Mardi matin, à l’aube, Lachlan Morton, cycliste professionnel australien de 29 ans, membre de l’équipe EF Education – Nippo a été le premier à franchir la ligne d’arrivée du Tour de France, après les traditionnels huit passages sur les Champs-Elysées, bien avant l'arrivée officielle prévue le 18 juillet. Un exploit réalisé en parallèle de la Grande Boucle, en solo et en totale autonomie. Et surtout un beau retour aux sources de la plus ancienne et la plus prestigieuse course cycliste du monde, comme il nous l'expliquait à la veille de sa dernière étape.
Le 26 juin, Lachlan Morton est parti de Brest, une heure après les 184 cyclistes du peloton. N’ayant pas été sélectionné pour le Tour de France, il a choisi de faire sa propre course, baptisée "l’Alt Tour" en hommage aux premières éditions, un condensé de l’esprit du Tour de France de 1903 et de la tendance actuelle du cyclisme, le bikepacking. L'Australien ne s’est pas contenté de parcourir les 3350 kilomètres officiels : il a également couvert à vélo les distances entre les villes d’arrivée et de départ, ajoutant 2127 kilomètres au tracé du Tour de France 2021 et pas moins de 60 000 mètres de dénivelé positif.
Sa dernière étape ? Relier Bordeaux à la périphérie de Paris en 550 kilomètres et 4000 mètres de dénivelé positif. Et comme le cycliste australien reste fidèle à lui-même, il a voulu le faire d’une seule traite, à savoir « une étape aussi longue qu’en 1919, la plus longue de l’histoire du Tour, afin d’avoir une idée de ce que cela pouvait représenter », nous a-t-il expliqué.

"C'est sûr que ça va être un vrai Tour de France !"
Tout a commencé l’été dernier, lors d’une conversation entre le directeur général de l’équipe, Jonathan Vaughters, et Philip Hult, directeur de la société sponsorisant son équipe. Ils plaisantaient à propos du Giro d’Italia qui allait avoir lieu en octobre : « Ce serait drôle si Lachlan essayait de battre le peloton seul, sans assistance, en traversant le détroit de Messine avec son vélo sur le dos ». Trop tard pour être réalisée lors du Giro d’Italia 2020, mais l'idée a ressurgi à l’approche du Tour de France 2021. Après examen de l’itinéraire, Lachlan Morton a donné son "go" à Jonathan Vaughters, en soulignant au passage que ça, ça allait être "un vrai Tour de France !"
Cycliste professionnel et grimpeur doué, Lachlan Morton a remporté le Tour de l’Utah en 2016 mais ce sont ses prouesses en matière d’endurance qui l’ont rendu célèbre. Il a notamment gravi deux fois l’équivalent en dénivelé de l’Everest dans la même semaine. En 2014, avec son frère Gus, ancien coureur professionnel, ils ont relié en autonomie totale leur lieu de naissance, Port Macquarie au monolithe de grès sacré situé au centre de l’Australie, Uluru. Un parcours de 2500 kilomètres. Le documentaire de leur expédition « Thereabouts », réalisé par Gus, montre l’esprit des courses gravel et du bikepacking, une alternative de plus en plus pratiquée dans ce sport.
Le Tour de France officiel est sans doute l’épreuve d’endurance la plus difficile au monde. Pour vous donner une idée, Ben O’Connor - 5e au classement général à l'heure où nous bouclons cet article - affichait sur Strava une dépense de plus de 6600 calories pour la 15e étape, soit une consommation d’énergie cinq fois supérieure à son taux métabolique de base. Mais en dehors de la course en elle-même, contrairement à Lachlan Morton, les cyclistes dorment dans des hôtels, ont des massages quotidiens et des repas préparés pour optimiser leur récupération. Des bus les conduisent au départ de chaque étape et une équipe de mécaniciens prend soin de leurs vélos tous les soirs.
Le Tour aujourd'hui ? Une production TV
A l’origine, le Tour de France était apparemment plus facile. Il comprenait beaucoup moins de dénivelé qu’aujourd’hui, rappelons qu'il n'est passé par les Pyrénées qu'à sa 7e édition, en 1910. Mais si l'on prend en compte d’autres paramètre, les premiers tours étaient, en fait, bien plus difficiles. La course était faite pour qu’un seul coureur la termine. Même s’il y avait moins d’étapes, elles faisaient environ 300 kilomètres chacune pour une distance totale d’environ 5000 kilomètres. De plus, les coureurs devaient transporter leurs propres équipements. Quant aux dérailleurs, ils ne furent autorisés qu’à partir de 1937.
Le désir de Lachlan ? "Se reconnecter aux origines du Tour de France (mais avec dérailleurs quand même !) à travers une expérience effectuée en solitaire", nous a-t-il expliqué. Un défi qu'il est sans doute "le seul cycliste professionnel à pouvoir réaliser", selon le directeur général de son équipe. Riche des milliers kilomètres accumulés dans des aventures en tous genres, le cycliste australien s’est entraîné durant de longues semaines à passer au moins douze heures par jour sur un vélo, sacrifiant ses fibres musculaires rapides pour se préparer à une aventure d’ultra-endurance souligne Jonathan Vaughters.
