En 2013 la sortie du documentaire « Blackfish », fit l’effet d’une bombe. Film choc sur les conditions d’exploitation des mammifères marins dans les parcs d’attraction, il s’appuyait sur un reportage d’un journaliste d’Outside, Tim Zimmermann, parti enquêté sur l’étrange comportement d’un orque de 5000 kg qui avait tué son dresseur au parc à thème américain Seaworld. C’était sa troisième victime. Pourquoi tant d’agressivité s’était alors interrogé le journaliste ? Son reportage devait révéler une misère animale accablante. Vingt ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ?
En février 2010, Dawn Brancheau, dresseuse au SeaWorld d’Orlando, en Floride, travaillait avec Tilikum, un orque de 6,7 m de long et de 5,5 tonnes, lorsque l'animal a attrapé la queue de cheval de la jeune femme dans sa gueule, l'a entraînée au fond de la piscine et l'a secouée comme un chien avec un jouet. Le temps que les sauveteurs puissent extraire Brancheau, elle était déjà morte.
Le correspondant d’Outside, Tim Zimmermann - déjà nominé pour un National Magazine Award pour "Raising the Dead", reportage sur un drame dans les grand fonds, publié en 2005 dans Outside - a alors commencé à enquêter pour comprendre ce qui s'était passé. Et ce qu'il a découvert était choquant. Des orques tels que Tilikum - dont beaucoup ont été capturés alors qu'ils n'étaient que des baleineaux - étaient séparés de groupes familiaux qui vivent ensemble depuis des décennies. Retirés de l'océan, ils étaient confinés dans les bassins en béton de parcs aquatiques, dont l'étroitesse génère ennui, extrême agitation, conflits entre orques et de multiples infections.
Lorsque Dawn Brancheau est morte, Tilikum était en captivité depuis près de 27 ans. Et cétait le troisième décès humain dans lequel l’animal était impliqué.
La publication en 2010 du reportage de Tim Zimmermann, intitulé "The Killer in the Pool" (le tueur dans la piscine, ndlr), aura un profond impact sur les parcs aquatiques, la sécurité des dresseurs et le quotidien des orques en captivité. Par la suite, passionné par son sujet, le journaliste écrira d’autres articles pour Outside. En 2011, c’est l’histoire du dresseur Alexis Martínez, tué par un orque dans un parc des îles Canaries qui lui fournit matière à un deuxième article. En 2014, il s’intéresse à la mobilisation autour de la libération de Lolita, un orque capturé à l'état sauvage, installée dans le Seaquarium de Miami.

Des millions de spectateurs bouleversés
Après avoir lu l'histoire de Tim Zimmermann sur Tilikum, Gabriela Cowperthwaite, réalisatrice du documentaire Blackfish, prit contact avec le journaliste. Le sujet la passionnait également, et elle avait besoin de son aide pour travailler sur un film. Sorti en 2013, il sensibilisera des millions de spectateurs aux conditions de vie des orques en captivité. À cette époque, SeaWorld et la plupart des autres parcs aquatiques américains avaient cessé de capturer les orques, mais ils poursuivaient un programme de reproduction qui leur assurait des générations d'orques nées en captivité. Grâce en grande partie à la pression du public inspirée par Blackfish, SeaWorld annoncera finalement en 2016 qu'il mettait totalement fin à son programme d'élevage d'orques.
L’orque Tilikum est mort en 2017, succombant à une infection pulmonaire bactérienne, une pathologie fréquente chez les orques vivant en captivité. "Il n'a pas choisi le monde dans lequel il vivait, mais il a survécu assez longtemps pour le changer", écrira à sa mort Tim Zimmermann. Grâce au reportage sur Tilikum et aux autres articles du journaliste, les parcs à thème ne seront plus jamais les mêmes. Est-ce à dire que la situation est idyllique pour les orques ? Il s’en faut, nous explique aujourd’hui le reporter.

Interview de Tim Zimmermann : "En Chine, rien n'a changé, au contraire"
Qu'est-ce qui t’a donné envie de raconter l'histoire de Tilikum et de Dawn Brancheau après sa mort ?
