Et une marche de plus ! Après avoir été la 1e femme alpiniste à intégrer le Groupe Militaire de Haute Montagne, la 1e femme formatrice à l'École Militaire de Haute Montagne pour les Chasseurs Alpins, et la 1e femme secouriste CRS montagne, Marion Poitevin, 36 ans, est désormais la 1e femme cheffe équipe secours CRS. Également guide haute montagne, présidente du club ‘Lead the Climb’, proposant des stages de formation au leadership et à l'autonomie dans les sports de montagne uniquement féminins, son palmarès est inspirant. Pour Outside, elle est revenue sur les étapes d'une vie sur les sommets, entre plaisir d’être en montagne et difficultés d’évoluer dans un milieu encore très masculin.
Vous pourrez peut-être croiser Marion en montagne, en Savoie où elle est cheffe d'une équipe de secours CRS, ou bien dans les Hautes-Alpes, vers la Grave, où elle pratique le métier de guide. Son modèle ? Lynn Hill, première athlète a avoir libéré le paroi du Nose en 1993 en prononçant la fameuse phrase : "It goes boys" (« c'est bon les gars, vous pouvez y aller, ndlr »). « Depuis le collège, avec les barèmes de sport, on nous fait intégrer que le niveau des filles ne peut pas être plus fort que celui d’un garçon. Lynn Hill a mis tout le monde d'accord : les femmes pouvaient faire aussi bien que les hommes, voire mieux ».

La montagne ? « C’est là-bas que je me sentais le mieux »
Arrivée en Haute-Savoie à l’âge de six ans, Marion est issue d’une famille de sportifs. « Mon papa était moniteur de plein air. Il pouvait enseigner le ski, l’escalade, le canoë-kayak, le parapente, la spéléologie. Comme mes parents étaient profs, ils nous emmenaient pendant les vacances pratiquer tous les sports outdoor. On ne s’ennuyait pas trop. Par contre, la montagne, c’est venu de moi. Je faisais beaucoup d’escalade, dans une classe sport créée par le père de Sandrine Levet (championne du monde de bloc en 2003, ndlr). Bénéficiant de l’ambiance sportive dans cette discipline, j’ai fait un peu de compétitions. Je n’ai pas insisté, je n’étais pas assez forte. J’aurais pu entrer en équipe de France, mais il aurait fallu travailler très dur. Je voyais bien que je n’avais pas le potentiel pour gagner une Coupe du monde. Je pense que si, malheureusement, j’avais été douée en escalade, je me serais enfermée là-dedans. D’ailleurs, je commençais à m’ennuyer dans les gymnases et au pied des falaises : je voulais aller plus haut.
Assez rapidement, j’ai fait des grandes voies, je suis partie en montagne et finalement, c’est là-bas que je me sentais le mieux. On habitait aux pieds des montagnes, à La-Roche-sur-Foron. J’ai eu envie d’aller voir au-dessus des sommets, puis derrière et encore derrière. Mon père connaissait les techniques d’évolution en alpinisme - même si elles dataient d’avant ma naissance, pas super sécure. Je l’ai un peu harcelé pour qu’il m’emmène faire une course en haute montagne. À mes 16 ans, nous sommes allés à la pointe Isabella Charlet-Straton (3 761 m) puis au refuge du Couvercle ». Là-haut, elle découvre un moyen de s’émanciper de la pression sociale.
« Ado, il faut avoir des jambes déjà rasées, pas de poils sur les bras, il faut que tu te maquilles un petit peu, que tu sois habillée à la mode. En montagne, tu as cette liberté, tu peux transpirer, t’arrêter faire pipi quand tu veux, t’habiller comme tu veux. Surtout, tu as cette force physique, qui te donne une grande confiance en toi. Grâce à l’alpinisme, je n’avais pas peur. J’avais de grosses épaules, j’étais capable de porter des gros sacs pendant des heures entières, je courais très vite, je ne craignais rien. Ma mère me disait : « Tu peux sortir le soir, aller où tu veux, tant que tu mets des chaussures avec lesquelles tu peux courir ». J’étais forte. Ça me faisait du bien. Ça m’a permis de faire face à tout ce qu’on nous dit, que les femmes sont des êtres faibles et fragiles ».






