Fille ou garçon, vous voulez leur donner le goût de l’aventure et développer leur amour pour la nature ? Essayez donc un peu le « friluftsliv », la bonne vieille recette des parents norvégiens, explique notre journaliste, bien décidée à l’appliquer à sa propre fille, tout juste un an.
Bien avant la naissance de ma fille Sophie au printemps dernier, j'avais de sérieux doutes sur la façon dont la plupart des enfants sont élevés aux Etats-Unis où je suis aujourd’hui installée. Principalement parce qu’ils sont totalement déconnectés de la nature. Travers que l’on retrouve aussi maintenant dans nombre de pays occidentaux, y compris en Europe, et notamment en France, pourtant longtemps épargnée.

Le problème n’est pas nouveau et nombre d’études récentes confirment que le « temps non structuré « passé à dehors, autrement appelé « jeu libre », selon les experts, améliore le bien-être mental et physique des enfants. Or de nos jours la plupart ont du mal décrocher de leurs tablettes, smartphones et Xbox plus de quelques minutes d'affilée. Sans compter que lorsque par miracle on les voit courir après un ballon ou grimper, c’est bien souvent dans le cadre d'activités encadrées, menant tout droit à la compétition. Là où je vis aujourd’hui, près d'Aspen, dans le Colorado, je vois des enfants surveillés de si près par leurs parents qu'ils perdent tout semblant d'autodétermination ou d'autonomie.
Ce n'est pas comme ça que je veux élever Sophie. Je veux qu'elle s’essaie à plein d'activités, au grés de ses envies et que, tout simplement, elle acquière les compétences qui lui permettront de s’épanouir au contact de la nature. Dans les semaines qui ont précédé sa naissance, j'ai fait des recherches sur les pays qui ont une approche différente de l'éducation des enfants. Je suis tombée sur une étude réalisée en 2020, publiée dans The Lancet, la revue médicale anglaise la plus réputée, qui identifiait diverses mesures mentales et physiques chez les petits - allant du bonheur et de la satisfaction de vivre, à la nutrition et à la santé. Les pays étudiés y étaient classés en fonction de ces critères-là. Les États-Unis arrivaient en 39e position, quant à la France, elle était 4e. En tête de liste : la Norvège ! Pourquoi donc les parents norvégiens s'en sortaient-ils tellement mieux que tous les autres ?
Quel est donc le secret des Norvégiens ?
Comme je l'ai vite découvert, il semble que vivre au contact de la nature et y jouer en toute liberté fasse la différence. Mais mes recherches ont été facilitées par une heureuse coïncidence. Au début de l'année dernière, j'ai rencontré une famille américano-norvégienne, les Lockers, qui venait de s'installer à Aspen. Quelques mois avant la naissance de Sophie, j'ai sauté sur l’occasion et j’ai interrogé John et Camilla Lockers. John est originaire de New York, Camilla est née et a grandi à Oslo. Pendant la pandémie, ils ont déménagé en Norvège et envoyé leur fils de trois ans et demi dans une Forest school ou « école en forêt : une école maternelle dont les journées se déroulent essentiellement à l'extérieur, en pleine nature.
"Le premier jour, il est rentré à la maison avec un couteau", se souvient John. "J'avoue que j’ai été choqué. Mais les enseignants lui ont appris à l'utiliser en toute sécurité, et très vite il nous a rapporté des cuillères, des bols et d'autres objets qu'il avait taillés lui-même." Dans les écoles en forêt, même le mauvais temps est une occasion de s'amuser en plein air, m'ont raconté les Lockers. "Les jours de pluie", raconte Camilla, on installe une grande bâche sur une pente, on la recouvre de savon et on laisse les enfants s’amuser à glisser. Et en plein hiver ils font la sieste dehors !".
"C'est parce que nous portons de la laine", m’a expliqué la Norvégienne Anine Husebye Haug. Agée de 22 ans, elle était de passage aux Etats-Unis et passait l'hiver chez les Lockers. Elle nous raconté des anecdotes sur sa propre éducation et s’est dit choquée par la façon dont les Américains s’habillaient pour affronter le froid. "Le problème, c'est qu'ils ne portent pas les bons vêtements : que du synthétique ! - et lorsqu'ils skient, entre deux descentes ils tentent de se réchauffer avec un chocolat chaud. En Norvège, ça n’arrive jamais. » Les gros pulls en laine que les Norvégiens affectionnent ne sont donc pas une question de mode !
