Enchaîner inlassablement la même boucle de 6,706 kilomètres, repartir toutes les heures et recommencer jusqu'à ce que les jambes (ou la tête) lâchent : le concept des Backyard Ultras a de quoi surprendre. Pourtant, ces courses se multiplient partout dans le monde et attirent désormais aussi bien les coureurs amateurs que les plus grands noms du trail. À l'image des « 25H qui courent », organisées ce week-end par l'influenceur Clem Qui Court, qui réuniront notamment Blandine L'Hirondel, Mathieu Blanchard et Ludovic Pommeret. Un casting pour le moins inattendu, à l'image d'un format qui semble avoir trouvé son public. Mais qu'est-ce qui rend ces courses si séduisantes ?
Le phénomène n'a plus rien de confidentiel. On dénombre désormais quelque 654 Backyard Ultras « certifiées » chaque année à travers le monde, réunissant près de 25 000 participants. Le format a même donné naissance à des championnats internationaux ! En octobre 2026, lors du championnat du monde par équipes organisé en Belgique, les deux compatriotes Merijn Geerts et Ivo Steyaert ont repoussé les limites de la discipline en bouclant chacun 124 tours, soit 831,5 kilomètres en un peu plus de cinq jours, avant de finalement décider de s'arrêter ensemble.
Et la France n'est pas épargnée par le phénomène. On y dénombre entre 29 et 33 Backyard Ultras, selon les calendriers et les critères de référencement retenus. Dernier exemple en date : les « 25H qui courent », organisées le 6 novembre 2026 par l'influenceur et traileur Clément Deffrenne, alias Clem Qui Court. Cette Backyard caritative, au profit de l'association Rêves, réunit 100 participants, avec un casting pour le moins inhabituel : les ultra-traileurs Blandine L'Hirondel, Mathieu Blanchard, Ludovic Pommeret ou encore Aurélien Sanchez aux côtés créateurs de contenu comme Tibo InShape, Domingo ou Baghera, ainsi que des membres de la communauté de l'organisateur. Que des athlètes de ce calibre acceptent de prendre le départ d'une course de ce type, aux côtés d'amateurs et d'influenceurs, en dit déjà long sur l'attractivité du format.
Un format imaginé par Lazarus Lake
Pour comprendre son succès, il faut revenir à l'idée imaginée par Gary Cantrell, alias Lazarus Lake, également créateur de la redoutable Barkley Marathons. En 2012, dans son jardin du Tennessee, l'Américain lance la Big Dog's Backyard Ultra, baptisée ainsi en hommage à son pitbull, Big. Le principe est d'une simplicité étonnante : parcourir une boucle de 4,167 miles, soit 6,706 kilomètres (un « yard »), en moins d'une heure, puis repartir au départ suivant, donné toutes les heures. Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un seul participant capable de boucler un dernier tour.
Aucune pause n'est autorisée entre deux départs : il faut être présent sur la ligne à l'heure dite, sous peine d'être éliminé. Mais ceux qui terminent leur boucle en avance disposent du temps restant pour manger, boire, se reposer quelques minutes avant de repartir. La distance, elle, n'a pas été choisie au hasard : 24 boucles représentent exactement 100 miles, soit 160,9 kilomètres. Un seuil symbolique dans l'univers de l'ultra, que Lazarus Lake a précisément voulu intégrer à son format.
Une course ouverte à tous
C'est l'une des grandes forces du concept : pas besoin de justifier d'un palmarès, de posséder une vitesse exceptionnelle ou de décrocher une qualification pour prendre le départ de la plupart des épreuves. Dans une Backyard, le coureur qui vise 100 yards se retrouve dans le même sas que celui qui espère simplement dépasser les dix tours. Pour beaucoup, c'est une porte d'entrée vers l'ultra-endurance. Le format permet de découvrir progressivement la longue distance, sans avoir à se projeter d'emblée sur un 100 km ou un 100 miles. Les premières heures, du moins, restent relativement accessibles à des coureurs habitués aux distances plus classiques. Dix tours représentent déjà 67 kilomètres, vingt tours 134 kilomètres. Et chacun peut décider de s'arrêter lorsqu'il estime être allé assez loin. Gary Cantrell lui-même a été surpris de voir son concept attirer des profils aussi variés. « Je sais qu'y participent aujourd'hui beaucoup de gens qui n'auraient jamais pensé pouvoir courir un jour un ultra. Cela en fait une course ouverte à tout le monde », expliquait-il.