« Je me disais que je ne méritais pas d’être payée pour faire de l’alpinisme »
Rapidement, Marion se prend au jeu de la montagne. Son apprentissage ? « Dangereux, un peu en mode essai-erreur, avec quelques erreurs, mais j’ai eu de la chance, je ne me suis pas fait mal. Je n’ai pas pris beaucoup de cours. Après avoir fait un peu n’importe quoi, j’ai rencontré des jeunes de mon âge qui faisaient partie de groupes jeunes alpinistes avec la FFME (Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade, ndlr) ou avec le CAF (Club Alpin Français). Ils m’ont donné les contacts pour pouvoir rejoindre ces équipes jeunes. Aujourd'hui, ça s’appelle les écoles d’aventures - chaque club CAF a son groupe jeune, c’est bien mieux organisé. Mais à l’époque, c’était un peu le bazar. J’ai aussi pu apprendre un peu avec des groupes féminins. Le tout premier, c’est le GFHM (Groupe Féminin de Haute Montagne, ndlr) en 2005. Ensuite, une bénévole de la FFME a créé l’ENAF (Équipe Nationale d’Alpinisme Féminin, ndlr), j’y suis rentrée à 20 ans, ce qui m’a permis de faire des sorties avec des guides, de rencontrer des copines avec qui partir en montagne. Trois ans plus tard, je suis rentrée au probatoire (examen permettant de devenir guide de haute montagne, ndlr).
En 2008, j'ai intégré le Groupe Militaire de Haute Montagne, devenant à 23 ans, alpiniste professionnelle pour l’armée française. En France, il n’y a pas de gros sponsors qui te font vivre de l’alpinisme. Le seul moyen, c’est l’armée. Quand on m’a annoncé que j’étais prise au GMHM, j’étais pleine d’émotions : je n’aurais jamais imaginé pouvoir avoir ce statut un jour. D’une part, je culpabilisais - je me disais que je ne méritais pas d’être payée pour faire de l’alpinisme, que c’était du gâchis. Pourquoi me donneraient-ils de l'argent, à moi, alors qu’il y avait besoin de sous dans les écoles, les hôpitaux ? D’autre part, l’armée me faisait un peu peur – je me disais que je n’allais pas réussir à suivre ce groupe d’élite.
Il était clair que mon entrée au GMHM était de la discrimination positive. J’avais moins le niveau que d’autres garçons de mon âge, mais j’étais une femme et j’avais le potentiel de progresser d’après le commandant. Ils m’ont donné ma chance. Depuis la création du GMHM, en 1976, je suis la seule femme à avoir fait partie de ce groupe. De fait, à cette époque, il n’y avait pas de deuxième femme avec un gros niveau qui avait envie de rejoindre l’armée – mis à part une Belge (Chloé Graftiaux, ndlr). Mais une fois la nationalité française obtenue, elle a eu un accident en montagne qui lui a ôté la vie. Aujourd’hui, le niveau des femmes en alpinisme a progressé, il y a de plus en plus d’équipes féminines, de femmes qui viennent au probatoire. Pourtant, après mon départ, en 2012, plus aucune fille n’a rejoint ce groupe ».



C’est le haut niveau, personne ne va te faire de place
« Comme dans toutes les entreprises, en alpinisme, il y a un plafond de verre. Quand tu arrives à un certain niveau, tu ne trouves plus de partenaire de cordée et tu n’arrives pas à t’entraîner. Les hommes, quand ils veulent faire une grosse course en montagne, ils s’appellent entre eux. Ce n’est pas qu’ils sont méchants, pas qu’ils sont égoïstes, c’est juste qu’ils ne pensent pas forcément à toi, ils y vont avec leurs potes, par affinité. Conséquence : tu prends moins d’expérience alors ils font moins appel à toi. Ainsi, l’écart se creuse. J’ai décidé de quitter le groupe (le GMHM, ndlr) le jour où la face Nord des Grandes Jorasses (4 208 m) était en supers conditions. J’étais acclimatée, j’avais fait l’Aiguille Verte (4 122 m) juste avant, je grimpais du 7c régulièrement. J’étais super prête et même si je n’avais pas encore l’expérience nécessaire, il fallait bien commencer quelque part. Sauf que je n’avais personne avec qui grimper. Les garçons s’étaient déjà organisés entre eux pour une autre course en montagne alors qu’on était censés se préparer et s’entraîner ensemble pour partir en expédition.
À ce moment-là, j’ai compris que j’allais toujours être dans l’équipe B, que je n’allais jamais avoir ma place de grimpeur. En même temps, c’est le haut niveau, personne ne va te faire de place. Ce n’est pas spécifique au GMHM, c’est une ambiance dans la société en général selon moi, c’est comme ça partout. Plus tu montes dans la pyramide, moins il y a de femmes. Dans les fédérations, il y a 40% d'alpinistes féminines mais plus tu montes en altitude, dans la place dans la cordée, dans le leadership, dans la professionnalisation, moins il y a de femmes. Je suis également partie à cause de mon chef – il me faisait des propositions assez douteuses, à 7000 mètres d’altitude. Il n'y a eu que des paroles, aucun acte. Il m’a tenu des discours sur les femmes en montagne, notamment qu’étant seule au milieu des hommes, j’avais l’embarras du choix, qu’il aimerait bien être à ma place ».




