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Everest

Pourquoi autant de morts sur l’Everest cette année ?

Hélicoptère au camp de base de l'Everest

Alan Arnette Alan Arnette

  • 1 juin 2023
  • 9 minutes

Certains accusent les conditions météo, quand d'autres pointent du doigt les pressions économiques qui conditionnent désormais l'alpinisme himalayen. En fait c'est un peu plus complexe que cela, explique Alan Arnette, collaborateur de longue date de Outside, considéré comme l’un des meilleurs chroniqueurs contemporains de l’Himalaya. Pour nous, il revient en détail sur chacun des 12 décès - voire 17 si l'on tient compte de dernières disparitions - survenus cette saison sur l'Everest, l'une des plus meurtrières de son histoire. Et il analyse les solutions qui pourraient changer la donne.

La saison d'ascension de printemps vient de prendre fin officieusement ces derniers jours sur l'Everest. Le retour des moussons et des vents violents dans la vallée du Khumbu fermant de fait la fenêtre de temps calme sur le plus haut sommet du monde. Maintenant, les alpinistes et les chefs d'expédition vont donc devoir faire le point sur ce qui s'annonce comme l'une des années les plus chaotiques et les plus meurtrières de l'histoire de ce montagne plus convoitée que jamais.

À l'heure où nous bouclons cet article, 12 alpinistes sont morts et cinq sont toujours portés disparus. Le bilan actuel est le quatrième plus lourd de l'histoire de l'Everest (seules les années 2015, 1996 et 2014 ont été plus meurtrières, avec respectivement 13, 15 et 16 décès). Si les cinq personnes disparues sont finalement déclarées mortes, l'année 2023 aura la triste distinction d'être l'année la plus meurtrière pour les alpinistes sur cette montagne, avec 17 morts. On se souvient qu' en 2015, un tremblement de terre massif avait déclenché une avalanche qui avait balayé le camp de base - des rapports contradictoires avaient fait alors état d'un nombre de morts allant de 19 à 24 personnes. Cependant, toutes les victimes n'étaient pas des alpinistes, car l'avalanche avait également tué des employés du camp et du personnel d'expéditions.

Vers le sommet, de plus en plus de quinquagénaires

Qu'en est-il cette année ? Les alpinistes de plus de cinquante ans ont payé un lourd tribut cette saison. Le 1er mai, l'Américain Jonathan Sugarman, 69 ans, qui grimpait avec l'opérateur américain International Mountain Guides (IMG), est mort au camp II. Le 18 mai, l'alpiniste chinois Xuebin Chen, 52 ans, est décédé près du sommet sud avec l'opérateur népalais 8K Expeditions. Le 24 mai, le Canadien Pieter Swart, 63 ans, est mort après avoir fait demi-tour au col sud avec Madison Mountaineering. Garrett Madison, propriétaire de la société de guides, a expliqué à Outside que Swart était décédé subitement. "Il est mort d'une infection pulmonaire et d'un œdème pulmonaire d'apparition rapide. Nous allons bientôt communiquer plus en détails sur ce point, mais pour l'heure nous sommes concentrés sur la descente de son corps et sur la communication avec sa famille", précisait-il dans son message.

Il semble que le mal des montagnes ait aussi contribué à plusieurs autres décès. Le 16 mai, Phurba Sherpa, qui participait à la campagne de nettoyage des montagnes de l'armée népalaise, est décédé près de Yellow Band, au-dessus du camp III. Un autre alpiniste népalais, Ang Kami Sherpa, qui travaillait comme cuisinier pour Peak Promotion, est mort au camp II après s'être effondré près de l'héliport.

