Pendant près de deux ans, les Jeux olympiques d’hiver 2030 dans les Alpes françaises ont avancé à coups de chiffres flous, de promesses de sobriété et de budgets « sous contrôle ». Avec la publication dans Reporterre ce 14 janvier 2026 du premier inventaire chiffré des infrastructures prévues pour les JO, voilà qu’on en sait un peu plus sur la facture qui pourrait tomber : 1,4 milliard d’euros vs 1,3 milliard selon les premières estimations, répartis sur une quarantaine de sites entre la Savoie, la Haute-Savoie, le Briançonnais et Nice. Mais pour le Collectif Citoyen JOP 2030, dont l’action a rendu possible la diffusion de ces premiers chiffres, l’enjeu dépasse le chiffrage : le projet dépassant largement les 460 millions d’euros, il a la preuve formelle que la Commission nationale du débat public aurait dû être saisie.
Pas facile de s'y retrouver dans les chiffres des JO 2030 ! Le montage financier est tellement complexe, que le Collectif Citoyen JOP 2030 a édité une plaquette explicative à l'attention des élus. Un document très détaillé que nous avons pu consulter, et que les maires auront tout intérêt à analyser de près. On y apprend notamment que même si l’on ne parle principalement en général que du budget du Comité d’Organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques (COJOP), il existe en réalité 3 budgets différents et complémentaires s'ajoutant pour fournir le budget global des Jeux. A savoir :
-Le budget du COJOP, le seul à être intégré dans le dossier de candidature. Soit 2,13 Md€ selon le budget validé fin octobre 2025 dont plus de 550 M€ de financement public, un chiffre largement commenté dans la presse.
-Le budget de mobilisation des services de l’Etat qui correspond aux prestations découlant des garanties exigées par le CIO. Budget pour lequel on n'a aucune estimation officielle à ce jour, mais qui " saurait être inférieur à 1 Md€", selon le Collectif.
- Et enfin le budget de la SOLIDEO (Société de livraison des ouvrages olympiques) pour la réalisation des ouvrages, évalué jusque là à 1,3 Md€ selon les dernières informations disponibles, dont au moins 950 M€ de financement public en date de valeur 2025. C'est précisément les chiffres de ce budget là sur lesquels nous avons aujourd'hui un peu de visibilité.
Ces chiffres proviennent du « schéma préférentiel des ouvrages » de la Solideo, l’organisme public chargé de construire toutes les infrastructures olympiques. Ce document n’avait jamais été rendu public, et leur diffusion ne doit rien à un quelconque souci de transparence des organisateurs. Il a été transmis au tribunal administratif de Marseille dans le cadre d’un recours du Collectif citoyen JOP2030, qui demandait une véritable procédure d’information et de participation du public.
Dans ses écritures, la Solideo a dû fournir la liste détaillée des ouvrages validés lors de sa séance du 4 décembre. « Nous avons reçu ces documents avant-hier par le biais du tribunal administratif. On ne les avait même pas demandés exactement comme ça », nous explique Delphine Larat, juriste et cofondatrice du collectif, interrogée par Outside aujourd’hui. « En fait, ils se rendent compte qu’ils ne vont pas pouvoir les [chiffres] cacher plus longtemps ! », dit-elle.
Des villages olympiques hors de contrôle
Le premier enseignement de ce document reste l’ampleur des dépassements. Les quatre villages olympiques concentrent une part majeure de la facture :
- Saint-Jean-de-Sixt (Haute-Savoie) : 51,8 M€
- Bozel (Savoie) : 78,5 M€ + 7 M€ pour une ligne électrique RTE
- Nice : 86,6 M€
- Briançon : 296,6 M€
Le cas de Briançon est emblématique. Annoncé initialement autour de 100 millions, son village dépasse désormais les 290 millions d’euros. Le projet inclut la construction du site, la réhabilitation de l’ancienne usine de la Schappe et un ascenseur valléen de 26,6 M€ pour accéder au fort Vauban où seraient logés les athlètes.