Après une expérience difficile au GMHM, Marion reste dans l’armée, devient la 1e femme instructrice des chasseurs alpins avant de rejoindre la police et de se spécialiser dans les secours. « À l’armée, je me sentais coincée, on me disait que je n’avais pas le potentiel de monter en grade, de passer le BE ski alpin. On m’a mis beaucoup de bâtons dans les roues. Un jour, j’ai vu que la police recherchait des guides de haute montagne pour faire de la formation – ce que je faisais pour les chasseurs alpins. Rapidement, je me suis retrouvée à faire du secours en montagne – même si je n’étais pas forcément attirée par ce métier qui m’effrayait un peu.J’avais perdu beaucoup d’amis en montagne, une moyenne de deux personnes par an, pendant dix ans. Dans le massif du Mont-Blanc, la quantité et la violence des accidents, c’est extrême. Ailleurs, ça me faisait moins peur, surtout parce que je connaissais moins de monde. Au fur et à mesure de la formation, j’ai trouvé ça hyper intéressant ».
Lead the Climb ? « Je voulais enseigner l’alpinisme »
Au milieu de ces expériences professionnelles, Marion est devenue guide, en 2014. « Je ne voulais pas uniquement emmener des gens en montagne, je voulais leur enseigner l’alpinisme. À la base, le métier de guide n’est pas orienté vers la formation – même si certains, comme moi, se spécialisent. C’est culturel. Pendant longtemps, les guides ont craint de perdre des clients en enseignant l’autonomie aux gens. Moi je pense que les gens auront toujours besoin des guides : ils n’ont pas le temps d’acquérir un gros bagage technique pour faire de grosses courses, ils travaillent à côté. J’aime montrer à des gens comment on s’encorde pour aller en glacier, pour descendre en rappel, leur faire comprendre la montagne, pourquoi on passe par tel ou tel endroit, d’où la création de 'Lead the Climb' ».

Au fil des mois, Marion se rend compte que les femmes veulent pratiquer la montagne entre elles. Mettant à profit ses compétences de guide, elle crée de stages 'Lead the Climb'. « Un jour, mon compagnon, salarié au CAF, est venu avec moi sur une journée et m’a dit "visiblement les filles ont besoin de pratiquer entre elles. Au CAF, on doit répondre au besoin des adhérentes : il faut que tu viennes, que tu crées un club". Au début, ce n’était pas facile. Traditionnellement, les clubs alpins, reposent sur du bénévolat. Mais je voulais que les guides encadrent les sorties, pour être sûre que les filles progressent et se forment ».
L’idée de Lead the Climb ? Faire progresser les femmes en alpinisme, le tout en leur faisant gagner en autonomie en montagne. « Les participantes aiment le concept de leadership. Elles disent haut et fort : "j’aime bien être en montagne mais je préfère être en tête, c’est plus stimulant et gratifiant". Ça ne les empêche pas d’aller avec des garçons en montagne ». Pour rejoindre 'Lead the Climb', rien de plus simple : il suffit de prendre une adhésion au club. Différents niveaux sont proposés sur les stages. Le plus facile ? « Neige glace. Pour le terrain d’aventure, il y a des prérequis. Pour le ski de randonnée, il faut savoir descendre en toute neige. On propose également du ski free-ride pour travailler la technique de descente ». En quatre ans, 300 femmes ont déjà suivi ces formations.
Pour en savoir sur Marion, rendez-vous sur Instagram
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