Pris dans la tourmente médiatique depuis les accusations portées contre lui la semaine dernière par deux femmes alpinistes, le héros du documentaire Netflix « 14 Peaks : Nothing Is Impossible » n’en finit plus de recevoir des coups. A tort ou à raison, les enquêtes à venir le diront. Reste que déjà certaines marques lui retirent leur appui financier, tandis que dans la communauté de la montagne, les témoignages publics de soutien aux deux victimes présumées se multiplient. A commencer par celui de Kilian Jornet, de l’alpiniste et patron d'agence d'expédition Adrian Ballinger, ou encore de l’exploratrice polaire et alpiniste Melissa Arnot Reid. Quelle que soit l’issue de cette affaire, Nims Dai n’en sortira pas intact. Mais ce qui est sûr, c’est qu’elle ouvre la porte à un débat trop longtemps étouffé : celle de la place des femmes dans l’univers encore très masculin de l’alpinisme.
Rappelons l’affaire : le 31 mai, le New York Times a publié les témoignages de deux femmes qui affirment que Nims Dai, 40 ans, les a harcelées et agressées sexuellement à plusieurs reprises. L'alpiniste finlandaise Lotta Hinsta affirme qu’elle a été invitée dans sa chambre d'hôtel de Katmandou, où il l'aurait partiellement déshabillée et aurait tenté d'avoir des relations sexuelles avec elle, bien qu'elle lui ait dit non à plusieurs reprises. Elle précise que la rencontre a eu lieu en 2023, au cours de ce qui était censé être une réunion d'affaires entre les deux alpinistes. De son côté, April Leonardo, médecin californienne, affirme que Nims Dai lui aurait fait des avances physiques et verbales non désirées lors d'une expédition en 2022 pour escalader le K2. Des accusations formellement démenties par le service de communication du Nims Dai dans un long communiqué publié sur Instagram.
Dans les jours qui ont suivi la publication de l’article du New York Times, un nombre croissant d'alpinistes, de marques et de politiciens népalais ont manifesté leur soutien aux femmes présentées dans l'article du Times et/ou ont demandé que des mesures soient prises à l'encontre du patron d'Elite Exped, l’agence de Nims.
Osprey coupe les ponts, Red Bull, Scarpa et Grivel enquêtent
Plusieurs femmes alpinistes se sont en effet exprimées. Notamment Alison Levine qui compte de nombreuses ascensions himalayennes à son actif et un solide CV en tant qu’exploratrice polaire. Mais aussi Melissa Arnot Reid, première Américaine à avoir gravi l’Everest sans oxygène qui a écrit qu'elle « attendait depuis plus d'un an que cette histoire éclate ». Dans un post publié sur Instagram, elle a invité ses followers à partager leurs propres témoignages. Et, affirme-t-elle : « Le nombre de messages que j'ai reçus aujourd'hui de la part de femmes me racontant leur histoire est écrasant et donne à réfléchir ».
Un autre post, publié par AWE Expeditions, agence de guides appartenant à des femmes et gérée par elles, a donné lieux à de nombreux commentaires. Le message initial indiquait qu'AWE était « profondément troublée par les rapports de Nims perpétrant des violences sexuelles contre des femmes dans les montagnes ». Il citait également certains des sponsors de Purja, dont Red Bull, Scarpa et Osprey. Dans la section des commentaires, Osprey a déclaré avoir coupé les liens avec Purja. "Osprey a pris connaissance des récentes allégations faites contre l'alpiniste Nirmal Purja. Il n'est plus ambassadeur d'Osprey", a écrit la marque. Décision confirmée à Outside, par un représentant de la marque.
Outside a également contacté Scarpa et Red Bull. Red Bull nous a déclaré via un porte-parole : « Il appartient aux autorités compétentes de déterminer les faits concernant les allégations à l'encontre de toute personne qui a été accusée ». Une prudence partagée par Scarpa dont un représentant a déclaré à Outside que l'entreprise examinait les allégations d'agression sexuelle et de harcèlement. « Scarpa prend ces allégations - et toutes les autres - extrêmement au sérieux », peut-on lire dans la déclaration. "Nous sommes en train de mener une enquête interne afin de déterminer la marche à suivre. De même, Grivel, sponsor de Nims Dai pour ses piolets, a demandé dans une conversation WhatsApp réunissant les ambassadeurs de la marque à ce qu’on n’oublie pas la présomption d'innocence dont devrait bénéficier aujourd’hui l’alpiniste : « On ne peut pas crucifier quelqu’un sur la seule base d'accusations », rappelle-t-il.
Kilian Jornet salue des "dénonciations courageuses"
En parallèle, les commentaires sur les médias sociaux se sont multipliés. Kilian Jornet a fait référence aux « dénonciations courageuses » de Lottah Hintsa, parlant d'un « sentiment d'anarchie » dans la communauté de haute altitude. Selon lui, il est désormais impératif que ces agressions soient dénoncées et que « ceux qui détiennent le pouvoir, souvent des hommes assurant le rôle de guides et de chefs d'expédition, créent et maintiennent un cadre sûr ».
