Trois tonnes. C’est le poids des excréments abandonnés chaque année sur l’Everest entre les camps I et IV, alerte Sagarmatha Pollution Control Committee, association népalaise en charge de la préservation de l’Everest. Excédées, les autorités locales imposent désormais aux alpinistes de rapporter ces déchets-là au camp de base. Nous avons échangé avec des guides de haute montagne présents sur place afin d’en savoir plus sur l’impact de cette nouvelle règlementation sur leurs expéditions.
« Nous recevons des plaintes selon lesquelles des selles humaines sont visibles sur les rochers. Certains alpinistes tombent malades. C'est inacceptable. Et cela nuit à notre image », s'insurge Mingma Sherpa, président de la municipalité rurale de Pasang Lhamu, interviewé par la BBC l « Nos montagnes commencent à sentir mauvais !». D'où la mise en oeuvre d'une nouvelle politique qui va sans doute rendre le travail des agences d'expédition plus difficile. Elle semble toutefois approuvée par les guides de haute montagne avec lesquels nous avons échangés. « Il s'agit d'une mesure positive et attendue depuis longtemps », explique le guide autrichien Lukas Furtenbach.
« L'environnement autour le mont Everest est très important pour les alpinistes », explique Tashi Sherpa, copropriétaire de l'agence népalaise Seven Summits Treks. « Je ne pense pas que cette mesure représente un problème pour eux ». D'autant que cette règlementation est déjà en vigueur sur d'autres hauts sommets du monde, tels que l'Aconcagua (6961 m) en Argentine, le mont Vison (4892 m) en Antarctique et le Denali (6190 m) en Alaska.
Plus les camps sont élevés, plus les excréments posent problème
Cette nouvelle règlementation annule donc la pratique, vieille de plusieurs décennies, qui consistait à laisser les excréments sur la montagne. Soit enfouis dans la glace et la roche. Soit exposés sur le sol. Tout cela était traité différemment dans chacun des cinq camps, nous a expliqué le guide américain Ryan Waters.
Au camp de base, qui se trouve à 5363 mètres d'altitude, les tentes dédiées aux toilettes parsèment le paysage. Une fois arrivés au camp I, situé à 6065 mètres, les alpinistes font souvent leurs besoins dans des crevasses ou creusent des fosses dans le glacier du Khumbu. Et au camp II, situé à 6399 mètres, les excréments se retrouvent dans une fosse peu profonde ou atterrissent dans des sacs qui peuvent être transportés jusqu'en bas.
« Le camp II représentait un véritable problème. Car les déchets ne disparaissaient jamais. Ils s'accumulaient dans les ravins », explique Ryan Waters. « Ces dernières années, la situation s'est améliorée, car de plus en plus d’expéditions utilisent des sacs ». Mais selon lui, la situation est plus grave dans les camps les plus élevés, car les guides et les Sherpas ne veulent généralement pas transporter des excréments et des déchets depuis des altitudes extrêmes.
Plus complexe encore, le cap III. Situé sur la face du Lhotse, à 7299 mètres, il se trouve sur un glacier escarpé. Là les expéditions creusent simplement des trous peu profonds dans la glace durcie. Mais le vrai problème se situe plus haut, au camp IV, à 7950 mètres, sur le col Sud. Un plateau gelé où il est impossible de creuser dans le sol. S’ajoutent à cela des vents de la force d'un ouragan emportant la neige susceptible de recouvrir les tas d'excréments. Sans compter que les alpinistes, ralentis par l'air raréfié et les violentes rafales fréquentes dans la zone. ne veulent pas s'éloigner de leur camp.
Sans changement, le volume de déchets va inéluctablement augmenter
« Les gens font leurs besoins sur les rochers du col Sud et ne couvrent même pas leurs excréments », raconte Lukas Furtenbach. « Actuellement, c'est le pire endroit – tout y est permis », selon Ryan Waters. « La plupart des gens se contentent de marcher aussi loin que nécessaire… »
Une association népalaise, le Sagarmatha Pollution Control Committee, en charge de la préservation de l’Everest, estime qu'il y a environ trois tonnes d'excréments humains entre le camp I et le camp IV. La moitié se trouverait au col Sud (7906 m), selon Chhiring Sherpa, directeur général de l'association, interviewé par la BBC. Et sans changement de politique, la quantité d'excréments ne va faire qu'augmenter. Car chaque saison, le gouvernement népalais délivre de plus en plus de permis d'ascension passant, en dix ans, de 250 à 454, un nombre jamais atteint jusqu’alors.
Ces dernières années, le Népal a déjà demandé aux alpinistes de descendre leurs déchets du sommet. Sans pour autant le leur imposer. Par ailleurs les sociétés organisatrices d’expéditions ont travaillé avec des agences gouvernementales et même des marques grand public, comme Coca-Cola, pour organiser de grands nettoyages. Mais cela reste insuffisant. Reste à voir comment les organisateurs d'expéditions se conformeront aux nouvelles règles concernant les excréments. Certaines, telles celles de Lukas Furtenbach, se plie déjà à la règle. Mais combien vont la suivre ?.
Ryan Waters nous quant à lui déclaré qu'il demanderait probablement à ses clients de transporter leurs sacs depuis les hauteurs jusqu'au camp II, où les sacs pourraient être ajoutés à un sac à ordures commun qui serait descendu par un guide. « Nous sommes un petit organisateur d’expédition » a-t-il précisé. Cette nouvelle mesure ne représentera donc pas un grand défi pour nous ».
Une importante logistique à mettre en place pour les agences
Pour Tashi Sherpa, c'est sans doute un peu plus complexe. Son agence, Seven Summits Treks, est l'un des plus gros opérateurs sur l'Everest. En 2023, elle a amené 100 clients et environ 140 guides et employés sur le toit du monde. Selon lui, il semble difficile de demander à chacun de ses alpinistes et de ses guides de transporter des excréments depuis les camps d'altitude. C’est pourquoi il envisage de demander aux autorités locales la possibilité de descendre les excréments au camp de base par hélicoptère ! Option qui a tout de même peu de chances d’aboutir, concède-t-il. Quoiqu’il en soit, il se dit prêt à embaucher plus de personnel pour procéder à ce nettoyage.
Reste à savoir si cette nouvelle politique, en vigueur en mai prochain, sera suffisante pour redorer l’image de l’Everest. Car on ne peut que s’interroger sur sa mise en oeuvre effective. Passés les effets d'annonce, des contrôles vont-ils vraiment avoir lieu ? Si oui, sur quelles données vont se fier les autorités ? Et quelles seraient les sanctions en cas de non respect des règles ? Autant de questions qui restent ouvertes à ce jour.
La suite est réservée aux abonnés
- Accédez à tous les contenus d’Outside en illimité. Sans engagement.
- Votre contribution est essentielle pour maintenir une information de qualité, indépendante et vérifiée.
- Vous pouvez aussi acheter cet article pour 1€










