Surnommé Heem Chituwa, le « léopard des neiges », Ang Rita Sherpa était un personnage mythique de l’Himalaya. Il s’est éteint à l'âge de 72 ans ce matin, à 10h40 « dans sa résidence de Jorpati (non loin de Katmandou, ndlr)», rapporte l’Himalayan Times. L’illustre alpiniste avait décroché deux records du monde. L’un pour avoir gravi dix fois l’Everest sans bouteilles d'oxygène. L’autre pour avoir été le premier homme à atteindre l’Everest en hiver sans oxygène, en décembre 1987. A la création de son agence de treks la fin des années 90, voici comment il se présentait lui même et quel regard il portait sur sa vie de simple porteur devenu l'un des Sherpas les plus célèbres de l'histoire.
« La plupart des Sherpas baignent dans la montagne dès l’enfance. J'ai été orphelin à l'adolescence, ce qui m'a obligé à considérer l'alpinisme comme profession pour subvenir aux besoins de ma famille et compléter le maigre revenu que je tirais de l'exploitation de terres agricoles dans mon village du Khumbu.
J’ai commencé ma carrière d’alpiniste au crépuscule de mon enfance, à l'âge de 15 ans, comme porteur. J'ai passé ma petite enfance à conduire des yaks, à transporter des petites marchandises et à les échanger au Tibet, ainsi qu'à m'occuper des champs.
« J’ai dû accepter le travail de porteur sans chaussures ni autre équipement d’alpinisme »
Ang Rita
Je me souviens de la première fois où j'ai été engagé comme porteur à basse altitude pour une expédition sur le Dhaulagiri. Je me me souviens aussi que j'ai dû accepter un travail de porteur à haute altitude et transporter des charges jusqu'au camp III sans chaussures ni aucun équipement d'alpinisme. Les gens de l'expédition ont reconnu mes talents cachés d'alpiniste et loué le travail que j'avais fait pour eux. Au camp III, ils se sont plaints auprès du Sirdar (chef Sherpa, ndlr) du fait que je n'étais pas équipé. alors par la suite, on m'a fourni des bottes et d'autres vêtements chauds. Ils ne me convenaient pas vraiment, mais j'ai senti que j'étais désormais un alpiniste, prêt à escalader de grandes montagnes. Mon succès au camp III du Dhaulagiri m'a donné le sentiment qu'à l'avenir, je pouvais faire de l'alpinisme ma profession.
Les premiers temps, je n'ai pas eu l'occasion de travailler comme porteur en haute altitude. Toutes mes expéditions se limitaient à de petits sommets de trekking tels que l'Island peak (6 189 m, ndlr), le Lobuche (6 119 m, ndlr), ou le Tukche, etc. J'aurais bien eu quelques occasions de partir dans de grandes expéditions, mais le Sirdar ne permettait pas aux porteurs d'altitude novices de dépasser le camp II ou d'aller jusqu'au sommet. Malgré ma confiance en ma force et mes capacités en montagne, les circonstances n'étaient pas en ma faveur. J'ai dû supporter des humiliations à plusieurs reprises au cours des expéditions.
Finalement, j'ai eu l'occasion de travailler comme Sherpa en haute altitude pour une expédition suisse sur le Dhaulagiri, ce qui m'a permis de réaliser mon rêve : atteindre le sommet deux fois car j'avais divisé le groupe en deux et j'ai conduit chaque groupe tour à tour jusqu'à la cime. Ce fut ma grande réussite dans la profession d'alpiniste qui m'a rempli d'espoir pour l'avenir.
« Mon rêve de grimper jusqu'au point le plus haut du monde s'est réalisé le 7 mai 1983 »
Ang Rita
Au fil du temps, j'ai travaillé comme porteur à basse altitude avec plusieurs équipes d'expédition sur l'Everest. Je me souviens m'être rendu au camp IV avec l'armée britannique. Ce fut un moment charnière pour moi. Et mon rêve de grimper jusqu'au point le plus haut du monde s'est enfin réalisé le 7 mai 1983, alors que je participais à une expédition germano-américaine. Le fait d'avoir réussi à atteindre son sommet sans utiliser de bouteilles d'oxygène m'a permis d'avoir plus confiance en moi en tant qu'alpiniste.
Ma première conquête automnale de l'Everest a eu lieu en 1984 avec une équipe slovaque. C'est là que mon camarade M. Josef Demzan est mort en descendant du sommet. À plusieurs reprises dans ma vie, je me suis senti très triste lorsque des accidents mortels ont coûté la vie à mes camarades alpinistes. Mais je me suis toujours consolé en pensant que ça faisait partie des risques de la vie d'un alpiniste. Partant de cette conviction, les accidents de montagne ne m'ont pas dissuadé de poursuivre mes expéditions. C'est ainsi que six mois plus tard, le 29 avril 1985, j'ai aidé M. Arne Naess, le chef de la première expédition norvégienne, à monter au sommet du Sagarmatha en pleine tempête.