Précisons que Lachlan a dû préparer ses propres repas et transporter tout son équipement - environ 13 kg - sans parler de l'entretien de son vélo de course, le SuperSix de Cannondale. Dimanche dernier, lorsque nous l'avons interviewé, il comptait déjà sept crevaisons. Et, contrairement aux coureurs officiels, pas d’hôtel car selon lui, ce n’est pas le meilleur moyen de découvrir un pays et ses habitants. Alors il dormait dehors, à même le sol.

D’un point de vue purement logistique, le bikepacking c’est aussi plus simple : on n’a pas à s’adapter aux horaires contraignants des hôtels. Lachlan avait pour habitude de lever le camp à l’aube. Il roulait toute la journée et s’arrêtait pour manger dans des cafés. Parfois, il lui arrivait même de rouler de nuit, guidé par sa lampe frontale. Sa stratégie : aller, chaque jour, le plus loin possible - soit une moyenne quotidienne de 350 kilomètres - et chercher les bons spots de bivouac où s'installer pour manger des aliments simples, du type haricots et pain. Un régime qui est loin de lui avoir procuré toutes les calories nécessaires, aussi a-t-il souffert de cannibalisme musculaire, "son corps puisait dans ses réserves musculaires", explique Jonathan Vaughters, même si tout comme les coureurs du Tour de l'époque, il s’offrait parfois un dîner au restaurant arrosé d'un peu de vin.
Arrivée sur les Champs en sandales
Mais alors qu'il se dirigeait vers Paris lundi, son vélo a commencé à grincer à chaque coup de pédale. Ce n’était vraiment pas un bon jour. D'autant que depuis des semaines, son genou le faisait souffrir. Cette douleur l’avait d'ailleurs contraint, à cinq jours du départ, de changer de chaussures : Lachlan a ainsi fait l’intégralité de son Tour... en sandales Birkenstock ! Il aurait pu alors abandonner, mais comme c’était sa dernière ligne droite, il a accéléré. Il a donc roulé toute la journée du lundi ainsi qu’une bonne partie de la nuit. Sur la route, aucune flèche jaune encourageante : les coureurs du Tour relient Bordeaux à Paris en avion. Et pas de foule chaleureuse non plus pour lui remonter le moral. « Dans les villes où passe le Tour de France, c’est Noël ! Les gens soutiennent n’importe quel cycliste qui passe » précise-t-il.
Qu’est-ce qu’il l’a fait tenir bon ? Peut-être sa collecte de fonds pour World Bicycle Relief, une œuvre caritative qui offre des vélos aux pays en développement. Son projet a permis de récolter environ 400 000 euros, assez pour 3 200 vélos. Peut-être aussi le film documentaire prévu autour de son odyssée, réalisé par le studio « Thereabouts » cofondé par son frère Gus. Ou peut-être l’impressionnante couverture médiatique assurée par NBC Sports, The Guardian et le Wall Street Journal, entre autres. Le double de ce qu’ont pu générer les coureurs officiels de l’équipe EF Education - Nippo, pourtant bien classés, notamment avec la performance de Rigoberto Uran, son coureur vedette.
Selon Jonathan Vaughters, si les fans ont répondu présents, c’est parce que l’effort de Lachan Morton est motivé non pas par la quête d’un titre, mais par le désir de retourner aux origines de ce sport. « Historiquement, dans le cyclisme, l’homme est contre lui-même et contre les éléments naturels » nous a-t-il dit. Les courses sur route modernes ne représentent rien de tout cela. Elles sont faites pour la télé. Entre vélo de course et aventures ultra-distance, Lachlan semble donc avoir trouvé sa place en redonnant une dimension humaine à la course cycliste la plus médiatisée, mais aussi une plus des plus décriées, au monde.
Aux portes de Paris, après 17 jours en selle, dont 24 heures d’affilée pour finir, il aurait été normal que Jonathan Vaughters s’arrête et se repose un peu avant la dernière étape. Mais vu qu’il ne bénéficiait pas de fermetures de routes, contrairement au peloton du Tour, il voulait éviter la circulation parisienne. Alors qu’il s’approchait de la ligne de départ de son ultime étape, il a donc continué à rouler, traversant la banlieue jusqu'au centre de la capitale avant de finir sur les fameuses huit boucles, si familières aux amateurs de cyclisme – en haut et en bas des Champs, autour de l’Arc de Triomphe et du Jardin des Tuileries. Aux premières lueurs matinales, il a franchi sa propre ligne d’arrivée avant d’asperger de champagne les gens venus l’accueillir. La suite ? "Une sieste, c'est sûr", dit-il. Et puis, dans l'ordre, "m'acheter une nouvelle paire de Birkenstock, les miennes sont mortes. Et me poser au jardin du Luxembourg pour y manger un bon sandwich". Avant de reprendre la route.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










