Deux nouvelles études portant sur le jus de betterave et la VO2max pointent les limites d’une recherche scientifique qui exclut les femmes de son champ d'investigation. On y apprend aussi qu'un entraînement physique régulier semble bénéficier davantage aux hommes qu’aux femmes...
Ce n’est plus un secret : la science du sport sent la testostérone à plein nez. Le problème ne date pas d’hier et concerne le monde entier, vers l’infini et au-delà. J’en suis moi-même bien conscient, mais un chiffre m’a, malgré tout, fait tiquer. Plus de 100 études portant sur la supplémentation en nitrates chez les athlètes ont été publiées sans qu’aucune femme n’ait été sollicitée. Imaginez un monde avec que des Ken et zéro Barbie. C’est mal.
Ce sujet a particulièrement piqué ma curiosité car je m'intéresse beaucoup au rôle du jus de betterave dans la performance sportive. Mes conseils ne sont-ils finalement valables que pour ces messieurs ? Difficile à dire avec ce manque flagrant de données sur les femmes. Un article récemment publié dans la revue médicale Applied Physiology, Nutrition, and Metabolism par deux chercheurs canadiens (Kate Wickham et Lawrence Spriet, une équipe paritaire !) tente d’éclaircir tout ça.
Les deux universitaires y rappellent tout d’abord pourquoi et comment on sait qu’hommes et femmes diffèrent sur le plan physiologique. Un rappel très bien tourné et loin d’être inutile. L’homme est en général plus grand et plus lourd que la femme, avec une présence plus importante de muscle que de graisse. Ses zones à plus forte densité musculaire sont ses épaules, son torse et son grand glutéal (fessier), davantage que ses cuisses. Son taux d’hémoglobine est par ailleurs plus élevé, il possède plus de fibres musculaires à contraction rapide et une plus faible action capillaire au sein des muscles. De son côté, la femme stocke plus de graisse dans ses muscles et peut l’éliminer plus efficacement durant l’effort physique.
Quels effets de la betterave sur l'organisme ?
Peut-on en tirer des conclusions concernant le jus de betterave et son action physiologique ? Bonne question, je me la posais justement. Tout d’abord, voyons comment fonctionne ce fameux nectar : les nitrates qu’il contient sont absorbés et remontent (via l’estomac et l’intestin grêle) jusque dans la salive, donc dans la bouche, où les bactéries présentes sur la langue les transforment en nitrites. Cette salive chargée en nitrites est ensuite avalée et, dans l’estomac, transformée (par l’action de certains acides) en oxyde de nitrique, qui finit enfin dans le sang et opère sa magie de boosteur d’endurance.
Selon le peu de données dont on dispose, il semblerait que les femmes tirent davantage bénéfice des nitrates et nitrites présents dans leur sang après ingestion d’une dose équivalente de jus de betterave. Mais est-ce l’œuvre de la physiologie du genre ou simplement dû au fait que les femmes sont généralement plus petites et reçoivent donc une quantité d’apports proportionnellement plus grande ? Les femmes semblent en outre avoir un taux de nitrites naturellement plus élevé dans le sang – encore une fois, peut-être dû à un facteur primairement exogène tel que leur régime alimentaire. Une étude néerlandaise montre en effet que les femmes athlètes de haut niveau ont tendance à manger davantage d’aliments riches en nitrites que leurs homologues masculins.
À ce jour, rien ne nous permet donc d’affirmer avec certitude que le jus de betterave booste l’endurance physique chez la femme. Rien, parce que les chiffres, les preuves, les analyses manquent cruellement. Le jus de betterave a potentiellement d’autres effets sur l’organisme, comme la diminution de la pression artérielle (6 mmHG de pression systolique et 3 mmHG de pression diastolique). Chez les femmes, l’effet semble toutefois moins net. Ici encore, difficile de déterminer une cause : à physiologie différente, effets obligatoirement différents ? Ou est-ce parce que les femmes ont généralement une tension artérielle plus basse que les hommes ?
VO2max : pas tous égaux
En début de mois, Sports Medicine a publié une nouvelle étude sur les différences entre genres (ou "dimorphisme sexuel"). Les résultats y sont semblables aux précédents. Candela Diaz-Canestro et David Montero, de l’université de Calgary, ont passé en revue des données récoltées lors de séances d’entraînement visant à améliorer la VO2max des participants. Les chercheurs tenaient à mettre la main sur les chiffres obtenus avec des femmes et des hommes du même âge. Ils ont obtenu huit études, un total de 85 femmes et 90 hommes ayant suivi des programmes d’entraînement d’une durée de 7 à 52 semaines.
Bonne nouvelle : pratiquer un entraînement régulier porte ses fruits. L’intensité d’une activité physique est le plus souvent exprimée en MET (metabolic equivalent of task ou équivalent métabolique d’une action). Après un minimum de six semaines d’entraînement, ils ont généralement calculé une augmentation d’un à trois MET de la VO2max. (Pour vous aider à comprendre : si vous atteignez votre point d’épuisement sur un tapis de course en brûlant 12 fois plus d’énergie que lorsque vous êtes sur votre canapé, votre VO2max est de 12 MET). Augmenter sa VO2max ne serait-ce que d’une seul MET permet de réduire le risque "d’épisodes cardiovasculaires et de mortalité en général d’environ 13%." (Soyez rassuré : vous allez bien mourir au bout du compte – il s’agit ici d’un calcul du risque sur une période donnée).
Mauvaise nouvelle, ou déconcertante tout du moins : un entraînement physique régulier semble bénéficier davantage aux hommes qu’aux femmes. Dans les études passées au crible, ils gagnent en moyenne ½ MET de plus que les femmes. Ce n’est pas rien. Pas étonnant peut-être quand on sait que les athlètes de haut niveau masculins ont une VO2max comparativement supérieure à celle de leurs collègues féminines (autour de trois MET généralement), même après des années et des années d’entraînement pour ces dernières. D’un autre côté, une augmentation de leur VO2max semble largement plus profiter aux femmes qu’aux hommes. Peut-être de quoi équilibrer la situation ?
Plus de Barbie et moins de Ken
Cette différence est-elle innée ou acquise (ou, comme le formule l’article, ″constitutionnelle″ ou ″environnementale″) ? Difficile à dire si on se base sur les données sportives traditionnelles : comment savoir si les hommes étudiés ne se sont pas simplement soumis à un entraînement plus intensif ou n’ont pas été influencés par tout autre facteur externe ? Les nouvelles données croisées semblent pointer une différence intrinsèque entre la façon dont l’homme et la femme répondent à un type d’entraînement donné.
Les auteurs de l’article évoquent les mécanismes et freins possiblement à l’œuvre en ce qui concerne la VO2max : question d’augmentation du volume sanguin et du taux d’hémoglobine, et même hypothèse d’un relatif manque de plasticité du cœur féminin (moins prompt à changer de forme ou de taille malgré des efforts physiques répétés). Le fond du problème est très clair : nous ne disposons pas de données suffisantes sur les femmes pour répondre à ces questions, ni à un nombre affolant d’autres interrogations. Et rien ne changera tant que Ken conservera son hégémonie dans les laboratoires de recherche.
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