L'alpiniste moldave Victor Brinza est décédé, lui, le 17 mai au col sud alors qu'il travaillait pour l'opérateur népalais Himalayan Traverse Adventure. Le 20 mai, le Malaisien Askandar Bin Ampuan Yaacub est parvenu au-dessus du sommet sud, avant de tomber malade et de mourir. Il travaillait pour l'opérateur népalais Pioneer Adventures. L'Australien Jason Bernard Kennison, 40 ans, a perdu la vie le 21 mai près du balcon alors qu'il grimpait avec Asian Trekking. L'Indienne Suzanne Leopoldina Jesus, 59 ans, avait l'intention de gravir l'Everest, mais elle a quitté le camp de base malade et est décédée à Lukla le 18 mai. Elle avait refusé pendant plusieurs jours de descendre pour chercher secours, selon plusieurs rapports.

Trois des 12 décès sont survenus simultanément : Le 12 avril, une section de la cascade de glace du Khumbu s'est effondrée, ensevelissant Tenjing Sherpa, Lakpa Sherpa et Badure Sherpa sous des tonnes de glace. Ils transportaient des cordes et du matériel pour installer les lignes de sécurité du camp II au sommet. A ce jour, leurs corps n'ont pas été retrouvés.

Selon The Himalayan Times, cinq alpinistes sont toujours portés disparus sur le sommet. Les Népalais Ranjit Kumar Shah et Lakpa Nuru faisaient l'ascension ensemble lorsqu'ils ont disparu. Hawari Bin Hashim, de Malaisie, tentait, lui, de devenir le premier alpiniste malentendant de Malaisie à gravir l'Everest lorsqu'il a disparu après avoir atteint le sommet.

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L'alpiniste hongrois Suhajda Szilard, qui visait l'ascension de l'Everest sans apport d'oxygène, est présumé mort après que les alpinistes l'ont trouvé sans réaction près du sommet. Selon Explorersweb, une tentative de sauvetage a été annulée le 27 mai en raison des mauvaises conditions météorologiques. Shrinivas Sainis Dattatraya, de Singapour, est également porté disparu et présumé mort. Avant de disparaître, Dattatraya a envoyé un SMS à sa femme pour lui dire qu'il souffrait d'un œdème cérébral de haute altitude (HACE), une maladie mortelle qui survient lorsqu'une personne voyage à des altitudes extrêmes sans s'être acclimatée correctement. Son épouse pense que son mari ne sera pas retrouvé. "Il avait 39 ans, il a eu une vie riche et a vécu sans peur et au maximum. Il a exploré les profondeurs de la mer et escaladé les plus grandes hauteurs de la Terre.", a-t-elle écrit dans un post à sa mémoire.

Gelures et sauvetages

Outre les décès, les alpinistes de l'Everest m'ont dit avoir constaté cette année une augmentation des cas d'engelures et des demandes de sauvetage en moyenne montagne. Certaines sources lient cette tendance au nombre record de permis d'ascension délivrés par le Népal cette année, 478.

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D'autres ont pointé du doigt l'inexpérience des guides et les erreurs des alpinistes. Ce à quoi répondent des représentants du gouvernement népalais et d'autres alpinistes qu'en fait, c'est le changement climatique qui y est pour beaucoup. Cette année a en effet été marquée par des conditions plus froides que la normale sur le sommet. L'étroite fenêtre météo a forcé les alpinistes à se lancer vers le sommet plus tôt que d'habitude. Explication que reprend à son compte Yuba Raj Khatiwada, directeur du département du tourisme du Népal.

Une théorie qui reste à vérifier toutefois. Les rapports faisant état d'un temps plus froid ne sont pas forcément révélateurs et les autorités népalaises n'ont pas encore publié de données sur les températures pour étayer leurs affirmations. Chris Tomer, de la société de prévisions météorologiques Tomer Weather Solutions, rappelle de son côté que la température moyenne au sommet de l'Everest varie de -20 à -30 °C pendant la saison de l'escalade. Nabin Trital, directeur général de la société de guides Expedition Himalaya, a remarqué que le temps était différent cette année, plus froid que d'habitude. "Par rapport aux années précédentes, nous avons connu beaucoup de cas de gelures. Cette année, la neige n'est tombée qu'à la fin du mois de mars, ce qui explique qu'il faisait plus froid dans les montagnes, comme c'est le cas pour les expéditions hivernales", a-t-il détaillé. Un sentiment que partage Guy Cotter, directeur général de la société d'expédition Adventure Consultants. "La saison a été très froide, la plus froide que mon équipe et moi-même ayons jamais connue", a déclaré cet alpiniste qui gravit l'Everest depuis le début des années 1990. "Deux de nos Sherpas ont souffert d'engelures, c'est la première fois en 30 ans. Heureusement, l'une d'entre elles était superficielle, mais l'autre pourrait conduire à la perte de l'extrémité d'un doigt.