A l’époque, je ne savais presque rien de SeaWorld ni des conditions de captivité des orques. Mais ce qui a attiré mon attention, c'est que Tilikum avait déjà tué deux autres personnes. Je me suis tout de suite dit qu'il y avait quelque chose à gratter dans cette histoire. J'ai immédiatement eu l'idée de raconter la vie de cet orque, de voir pourquoi il avait été responsable de la mort de trois êtres humains. Il ne m'a pas fallu longtemps pour me rendre compte qu'il y avait de nombreuses raisons pour lesquelles un orque en captivité pouvait blesser quelqu'un.
Mais j'ai été étonné de constater à quel point il était difficile de trouver un interlocuteur qui veuille bien me parler sur ce sujet. Je me suis dit que j'allais appeler d'anciens dresseurs de SeaWorld. Mais je me suis immédiatement heurté à un mur. Pour un journaliste curieux, c’est un signe qui déclenche toujours vos instincts ! Une fois que vous commencez à tirer sur cette corde, c'est parti. Cela s'est transformé en une histoire fascinante sur notre relation avec les mammifères marins, la façon dont nous les percevons, et sur ce que ça a dû vouloir dire pour Tilikum, alors un jeune orque, de passer de sa vie au large de l'Islande, à son enfermement dans divers parcs marins.
Avec du recul, la partie la plus glaçante de ton reportage est le passage où les premiers entraîneurs de Tilikum expliquent combien l’animal était amical, combien il était désireux d'apprendre. Puis on pense à ce qui s’est produit par la suite. Au fur et à mesure que ton enquête, tu étais de plus en plus triste ou de plus en plus furieux ?
Je n'étais pas triste, ni en colère d'ailleurs. Ce que j'ai ressenti, c'est une réelle détermination à faire exploser cette histoire. On est choqué, parce que l'idée que l'on se fait des parcs marins, c'est l’image plaisante de familles qui s'amusent. Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais lorsque vous commencez à comprendre comment fonctionnent de nombreux parcs aquatiques, comment ils entraînent les orques, comment ces mammifères imposants sont issus de toutes sortes de cultures différentes, et à quel point il est difficile de maintenir la stabilité au sein de ces groupes, c'est édifiant.
À quel moment de ton reportage as-tu contacté SeaWorld, et quelle a été leur réaction ?
Très tôt. Au départ, SeaWorld était très ouvert pour me parler. Depuis 40 ans, ils n’avaient eu que de la publicité positive. La mort de Dawn Brancheau était une terrible tragédie, et c'était certes choquant pour SeaWorld. J'ai visité le parc et j'ai parlé à plusieurs dresseurs qui y travaillaient. Ils révisaient les protocoles officiels, suite l'accident. Mais c'est lorsque J’ai commencé à vérifier les faits, point par point, que la direction de SeaWorld a réalisé que j'allais raconter une autre version de l'histoire.
Peux-tu nous expliquer comment le documentaire "Blackfish" s’est inspiré de ton reportage sur Tilikum ?
A la lecture de mon article, "The Killer in the Pool", la réalisatrice Gabriela Cowperthwaite a pensé que cela ferait un excellent documentaire. Elle m'a appelé à l'improviste. Il n’est pas rare, suite à la publication d’un reportage publié dans Outside que les gens me contacte en disant : « j’aimerais bien faire un film là-dessus." Ma réponse est invariable : "Super. Dès que vous avez trouvé les fonds, je suis votre homme !" Et ils ne rappellent jamais. Mais Gabriela, elle, avait le financement. Elle a été très généreuse en m'invitant à participer. J'étais en quelque sorte la carte routière de toute l'affaire - j'étais passé de zéro à cent en termes de compréhension de SeaWorld et de l'histoire de Tilikum. Alors qu’elle et son équipe étaient toujours au niveau zéro.