« Sherpa pauvre, sans aucune éducation ni formation officielle en tant que grimpeur, j'ai commencé à accompagner des célébrités internationales en montagne »
Ang Rita
Les chefs d'expéditions ont commencé à me solliciter de plus en plus pour mon expérience. Moi le Sherpa pauvre, sans aucune éducation ni formation officielle en tant que grimpeur, j'ai commencé à accompagner des célébrités internationales en montagne alors qu'au départ je n'étais qu'un simple porteur. J'ai réussi à gravir le Cho Oyu, le Kangchenjunga, le Makalu II avec des expédition américaines, espagnoles, allemandes et chiliennes en 1986 et 1987. Je suis retourné sur l'Everest et j'ai accompli ma seule ascension hivernale de la montagne pendant la saison 1987-88 en accompagnant une expédition sud-coréenne. Je me souviens qu'avec un des alpinistes, on s'est perdu à cause du mauvais temps et on passé toute la nuit juste en-dessous du sommet de l'Everest, restant constamment en mouvement pour garder notre corps actif, ce qui est la seule façon de survivre à cette altitude.
Dix mois plus tard, le 10 octobre 1988, j'ai de nouveau atteint le sommet de l'Everest avec une équipe catalane. Mon sixième sommet, en 1990, c'est avec la première expédition de l'armée népalaise que je l'ai fait. J'ai aussi accompagné la première expédition chilienne réussie au sommet du monde au printemps 1992 et une équipe espagnole en 1993.
Ma seule ascension de l'Everest depuis le nord du Tibet a eu lieu au printemps 1995, lorsque j'ai aidé une expédition "russo-ingosethienne". Ma dernière ascension de l'Everest (10 fois le sommet sans oxygène auxiliaire) et, espérons-le pas la dernière, a eu lieu en 1996, avec la première expédition suédoise jamais parvenue au sommet.
Aujourd'hui, j'ai l'impression de ne plus pouvoir continuer l'intense vie d'alpiniste que j'ai eue ces quinze dernières années, mais si une bonne équipe me demandait de participer à une 'expédition sur l'Everest et si ma santé me le permettait, j'aimerais bien y retourner, mais ce serait sans doute ma dernière tentative.
« Je souhaiterais y retourner, ce qui pourrait être ma dernière tentative. »
Ang Rita
Mes deux fils Karsang Sherpa et Chhewang Sherpa ont suivi mes pas dans la montagne. Je les ai personnellement entraînés et ils ont déjà escaladé avec succès l'Everest, le Cho Oyu et le Shishapangma.
Après avoir travaillé tant d'années comme guide, j'ai décidé de créer avec mes alpinistes sherpas notre propre agence de trekking à Katmandou. Comme vous le savez, ces vingt dernières années, j'ai passé tant de temps un piolet ou une cordes en main, à ramper dans la neige et à aider les alpinistes à atteindre le sommet des montagnes, que j'ai acquis des compétences professionnelles et une expérience de l'alpinisme que je peux aujourd'hui partager avec les alpinistes. »
Salutations, Ang Rita Sherpa
De 1983 à 1996 : les 10 ascensions de l'Everest sans oxygène de Ang Rita Sherpa
| # | DATE | GRIMPEUR | ROUTE | Expédition | Meneur |
| 1 | 7 mai 1983 | Ang Rita Sherpa sans utilisation d'oxygène en bouteille | Crête sud-est | Germano-américaine | Gerhard Lenser |
| 2 | 15 octobre 1984 | Ang Rita Sherpa sans utilisation d'oxygène en bouteille | Pilier sud, mais en descendant l'arête sud-est | Slovaque | František Kele |
| 3 | 29 avril 1985 | Ang Rita Sherpa sans utilisation d'oxygène en bouteille | Crête sud-est | Novégienne | Arne Naess |
| 4 | 22 décembre 1987 | Ang Rita Sherpa sans utilisation d'oxygène en bouteille | Crête sud-est | Sud Coréenne | Hahm Tak-Young |
| 5 | 14 octobre 1988 | Ang Rita Sherpa sans utilisation d'oxygène en bouteille | Crête sud-est | Espagnole | Lluis Belvis |
| 6 | 23 avril 1990 | Ang Rita Sherpa (6) without the use of bottled oxygen | Crête sud-est | Armée népalaise | Chitra Bahadur Gurung |
| 7 | 13 mai 1992 | Ang Rita Sherpa sans utilisation d'oxygène en bouteille | Crête sud-est | Chilienne | Mauricio Purto |
| 8 | 16 mai 1993 | Ang Rita Sherpa sans utilisation d'oxygène en bouteille | Crête sud-est | Espagnole | Josu Feijoo Gayoso |
| 9 | 13 mai 1995 | Ang Rita Sherpa sans utilisation d'oxygène en bouteille | Col Nord - Crête nord-est | Russe | Kazbek Khamitsayev |
| 10 | 23 mai 1996 | Ang Rita Sherpa sans utilisation d'oxygène en bouteille | Crête sud-est | Suédoise | Goran Kropp |
Interview et tableau extraits du site "Everest History" .
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