De nombreuses sources m'ont également raconté que cette année, les sauvetages par hélicoptère étaient quotidiens sur l'Everest. Guy Cotter estime le nombre total de vols à environ 200 entre le camp de base et le camp II, à 6492 mètres d'altitude. "C'est sans précédent", selon lui. Il a également remarqué que certains des vols étaient utilisés pour transporter du matériel et, dans certains cas, même des alpinistes vers et depuis le camp II - une pratique que le gouvernement népalais interdit explicitement, à l'exception des ressources médicales. "Les alpinistes s'envolaient régulièrement du camp II au lieu d'affronter à la cascade de glace", a-t-il expliqué. "L'activité des hélicoptères au-dessus du camp de base est continue de l'aube au crépuscule, tous les jours !".

Des victimes d'expéditions "low cost"

Sur les 12 décès confirmés, trois seulement sont liés aux chutes de séracs - celle des Sherpas - les autres sont liés à la maladie, à l'épuisement, aux chutes ou au fait que les alpinistes se sont tout simplement perdus. Certains alpinistes et responsables gouvernementaux pensent que ce triste constat tient à l'affluence record connue cette année sur l'Everest : le plus élevé de son histoire. "478 permis : c'est tout simplement beaucoup trop ", a déclaré au Guardian Ang Norbu Sherpa, président de l'Association nationale des guides de montagne du Népal. "Les pratiques ont changé. Autrefois, on avait affaire à des alpinistes chevronnés, aujourd'hui, ce sont des novices qui veulent atteindre le sommet de l'Everest", a-t-il déclaré.

Les alpinistes à qui j'ai parlé partagent son sentiment et me disent qu'il y a une augmentation du nombre de personnes inexpérimentés qui engagent des agences low cost qui offrent un soutien minimal. Ce que confirme Garrett Madison, fondateur de Madison Mountaineering. Certains opérateurs acceptent désormais des clients sans expérience préalable de la haute altitude. "Nous, nous demandons aux alpinistes d'avoir réussi plusieurs grands sommets comme l'Aconcagua, le Denali, le Chimborazo, le Cho Oyu par exemple, avant de nous rejoindre pour l'Everest, . "J'ai constaté que les entreprises ont tendance à dire qu'aucune expérience n'est requise et que tout est possible. Je ne suis pas du tout d'accord avec ce principe". Phil Crampton, fondateur de l'entreprise Altitude Junkies, basée à Katmandou, m'a même raconté qu'il avait vu certains opérateurs permettre à leurs clients d'atteindre le sommet même après que leur guide malade ait rebroussé chemin.

La plupart des morts aurait pu être évitées

Selon Guy Cotter, certains des décès sont probablement survenus lorsque les alpinistes ont rencontré un problème - épuisement ou faible niveau d'oxygène - mais qu'ils avaient fait affaire avec un pourvoyeur qui n'avait pas de plan de secours. "Les opérateurs qui encadrent ces alpinistes continuent de penser qu'ils ne font que leur fournir des services d'expédition, qu'ils ne font pas office de guides et donc qu'ils ne sont pas responsables d'eux ", explique-t-il.

Or, selon Lukas Furtenbach, propriétaire de Furtenbach Adventures, de nombreux décès auraient pu être évités. La plupart étant le résultat d'une mauvaise planification des besoins en oxygène et d'un abaissement des normes de sécurité générales, hormis le cas des trois Sherpas dans la cascade de glace et celui du client d'IMG qui a probablement eu une crise cardiaque ou un accident vasculaire cérébral.