En plein hiver, des siestes en plein air
De telles expériences - fréquenter une école en forêt, dormir dehors en hiver - font partie de l'identité traditionnelle des Norvégiens, en partie ancrée dans leur capacité à s’adapter à leur environnement naturel et à développer une certaine forme de résilience face aux éléments. Axel Rosenberg, maître de conférences à l'École norvégienne des sciences du sport d'Oslo, m'a expliqué que cette caractéristique est résumée par un terme : « friluftsliv » (un mot impossible à prononcer ! ). Il remonte à la fin du XIXe siècle et a été popularisé par Roald Amundsen, le premier explorateur à avoir atteint le pôle Sud en 1911.
Traduit littéralement, il signifie "vie en plein air", explique le chercheur. "Il s'agit de la manière dont nous concevons notre rapport à la nature, dont nous sommes en relation avec elle et dont nous l'intégrons dans notre vie quotidienne. Le terme est attribué à Henrik Ibsen, qui l'a utilisé dans un poème publié en 1859 "Sur les hauteurs", qui raconte l'histoire d'un fermier qui pendant un an a parcouru la campagne sauvage. Plus tard, au tournant du XXe siècle, les Norvégiens ont cherché à se démarquer du Danemark - les deux pays ont existé sous un gouvernement unifié jusqu'en 1814 - et le friluftsliv a contribué à consolider l' identité norvégienne. Amundsen, ainsi que les explorateurs Fridtjof Nansen et Paul Knutsen, ont par la suite perpétué cette tradition lors de leurs expéditions polaires extrêmes. "D’après eux, c’est le friluftsliv qui leur permis d’ouvrir leur monde », insiste l’universitaire. "La capacité à faire face à Mère Nature est alors devenue une référence dans notre pays. »
Pourtant, les Norvégiens n'étaient pas aussi doués pour les activités de plein air qu'ils le pensaient. Le dimanche de Pâques 1967, un groupe de quinze personnes est mort de froid lors d'une randonnée en montagne, une tragédie qui a fait la une des journaux dans tout le pays. De quoi modifier l’approche des Norvégiens, selon Alex Rosenberg. Dès lors, l’accent a été mis sur les compétences à acquérir pour sortir en pleine nature en toute sécurité. La Norvège a créé le Fjellvettreglene, ou code norvégien de la montagne, un ensemble de protocoles destinés à tous ceux qui décident de partir à l'aventure. Les écoles ont commencé à faire sortir aussi souvent que possible leurs élèves et à mettre l'accent sur les enseignements qui ne peuvent être assimilés qu'en plein air.
Essayer, se tromper, échouer, c'est aussi apprendre
Le système éducatif norvégien fait aussi la part belle aux essais et aux erreurs, m'a expliqué Axel Rosenberg. Les enfants apprennent par la pratique, au lieu de se faire sermonner sur la sécurité. "En commençant dès le plus jeune âge, on découvre que la nature n'est pas dangereuse si l'on reste dans ses limites", a-t-il déclaré. Lorsque j'ai discuté avec les Lockers, ils ont souligné à quel point les parents norvégiens prenaient au sérieux cette recommandation : laisser les enfants échouer. "Chez nous, il n'y a pas de culture de la nounou, ni de la baby-sitter", m'a expliqué Camilla. "En Norvège, les enfants sont très libres et rentrent seuls à la maison, sales, mais heureux.
En phase avec cette philosophie, ils participent à des activités de plein air dès leur plus jeune âge. Peu de temps après avoir appris à marcher, ils se déplacent en ville en skis. Ils se rendent à l'école en vélo ou, en hiver, en ski de fond. Le vélo est tellement important dans ce pays, qu'à l'âge de dix ans, les enfants passent un test pour s'assurer qu'ils sont capables de rouler à côté des voitures sur la route.
