujours persuadé qu’il ne peut rien m’arriver, car mon destin est marqué du sceau de la fortune, un mystérieux talisman immatériel qui me protège. Je suis mû par la conviction que tout se passera toujours bien, qu’il peut y avoir des revers, mais qu’il n’y aura jamais de catastrophe. Ce n’est pas possible : depuis toujours, la chance veille sur moi.
Alors, qu’est-ce que je fais ici ? Je suis entre ces murs. Une infinité de choses auraient pu se passer différemment et l’issue à laquelle je fais face maintenant aurait été évitée. Dans ces 64 jours passés sur la route, il aurait suffi de deux heures. Une poussière. Une frontière qui ferme trente minutes plus tard au Kirghizistan, un douanier chinois qui me refuse l’accès car mon passeport est trop abîmé, un silex qui se trouve 2 centimètres plus à droite au Tadjikistan et qui ne perce pas mon pneu… Il n’y avait qu’un minuscule détail à changer dans le déroulé de ces 18 000 kilomètres pour que je ne termine pas en prison. Autant dire rien du tout pour cette chance qui a toujours tant fait pour moi. Où est-elle ?
J’essaie de me rassurer. Si elle veille toujours sur moi, je ne resterai pas longtemps. Un mois en prison en Russie, c’est dur, mais je peux le considérer comme une éclipse de ma bonne étoile. Ce ne serait qu’un revers, une péripétie dans une vie mouvementée. Mais deux ans… Je pense à cette condamnation éventuelle. Je fais le bilan des quarante-trois années de ma vie. Un tel verdict, ce serait une rupture totale de la cohérence de mon existence. Un renversement si complet de la table que je ne sais pas comment l’imaginer. Ce serait la preuve que ma vie est régie par le chaos. Qu’en lieu et place de la chance, il n’y a eu en réalité que des hasards. Je ne veux pas y croire. Je ne peux pas l’envisager. Pourtant, cette possibilité est là, avec moi, en permanence. Ce n’est pas un nuage noir à l’horizon, c’est déjà la tempête elle-même, qui me sape, qui me nie. J’ai l’intuition que vivre avec cette éventualité, c’est être en équilibre au bord du précipice, un abîme qui tient à la fois du désespoir et de la folie.
Sur l’un de mes carnets, j’écris ceci : « l’espoir est une discipline ». Le geste est aussi dérisoire que la phrase est belle. Mais c’est à coup de gestes dérisoires qu’on chasse l’inconcevable, qu’on s’éloigne un peu de l’abîme. Mon travail chaque jour est de continuer à croire en ma chance.
Je ne suis ni croyant ni mystique. Je crois aux faits, à la science, à tout ce qui peut s’expliquer rationnellement. Je ne vois ni mystère, ni âme, ni puissance supérieure, inconnue de tous, régissant le grand théâtre du monde. Pourtant, il y a une entorse que j’aime faire à ce matérialisme. Je crois aux signes. Peut-être parce qu’ils sont poétiques. Peut-être parce qu’un signe ne parle qu’à celui qui l’interprète. Pas comme un dieu que tout le monde peut prier, une religion à laquelle quiconque peut choisir de croire. Un signe se cache dans le monde matériel et c’est notre œil qui le dévoile.
Peu de temps après être arrivé dans la cellule 96, j’ai vu, posée sur le radiateur situé sous la fenêtre, la trousse de toilette de Sacha. Dessus, en gros, on peut lire le mot CHANCE, et en dessous, en petit, PARIS. Il est là, mon signe. Je refuse de ne voir là qu’une simple coïncidence, j’ai trop besoin de croire. Quand le doute est sur le point de prendre le pas sur l’optimisme, je dirige mon regard vers la trousse de Sacha. Ma chance va me ramener à Paris. Elle est là, elle me le promet.
Hors limites. Ma tentative du record, de l’océan Atlantique aux prisons russes, Sofiane Sehili, Marabout, paru le 7 octobre 2026, 19,90 €.

HORS LIMITE
Ma tentative du record, de l’océan Atlantique aux prisons russes
Sofiane Sehili. Éditions Marabout.
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