Caroline Pemberton, directrice générale et copropriétaire de la société de guides Climbing the Seven Summits, a vu 44 de ses clients atteindre le sommet de l'Everest sans encombre. Elle estime pour sa part que les approches diffèrent d'une société de guides à l'autre : certaines considèrent leurs activités comme de simples opérations logistiques pour les clients qui espèrent atteindre le sommet, tandis que d'autres se concentrent davantage sur la sécurité des alpinistes.  "Les clients ne comprennent pas toujours très bien les différences entre les options disponibles sur l'Everest et leurs conséquences", a-t-elle déclaré. Or, regrette-t-elle, certains paient un lourd tribut en travaillant avec des opérateurs qui n'ont pas fait leurs preuves et qui proposent des prix plus bas. "Malheureusement, des gens perdent la vie en voulant économiser 10 000 dollars. Or certaines agences n'anticipent pas le fait que les personnes qui ne sont pas des alpinistes sont incapables de s'occuper d'elles-mêmes et de gérer leur énergie et leur niveau d'oxygène, et qu'elles s'effondrent régulièrement une fois le sommet atteint", dit-elle. "Les incidents se produisent généralement lors de la descente. Les personnes peu ou pas expérimentées qui s'inscrivent à des expéditions manquant de moyens s'exposent réellement à des risques énormes."

On connait les solutions, mais...

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Est-on condamné à voir cet hécatombe se reproduire ? On peut le craindre. Les sources auxquelles j'ai parlé ne pensaient pas que le gouvernement du Népal interviendrait pour imposer des changements sur l'Everest dans les années à venir. On sait que sur d'autres sommets également très prisés, les gouvernements et les agences limitent l'accès à l'ascension et financent des équipes de sécurité à temps plein pour aider aux sauvetages. L'adoption des pratiques déjà appliquées sur le Denali en Alaska ou sur l'Aconcagua en Argentine par exemple, pourrait sauver bien des vies. Sur le Denali, des gardes forestiers sont postés sur le sommet tout au long de la saison pour aider aux sauvetages. Une équipe de gardes stationnée au col sud de l'Everest pourrait apporter une aide similaire. Les années précédentes, les autorités népalaises ont proposé d'imposer des critères d'expérience aux candidats à l'ascension de l'Everest demandant un permis. La Chine impose à tout citoyen chinois qu'il ait gravi un sommet de 8 000 mètres avant de tenter l'Everest du côté tibétain, mais elle n'impose pas d'exigence similaire aux étrangers.

L'une des mesures de sécurité également proposées consisterait à autoriser les hélicoptères à transporter des cordes fixes - mais pas les alpinistes - jusqu'au camp II, ce qui réduirait le nombre de trajets à travers la cascade de glace du Khumbu pour les Sherpas (une solution peu écologique !) Une autre option conduirait à exiger de chaque client et de chaque Sherpa qu'il porte un dispositif de repérage par GPS, ce qui simplifierait les opérations de recherche et de sauvetage.

Limiter le nombre de permis d'escalade pourrait également réduire bien sûr la foule et les situations d'urgence en général, mais cela réduirait également les recettes du gouvernement népalais... ce qui rend cette mesure peu probable. Enfin le Népal exige bien que les alpinistes subissent un examen médical avant l'ascension du sommet, mais on ne sait pas vraiment dans quelle mesure cet examen est rigoureux ou tout simplement réellement exigé.

Guy Cotter m'a expliqué que les alpinistes qui affluent chaque année vers le sommet auraient tout intérêt à changer d'optique. Plutôt que de chercher à atteindre le sommet à tout prix, ils devraient adopter une approche prudente et être prêts à rebrousser chemin au lieu de poursuivre à tout prix.  "Nous qui sommes dans le métier depuis un certain temps avons vu trop de gens mourir pour oublier cet aspect tragique de notre pratique ", confie-t-il. "C'est comme si les gens ne s'intéressaient qu'à l'objectif d'avoir gravi l'Everest et non à l'Everest en tant qu'accomplissement majeur dans leur carrière d'alpiniste", regrette-t-il.

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