Or, ce qui s’est passé, après la publication de "The Killer in the Pool", c’est que tous les dresseurs ont commencé à se rapprocher les uns des autres. Ils ont organisé une réunion annuelle dans les îles San Juan de Washington, qu'ils ont appelée Superpod, terme désignant un grand rassemblement d'orques. Gabriela et moi y sommes allés et nous avons interviewé les entraîneurs les uns après les autres. À la fin, Gabriela et son équipe de tournage connaissaient à fond SeaWorld.
« Blackfish » a eu un impact énorme, non seulement sur le public mais aussi sur SeaWorld lui-même.
En ce qui me concerne, j’ai vu combien le cinéma, et surtout la télévision, pouvaient avoir de pouvoir. Ca a été une révélation. J'ai abordé cette histoire en tant qu'auteur écrivant pour un magazine de presse écrite. Et 90 % de ce qui se trouve dans Blackfish est extrait de mon article. L’histoire, publiée dans Outside avait eu du succès, mais quand le documentaire est sorti, c’est là que tout le monde s'est dit : "Mon Dieu, vous avez vu ce qui s'est passé à SeaWorld ?".
Quand le film est sorti au cinéma, des amis m'ont appelé pour me dire qu’ils étaient en train de le regarder. "Combien de personnes dans la salle ? », leur ai-je demandé ?" "Environ une trentaine », répondaient-ils. Mais quand CNN Films a acheté le documentaire à Sundance et qu’ils l’ont diffusé un dimanche soir, et qu’ensuite, ils n’ont cessé de le reprogrammer sur le câble. C'est à ce moment-là que le scandale a explosé.
As-tu eu alors des nouvelles de SeaWorld au sujet du film ?
En avril 2014, SeaWorld a mis en ligne sur Facebook un post intitulé "69 raisons pour lesquelles vous ne devriez pas croire "Blackfish", qui renvoyait à une analyse de 32 pages sur les supposées inexactitudes du film. Gabriela, l'équipe de Blackfish et moi-même avons immédiatement rédigé une réfutation en 69 points. Or ils avaient tout à perdre à ce jeu là. Des célébrités ont commencé à tweeter. Des groupes de rock comme Barenaked Ladies et Willie Nelson ont annulé leurs concerts à SeaWorld. C'est à ce moment-là que leur l'action a chuté en bourse, et que SeaWorld a commencé à subir de réels dommages commerciaux. La compagnie aérienne Southwest Airlines a ainsi mis fin à sa collaboration avec eux, et la fréquentation du parc s'est mise à baisser.
En 2016, SeaWorld a annoncé qu'il mettrait fin à son programme d'élevage d'orques en captivité et supprimerait progressivement les spectacles d'orques. Ca a dû être incroyable pour toi de voir un tel impact :
C’est une avancée énorme. SeaWorld s'est essentiellement engagé à mettre fin à son programme d'orques. Bien sûr, il faudra des décennies avant que le dernier orque ne meure à SeaWorld. Mais quand même, c'est un changement colossal - un changement complet de leur modèle économique. Et aussi et surtout l’objectif ultime que réclamaient depuis des décennies les militants luttant en faveur des orques.
Parce qu'en fait, pour être réaliste, il n'y a rien d'autre que les parcs à thème puissent faire aujourd'hui avec la plupart de leurs orques. Ils sont en captivité depuis si longtemps qu'il est difficile de savoir comment ils se comporteraient dans la nature. Des projets de construction de sanctuaires pour les orques, les bélugas et les dauphins, sont certes à l’étude, mais ils avancent lentement, et ils n'existaient pas à l'époque.
Je dois admettre que lorsque j'ai visité SeaWorld et que j'y ai vu un spectacle, c'était spectaculaire. Il n'y a aucun doute là-dessus. Même si, après la mort de Dawn Brancheau, ils ont essayé de rendre les spectacles plus éducatifs, l’idée n’étant plus de monter des représentations spectaculaires de type cirque. Mais le fait que le programme d’élevage ait pris fin et que leur groupe d'orques en représentation finisse par s'éteindre au fil des décennies, ça, c'est énorme.
Les conditions de vie des orques en captivité ont-elles changé ?