Des dépassements qui n’étonnent guère Delphine Larat : « On voit apparaître ce qu’on avait prédit : une explosion des coûts. Comme dans les rapports de l’Inspection générale des finances, il y a une réévaluation à la hausse. On n’intègre toujours pas les normes RSE ni les contraintes de délais extrêmement courts. Donc ce sont des coûts qui vont encore exploser. Sans compter qu’on découvre des nouveaux sites, par exemple la bobsleigh de La Plagne. »
Le poids des ascenseurs valléens
Autre surprise majeure : le poids des ascenseurs valléens, ces téléphériques censés désengorger les routes, dont l’efficacité fait parfois débat.
- Bozel - Courchevel : 74,8 M€ (contre 25 M€ annoncés initialement)
- Aime - La Plagne : 101,9 M€
- Parkings et gares annexes : +22,2 M€
Le document révèle aussi que ces téléphériques sont désormais des infrastructures touristiques structurantes, bien au-delà du strict cadre olympique, ce qui change juridiquement la nature du projet.
Tremplin, bobsleigh, patinoires : des incohérences ou des hausses spectaculaires
À Courchevel, le tremplin de saut à ski est à 43,6 M€, et la piste de l’Éclipse, pourtant rénovée pour les Mondiaux 2023 après 21 M€ de travaux, doit encore être refaite pour 2,53 M€ sans que l’on sache bien pourquoi.
À La Plagne, la rénovation de la piste de bobsleigh atteint 43 M€, contre 10 à 15 M€ promis par Laurent Wauquiez en 2023.
Quant à Nice et ses patinoires, difficile de s’y retrouver entre les chiffres circulant déjà et ceux qui viennent d'être révélés : « Deux patinoires sont prévues pour les JOP d’hiver, afin d’accueillir les épreuves de short-track, de curling, de patinage artistique et de hockey sur glace. L’une sera installée dans le stade Allianz Riviera, et une autre sera construite à l’extérieur de celui-ci. » apprend-on dans Reporterre. « En août, le coût de la patinoire extérieure était estimé à 138 millions d’euros, selon l’avis d’appel public à la concurrence publié par la Solideo. À quoi il faut ajouter la facture relative à l’aménagement de l’Allianz Riviera pour 80 millions d’euros. Soit un total de 218 millions d’euros selon les calculs du Monde. Or, le document dévoilé par Reporterre est plus vague. Il est question d’un « complexe omnisport olympique » d’un montant de 148 millions d’euros, auquel s’ajoutent 37,21 millions d’euros pour les « aléas ». Sans détailler le montant précis des deux patinoires.
« On découvre des nouveaux sites, des réévaluations, et des aléas qui n’avaient jamais été annoncés », résume Delphine Larat.
Un seuil juridique franchi
Mais pour le collectif NO JO 2030, l’enjeu dépasse le chiffrage. En additionnant toutes ces infrastructures - sportives, touristiques, transport - le projet dépasse largement les 460 millions d’euros qui rendent obligatoire la saisine de la Commission nationale du débat public (CNDP).
« On a la preuve formelle que la CNDP aurait dû être saisie », nous explique Delphinie Larat. « C’est ça qui nous intéresse : ce que ces chiffres nous permettent de faire juridiquement. »
Qui va payer ?
Enfin le document de la Solideo confirme 587 millions d’euros d’argent public, mais sans préciser la répartition entre l’État, les régions, les départements, les intercommunalités et les communes.
« Les régions elles-mêmes ne savent pas combien elles vont devoir payer », note la représentante du collectif citoyen. « Et pour la Solideo, un tiers est à la charge des collectivités territoriales. « C’est pour ça que Courchevel, en voyant la facture du tremplin, a commencé à paniquer », dit-elle.
La publication de ces premiers chiffres ne serait que le début. D’autres chiffres existent et concernent les budgets de fonctionnement, le financement de structures comme la Solideo (75 M€ par exemple), sans parler des coûts indirects.« On a d’autres documents, il va falloir le temps d’analyser tout ça », explique Delphine Larat. Mais une chose semble acquise, le dossier financier, juridique et politique est ouvert. A la veille des élections municipales, le montant des factures qui se profilent pourrait faire réagir, d'autant que les opposants au projet ont bien l’intention d'en informer les contribuables qui font se rendre aux urnes : « On a déposé un mémoire devant le tribunal administratif pour demander qu’il ordonne, sous astreinte, une vraie mesure d’information et de participation du public. », poursuit le Collectif citoyen JOP2030. « On va aussi intégrer ces chiffres dans nos notes d’évaluation des risques financiers pour les élus. »
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