Au fur et à mesure que leurs compétences se développent, les petits Norvégiens apprennent non seulement à apprécier de vivre dehors, mais aussi à améliorer leur coordination, leur endurance et leur capacité à résoudre des problèmes. "Le jeu libre - de l'escalade des arbres à la construction de cabanes dans les bois - est crucial", explique Kristin Vindhol Evensen, professeur associé à l'École norvégienne des sciences du sport. "L'interaction entre les enfants et son environnement, qu'il s'agisse de terrains de jeux dans un environnement urbain, de forêts ou de montagnes dans une région plus rurale, est à l'origine de la résilience.
Pas de compétition avant 13 ans
J'ai émis l’hypothèse que toutes les compétences acquises par ces enfants dès leur plus jeune âge devaient certainement conduire à développer leur esprit de compétition. En fait, il n’en n’est rien. Les Norvégiens accordent plus d'importance au jeu et à l'acquisition de compétences qu'à la compétition. En 1987, le pays a ratifié les Droits de l'enfant dans le sport, une législation officielle qui établit des lignes directrices pour le sport chez les jeunes. L'un de ses principaux points est que l'objectif premier du sport est d'acquérir des compétences, de se faire des amis et de s'amuser ; il n'est pas question de gagner. En fait, les directives interdisent explicitement les classements, le comptage des points et les compétitions chronométrées avant l'âge de 11 ans. Autre obligation : aucun enfant n'est autorisé à participer à un championnat avant l'âge de 13 ans.
En fait, l'accent est mis sur le plaisir et le développement psychologique et physique. Mme Haug m'a expliqué qu'un des jeux préférés des enfants consiste à courir ou à skier sur un parcours d'un à cinq kilomètres, puis à recommencer. Le but n'est pas de battre son temps précédent, mais de se caler sur le même rythme et de s'approcher le plus possible de la répétition. Ayant grandi dans l'univers du ski de compétition, j’avoue que cela m’a fait sourire. "Tout est jeu – ce qui est une façon de vous conduire à apprendre, sans même que vous vous en rendiez compte", m'a-t-elle expliqué. "Dès le plus jeune âge, on chausse des skis de fond et on joue à des jeux comme l'épervier ou le béret. Les entraineurs donnent des conseils, mais uniquement pour aider les enfants à se développer. À ce stade, l'objectif n'est pas de gagner.
Un formidable vivier d'athlètes
Difficile de contester le bien-fondé de la méthode norvégienne. Non seulement elle donne naissance à des adultes en bonne forme physique et apparemment bien adaptés, mais elle produit également certains des meilleurs athlètes du monde. Rappelons que la Norvège a dominé les deux derniers Jeux olympiques d'hiver. À Pékin en 2022, elle a aligné 84 athlètes et a remporté 16 médailles d'or, le plus grand nombre jamais obtenu par une seule nation aux Jeux d'hiver. Une performance étonnante pour un pays qui ne compte que cinq millions d'habitants. En revanche, les États-Unis ont envoyé 224 athlètes, remporté 8 médailles d'or et totalisé 11 médailles de moins que la Norvège. Quant à la France, partie avec 86 athlètes, pratiquement le même nombre que la Norvège, elle n'a décroché l'or que 5 fois.
Mais les prouesses sportives de la Norvège ne se limitent pas aux sports d’hiver. En 2022, Casper Ruud est devenu le premier joueur de tennis de l'histoire du pays à atteindre le top 10, terminant l'année à la troisième place. Le triathlète Kristian Blummenfelt est médaillé d'or olympique et détenteur du record du monde de l'Ironman ; son compatriote Gustav Iden a remporté l'Ironman d'Hawaï en octobre dernier. Anders Mol et Christian Sørum forment la meilleure équipe de beach-volley de la planète. Jakob Ingebrigtsen est considéré comme l'un des meilleurs coureurs de demi-fond au monde. Quant au coureur de haies Karsten Warholm, il a remporté l'or aux Jeux de Tokyo en 2020. La liste est impressionnante, mais ne devrait rien au hasard semble-t-il.