Pour un orque, la vie n'a pas beaucoup changé depuis « Blackfish ». Le quotidien dans un parc aquatique ne peut pas vraiment évoluer pour cet animal. Deux des situations les plus tristes persistant à ce jour sont celles d'une femelle solitaire appelée Kiska, en captivité depuis des années dans le Marineland, en Ontario. Et d'une orque appelée Lolita, capturée à Puget Sound en 1970, seule elle aussi dans un tout petit bassin, au Seaquarium de Miami.
L'histoire de Lolita est si triste. On sait que la tribu amérindienne Lummi, vivant dans l'État de Washington, et d'autres défenseurs des animaux ont demandé, sans succès, son transfert dans un enclos marin, où elle pourrait être en contact acoustique avec sa mère et ses frères et sœurs, qui vivent encore à l'état sauvage.
Oui, c'est déchirant, cette situation est connue depuis des années. Mais rien n'a vraiment changé. SeaWorld s'est rétabli, et son cours est remonté en bourse. « Blackfish » n'a pas mis fin à ces parcs à thème. Il a contribué à attirer l'attention sur la captivité des orques en Amérique du Nord et en Europe, mais en Chine, on construit des parcs de type à tour de bras. Et, tout récemment encore, des pêcheurs russes ont été vus capturant des orques sauvages pour les vendre. La sensibilité que « Blackfish » a inspirée à l'Occident n'a pas pris racine ailleurs. Et malheureusement, même si vous pouviez renvoyer Lolita dans le nord-ouest du Pacifique, il y a de fortes chances qu'elle ne survive pas au voyage. Je ne sais pas s'il y a nécessairement une fin heureuse pour elle. Il n'y en avait pas pour Tilikum. Pour lui, c'était juste une question de temps.
Et toi ? Je sais que cette histoire t’a beaucoup touché.
"The Killer in the Pool" m'a rendu hyper conscient au sujet de la question de la protection des animaux. Je suis une personne extrêmement logique, alors je me suis dit : "OK, si je me soucie des orques, je vais me soucier des animaux de ferme, et je ne mangerai plus de viande. C'était assez simple - j'aime les œufs et le fromage, il était donc assez facile pour moi d'être végétarien. Mais plus j'en apprenais sur le sujet, plus je me rendais compte que toute la structure de notre relation avec les animaux était complètement défaillante.
Je suis passé du statut d'omnivore inconscient à celui de végétarien, puis à celui de végétalien. Cela a commencé avec l'idée que, si je me soucie de Tilikum, je dois me soucier de la façon dont nous traitons les autres animaux. Mais en tant qu'écrivain, il est difficile d'amener les gens à prendre du recul par rapport à leur vie et à changer la façon dont ils influencent fondamentalement le monde qui les entoure, mais vous pouvez agir à votre niveau personnel.
Reste que tu a eu un impact fondamental sur la sécurité des dresseurs travaillant dans les parcs aquatique et sur l'avenir de toute une magnifique espèce.
C’est vrai, personne ne pourra m’enlever ça et j’en suis très fier. Mais j’aimerais voir plus de changements encore.
Quel est ton espoir pour les orques maintenant ?
On a observé quelque chose de très intéressant au large des côtes espagnoles, où un groupe d'orques éperonne des voiliers.Tous les experts émettent des hypothèses sur les raisons de ce phénomène, ils essaient de comprendre pourquoi les orques s'attaquent régulièrement aux bateaux. Certains disent qu'en fait, ces mammifères en ont assez de nous, mais personne ne le sait vraiment. Je suis simplement heureux de savoir que les orques sont toujours là à faire leurs propres trucs pour des raisons que nous ne pouvons tout simplement pas comprendre. Ils demeurent une espèce très intelligente, avec ses propres spécificités. Peu importe ce que nous pensons savoir sur la planète et les autres espèces, il reste encore des mystères. Je n'ai aucune idée de la raison pour laquelle ces orques font ce qu'ils font. Mais je leur souhaite franchement de rester forts et combatifs !
Pour suivre les recherches de Tim Zimmermann, n’hésitez pas aller voir son blog Sailing into the Anthropocene.
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