Ce n'est pas le plus rapide qui gagne, mais le plus tenace
Autre particularité, ce format, explique Gary Cantrell, est censé mesurer la volonté, et non la VO2 max, la vitesse ou d’autres compétences relevant de la physiologie. Le créateur des Backyards l'avait d'ailleurs imaginé à l'époque où il était lycéen, lorsqu'il peinait à suivre les coureurs les plus rapides de son équipe d'athlétisme pendant les séances d'intervalles. Mais il avait remarqué qu'en s'accrochant, il parvenait progressivement à réduire l'écart. « Je me laissais distancer au début, mais je finissais par les épuiser », racontait-il. De là lui est venue l'idée d'une course où la vitesse ne serait plus le critère déterminant. « Dans une course à quatre miles par heure, j'ai pensé que je pouvais battre tout le monde. »
C'est toute la philosophie du « last one standing », être le dernier debout. À chaque retour dans la zone de départ, le coureur doit prendre la même décision : repartir ou s'arrêter. La difficulté ne tient pas seulement à la distance parcourue, mais à cette répétition qui finit par user les organismes et les esprits. D'où l'intérêt sportif de la discipline : un coureur moins rapide sur un format classique peut tout à fait tenir tête à un athlète plus performant, à condition de mieux gérer son effort ou de posséder une résistance mentale supérieure. De quoi rebattre les cartes et donner leur chance à des profils qui ne domineraient pas nécessairement un ultra traditionnel. Et contrairement à un ultra classique, où l'on peut se fixer un objectif de temps ou de kilomètres, ici, impossible de savoir quand l'aventure prendra fin.
Hommes, femmes, amateurs, élites : tout le monde sur la même ligne
Cette égalité des conditions a une autre conséquence : les femmes peuvent rivaliser directement avec les hommes, sans distinction de catégories ni de distance. L'histoire du format compte déjà quelques belles démonstrations. En 2019, Maggie Guterl, 39 ans, remportait la Big's Backyard Ultra. L'année suivante, c'est un duel mémorable entre Courtney Dauwalter et Harvey Lewis qui marquait les esprits. Pendant près de 20 heures, les deux coureurs se sont relayés en tête, parcourant ensemble 283 miles, avant que l'Américaine ne finisse par prendre l'avantage.
Une compétition où l'on court avec les autres
Enfin, il y a l'ambiance. Là où dans un ultra classique, le peloton finit souvent par s'étirer et les concurrents peuvent passer des heures sans se croiser, les coureurs partagent ici le même parcours et se retrouvent à chaque boucle, parfois pendant des dizaines d'heures. Et c'est avant tout une aventure collective : le rôle de l'« assistant », le deuxième coureur à avoir effectué le plus grand nombre de tours, et donc celui dont la résistance a permis au vainqueur de continuer, en est une illustration assez savoureuse. Sans lui, la course aurait pris fin plus tôt.
Une organisation minimaliste
Cette dimension collective explique aussi pourquoi le format séduit les organisateurs de courses locales. Nul besoin d'un parcours spectaculaire, de dizaines de ravitaillements ou d'une logistique démesurée : une boucle, un point de départ et un chronomètre suffisent. Et le spectacle fonctionne aussi pour ceux qui regardent. À chaque nouveau départ, le groupe se réduit. Qui ne repartira pas ? Qui semble encore tenir ? Qui va finir par craquer ? Un feuilleton sportif qui, on l'a vu, peut durer plusieurs jours.
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