"Le fait de pouvoir jouer et apprendre sans se soucier de la compétition jusqu'à ce qu'on soit plus âgé explique en grande partie la réussite des athlètes norvégiens", explique en effet Felix McGrath. Ancien membre de l'équipe américaine de ski alpin, il a vu de près le système norvégien : il y a travaillé comme entraîneur de ski pendant 20 ans. Sa femme, Selma Lie, était membre de l'équipe nationale de ski de fond, et tous deux ont élevé leurs quatre enfants à Oslo. Atle, le fils de McGrath, skie pour l'équipe nationale norvégienne de ski alpin et a remporté deux courses de Coupe du monde la saison dernière.
"L'approche norvégienne présente un avantage certain par rapport à l'approche américaine, obsédée par la compétition", m'a-t-il expliqué. "Ne pas mettre l'accent sur les résultats chez les préadolescents permet aux enfants dont le corps est encore en développement de s'épanouir. Aux États-Unis, ces enfants-là sont en situation d’échec et ça les casse. Ils finissent par abandonner avant d'être plus grands et plus forts et d'être prêts à percer. En Norvège, lorsqu'ils sont chronométrés ou qu'ils comptent les points, ils ont atteint un âge où leur corps et leur esprit sont suffisamment mûrs pour participer à la compétition." Félix McGrath se demande d'ailleurs si son fils Atle aurait gravi ainsi les échelons dans le système américain. Un système où les enfants sont identifiés comme talentueux (ou non) très tôt, souvent avant d'atteindre la puberté.
Ne jamais perdre la notion de plaisir et de légèreté
Mes échanges avec les Locker, Rosenberg, McGrath et tant d'autres ont été très instructifs, mais je doutais fort qu'il soit possible d'élever ma fille à la manière norvégienne aux États-Unis mais aussi dans bon nombre de pays, y compris en Europe. Notre culture ne se prête pas à laisser les enfants jouer librement ou à faire des essais, quitte à échouer... pour mieux apprendre. Sans compter que les Américains sont beaucoup plus procéduriers, d'où la présence de parents omniprésents et hyper protecteurs. Je sais par exemple que si Sophie tombait et se cassait quelque chose, mon assurance pourrait se retourner contre moi si elle pouvait prouver qu'elle était sans surveillance.
Je reste quand même convaincue qu'il existe des moyens d'appliquer la méthode norvégienne. Les trampolines de jardin abondent dans les villes et les banlieues de ce pays, j'ai donc décidé de voir comment je pourrais obtenir l'autorisation de ma copropriété pour en installer un dans notre lotissement. J'envisage aussi de l'encourager plus tard à se rendre à l'école à vélo. En toute sécurité bien sûr, mais j'aimerais vraiment qu'elle apprenne à repousser ses limites.
Mais il sera sans doute plus difficile d'adopter l'attitude norvégienne en matière de sport. Comment expliquer plus tard à ma fille, qu'à 11 ans elle est encore un peu jeune pour participer à une compétition. Et ce, même s'il existe quelques exemples de ce modèle qui fonctionne aux États-Unis. Richard Williams, le père de Venus et Serena, n'a-t-il pas retiré ses filles du circuit des tournois lorsqu'elles avaient 10 ans afin de les aider à se familiariser avec le jeu. Ted Ligety, le légendaire skieur de compétition qui a remporté deux médailles d'or aux Jeux olympiques, a, lui, récemment expliqué sur Instagram combien ses sorties à ski entre copains après l’entraînement lui avaient été profitables. Ted et ses amis abandonnaient pour un après-midi leurs skis de compétition et allaient faire quelques descentes, juste pour le plaisir avec le commun des mortels sur les pistes. "Sans le jeu et l'expérimentation, je ne serais resté qu'un skieur correct ; au mieux, j'aurais intégré une équipe universitaire ", écrit-il. "Mais j'ai joué et expérimenté, et cela a fait toute la différence.
Au final, le meilleur conseil que j'ai reçu, c’est de faire en sorte que toutes les activités de plein air soient associées à du plaisir et donc de les aborder avec une certaine légèreté. Pour l'illustrer, Axel Rosenberg m'a parlé d'une autre tradition très norvégienne appelée le Søndagstur, ou la "sortie du dimanche". "Les Norvégiens emmènent leur famille toute la journée pour skier, faire un feu de camp et griller des hot-dogs. Tout simplement.
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