De son côté le guide américain Adrian Ballinger, fondateur de l’agence Alpenglow Expeditions, très active dans la zone Himalaya, a déclaré sur Instagram qu'il connaissait bien les obstacles auxquels les femmes sont confrontées dans le milieu de l'alpinisme. « Cette semaine, l'une des plus grandes stars de l'Everest, Nirmal Purja, a été accusée de manière crédible d'agression sexuelle par plusieurs femmes », a-t-il écrit. « Je suis suffisamment impliqué dans ce monde pour savoir où se trouve la vérité », poursuit-il. "Il est plus que temps que cette vérité fasse son chemin. Et il est temps que les femmes sachent que nous voulons que notre terrain de jeu est sûr pour elles comme il l'est pour nous".
Un autre guide américain, Garrett Madison, et le chef d'expédition autrichien Lukas Furtenbach ont tous deux salué l’enquête du New York Times. Qualifiant les allégations contre Purja de « crédibles », Furtenbach a condamné son comportement. Quant à l'aventurier britannico-égyptien Omar Samra il considère que cette affaire ne serait que la « partie émergée de l’iceberg ». Laissant donc entendre que le problème du harcèlement des femmes en montagne ne serait pas limité à Nims Dai. « Tant de femmes, dont certaines que je connais personnellement, vivent dans la peur de dire la vérité parce que les structures de pouvoir sont construites pour les faire taire, tandis que d'autres travaillent activement à les réduire au silence », a-t-il écrit.
La présomption d'innocence s'impose, rappelle Nims Dai
Mercredi dernier, 5 juin, Nims Dai a publié un démenti sur sa page Instagram. A la suite du rapport du Times, il a dit avoir chargé son équipe juridique de « passer aux prochaines étapes de la procédure contre le quotidien ». Dans la foulée de ces nombreux échanges et commentaires, Outside a contacté les représentants des relations publiques de Nims Dai pour connaître sa position. Il nous été expliqué que la fin du contrat avec Osprey intervenue au moment de la publication de l'article du New York Times relèverait de la coïncidence. « Nous étions en train de revoir le contrat qui nous liait avant la publication de l'article et, en raison du recentrage de leur modèle économique, ils ont décidé de ne pas le renouveler », avons-nous appris.
L'équipe de Nims Dai a fourni à Outside une déclaration publiée par l’alpiniste sur Instagram. Ce texte nie toute allégation d'abus sexuel ou de harcèlement et affirme que l'article du Times « était biais ». Il ajoute également : « Bien que nous comprenions que la sécurité des femmes soit un sujet pouvant susciter beaucoup d'émotions, c’est un sujet extrêmement important dans tous les cadres - et pas seulement dans l'industrie de l’outdoor - les allégations, les spéculations et les rumeurs ne devraient pas prendre le pas sur le processus juridique (…). Pour qu’une société fonctionne, elle doit être juste et impartiale. La présomption légale est l'innocence, jusqu'à preuve du contraire - les conclusions ne doivent pas jaillir du tribunal de l'opinion publique ou de l'arène des likes, des partages et des titres faits pour faire le buzz «.
Nims Dai bientôt banni du Népal ?
Reste qu’outre l’hostilité croissante d'une partie de la communauté de la montagne et un début d'hémorragie du côté de ses sponsors, Nims Dai va devoir se confronter à de sérieux problèmes politiques. Lundi dernier le ministère du tourisme népalais annonçait ouvrir une enquête judiciaire contre l’alpiniste, accusé de diffamer le pays, suite à « l’affaire des cordes coupées. Voici que Rajendra Bajgain, membre du parlement népalais représentant la circonscription de Gurkha, vient d'indiquer à Outside que le gouvernement népalais allait ouvrir une enquête sur les nouvelles allégations dénoncées par le New York Times. « En tant que membre du parlement népalais, il est très important que ces enquêtes soient prises au sérieux et poursuivies avec diligence, en particulier lorsqu'elles concernent une personne aussi éminente que Nirmal Purja », a-t-il expliqué. "Nous devons à nos visiteurs et à tous les Népalais de veiller à ce qu'ils se sentent en sécurité et puissent faire confiance à nos autorités. Je plaiderai en faveur de telles enquêtes, car personne n'est au-dessus de la loi. Garantir la sécurité et la confiance dans la loi népalaise est essentiel pour la réputation de notre pays et le succès continu de notre industrie du tourisme".
Selon l'Himalayan Times, le député aurait demandé le 4 juin au Congrès népalais d'interdire à Nims Dai -domicilié au Royaume-Uni et détenteur de la nationalité britannique – d'entrer au Népal.
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